Dire “je t’aime” est-il has been ?

Be - - SOMMAIRE - — ANNE- LAURE GRIVEAU

À L’HEURE OÙ ON “LIKE” À TOUT-VA, L’HIS­TOIRE POUR­RAIT BIEN ÊTRE FI­NIE ENTRE LE FA­MEUX “JE T’AIME” ET NOUS.

Au­tre­fois preuve d’un in­dé­fec­tible amour et étape ca­pi­tale dans une re­la­tion, dire ou en­tendre “Je t’aime” se­rait de­ve­nu ac­ces­soire. “Je m’en fiche to­ta­le­ment, as­sure Ma­rie, 32 ans, cadre dans le tou­risme. Je trou­ve­rais même ça an­ti­sexy que mon mec se lance dans ce genre de dé­cla­ra­tion. Il me le dit au­tre­ment et il me le montre, pas be­soin de cette sa­cro-sainte cé­ré­mo­nie un peu mièvre.” Un cas d’an­ti­ro­man­tisme iso­lé ? Pas vrai­ment puisque seuls 8 % des Eu­ro­péens – dont uni­que­ment 9 % de 25-34 ans* – uti­li­se­raient au­jourd’hui la my­thique lo­cu­tion pour se dé­cla­rer. “Pour moi, « Je t’aime » ne veut rien dire, ac­quiesce An­na­belle, 19 ans, étu­diante en his­toire de l’art. Je ne l’ai ja­mais pro­non­cé et je ne l’at­tends pas.” “Au­tre­fois, on pen­sait que l’on ai­mait pour la vie, au­jourd’hui on sait que ça ne dure pas for­cé­ment. On a donc ten­dance à moins for­mu­ler et à plus vivre son amour”, ex­plique Do­mi­nique Mar­ny, au­teure de “Je n’ai rien à te dire si­non que je t’aime”**, re­cueil de cor­res­pon­dances amou­reuses illus­trées. “Il faut tou­te­fois nuan­cer, les gens aiment en­core l’en­tendre et croire à sa va­leur de serment, mais quand on le dit, ce­la si­gni­fie dé­sor­mais « C’est toi que j’aime au­jourd’hui ».” S’il est tou­jours un signe fort d’en­ga­ge­ment, le “Je t’aime” contem­po­rain est sou­vent un terme qui nous échappe sous le coup de l’émo­tion. Un peu à la ma­nière d’une ca­resse, il cris­tal­lise un sen­ti­ment fort qui ne trouve pas d’autres mots pour s’ex­pri­mer. En té­moigne Anne-Charlotte, 30 ans, cor­res­pon­dante pu­bli­ci­taire, pour qui il s’agit plus d’une his­toire de mo­ment et de par­tage que de fu­tur. Cette der­nière n’a d’ailleurs pas hé­si­té à le dire à un homme avec qui elle pas­sait sim­ple­ment la nuit tant l’ins­tant était in­tense. “Il ne m’a pas ré­pon­du, mais ça ne m’a pas at­tris­tée. J’ai eu be­soin de lui dire”, confie-t-elle. Un cas ex­trême qui montre bien qu’au-de­là de sa dis­pa­ri­tion, c’est plu­tôt la ques­tion sous-ja­cente conte­nue dans le “Je t’aime” qui tend à s’ef­fa­cer. Là où au­tre­fois on sous-en­ten­dait “Et toi ?”, dé­sor­mais, on fonce. “On es­père tou­jours la ré­ci­pro­ci­té, mais il ne faut pas l’at­tendre comme un sé­same. Ces mots ma­giques, que l’on donne et qui n’at­tendent rien, font beau­coup de bien, ex­plique la psy­cha­na­lyste So­phie Ca­da­len. On se sent forte de s’as­su­mer, de pou­voir dire à l’autre l’in­ten­si­té de ce que l’on res­sent et de ne pas avoir be­soin de son au­to­ri­sa­tion pour le faire.” Les filles de la gé­né­ra­tion Y ont peut-être le “Je t’aime” plus rare, mais elles l’ont plus li­bé­ré. Comme elles. Car elles sont éga­le­ment nom­breuses à pré­fé­rer ne rien dire pour ne pas trop s’en­ga­ger et ne pas perdre l’illu­sion d’une cer­taine li­ber­té. Une mo­der­ni­té qui ex­pli­que­rait, en par­tie, se­lon So­phie Ca­da­len, l’éton­nant ré­sul­tat d’un son­dage amé­ri­cain***. Se­lon ce der­nier, les hommes d’au­jourd’hui se­raient moins ti­mo­rés. Quand ils tombent amou­reux, ils n’hé­sitent pas à le dire à leur par­te­naire après quatre-vingt-huit jours contre cent trente-quatre jours pour elles. Trente-neuf pour cent d’entre eux se lancent même dès le pre­mier mois, contre seule­ment 23 % de femmes.

“Face à l’af­fran­chis­se­ment émo­tion­nel et sexuel des femmes, les hommes in­ves­tissent un champ af­fec­tif pré­ten­du­ment fé­mi­nin et as­sument leur sen­ti­men­ta­lisme, ana­lyse la psy, avant d’ajou­ter : Mais c’est aus­si une ré­sur­gence de notre vieille dis­tri­bu­tion des rôles où la femme, soi-di­sant plus ro­man­tique et im­pa­tiente de se ma­rier, at­ten­dait que l’homme, sup­po­sé plus ré­tif à l’of­fi­cia­li­sa­tion, donne le top dé­part avec son « Je t’aime ».” Mais le top dé­part de quoi ? De “sor­tir en­semble” à “être en­semble”. Car, pour eux, qu’elle s’échappe ou soit pro­gram­mée, la pre­mière dé­cla­ra­tion est tou­jours une fa­çon de s’en­ga­ger (77 % se rap­pellent le jour où ils l’ont dit pour la pre­mière fois à leur com­pagne ac­tuelle). Les femmes, elles, pré­fèrent les preuves. “Les mots n’ont pas plus de va­leur que du vent s’ils ne sont pas sui­vis d’actes ou si l’on est odieux dans la vie de tous les jours”, confie ain­si An­na­belle. Mais quelles sont ces preuves ? Comment se me­sure l’amour en 2013 ? Cer­tai­ne­ment pas en chan­geant de sta­tut sur Fa­ce­book (seule­ment 1 % des Fran­çais choi­sissent ce moyen pour si­gni­fier à l’autre l’im­por­tance de leur re­la­tion), mais plu­tôt en lui pré­sen­tant ses amis ou sa fa­mille, en lui pro­po­sant de vivre en­semble ou d’avoir un en­fant. “Le té­lé­phone et les SMS sont de­ve­nus très im­por­tants, un vrai ba­ro­mètre, af­firme l’écri­vaine Do­mi­nique Mar­ny. On ne de­mande plus à son amie s’il lui a dit « Je t’aime », mais s’il ap­pelle, en­voie beau­coup de tex­tos, dé­croche di­rec­te­ment, rap­pelle vite ou s’il en­voie des pe­tits mots dans la jour­née.” Ju­gé moins ro­man­tique que la lettre d’amour d’au­tre­fois (bien qu’Al­fred de Mus­set écri­vait dé­jà à Ca­ro­line Jau­bert “J.S.F.A.D.V.” pour “je suis fou amou­reux de vous”), le SMS ou l’e-mail sont tout de même une ma­nière de “lais­ser une trace et de ma­té­ria­li­ser un sen­ti­ment fort”, se­lon So­phie Ca­da­len. “J’ai dé­jà dit « Je t’aime » en lais­sant un Post-It”, ra­conte Anne-Charlotte, qui n’a pas hé­si­té à tout quit­ter et à s’ins­tal­ler aux ÉtatsU­nis pour prou­ver ses sen­ti­ments à

Que l’on dise “I love you” ou “Je t’aime”, la ré­pé­ti­tion ba­na­lise le mes­sage. Loin de ras­su­rer ou de ca­res­ser, elle nous en­nuie

l’homme qu’elle ai­mait, avant de di­vor­cer il y a un an et de­mi. Le vé­cu de cha­cun(e) ex­plique par­fois que l’on dé­clare un peu moins sa flamme. “On me l’a tel­le­ment dit en l’air que ça ne me touche plus vrai­ment, ra­conte Ma­rion, 27 ans, en re­cherche d’em­ploi. Le fait que mon pe­tit ami me « prenne en compte » dans ses choix pro­fes­sion­nels a bien plus de va­leur pour moi”. Idem pour Anne-Charlotte qui, après son di­vorce, n’ac­corde plus d’im­por­tance à ces trois mots. D’au­tant plus qu’aux “États-Unis, on les dit cent fois par jour ! C’est tel­le­ment de l’ordre du cultu­rel et des ha­bi­tudes, qu’il au­rait pu me de­man­der d’al­ler cher­cher du pain, ça au­rait été pa­reil !”, s’amuse-t-elle. Que l’on dise “I love you” ou “Je t’aime”, la ré­pé­ti­tion ba­na­lise le mes­sage. Loin de ras­su­rer ou de ca­res­ser, elle nous en­nuie. Sauf si l’on a entre 18 et 25 ans... Chez “les di­gi­tal na­tives”, les dé­cla­ra­tions s’étalent à lon­gueur de tex­tos et de ré­seaux so­ciaux. On like tout. À son par­te­naire, mais aus­si à sa fa­mille et à son équipe, on dit “I <3 you”. La dé­mons­tra­tion d’amour, va­leur po­si­tive, c’est bien sûr une ques­tion d’air du temps, mais aus­si d’édu­ca­tion. “Éle­vée par des pa­rents « dol­toi­sés » qui di­saient leur amour à leurs en­fants, la jeune gé­né­ra­tion a la dé­cla­ra­tion plus fa­cile”, ex­plique So­phie Ca­da­len. Elle ajoute : “Plus vo­la­tile aus­si.” Elle est moins pro­fonde, plus ré­ver­sible. “Les jeunes sont dans un rap­port au temps dif­fé­rent, il leur faut tout, tout de suite. Et ils dé­cident ra­pi­de­ment qu’ils aiment, mais plus su­per­fi­ciel­le­ment, ana­lyse l’écri­vaine Do­mi­nique Mar­ny. Ils savent tout ou presque sur la sexua­li­té, mais ne com­prennent pas tou­jours les sen­ti­ments nou­veaux qui les as­saillent. Alors le « Je t’aime » à tout-va ap­pa­raît un peu comme une sé­cu­ri­té.” Pour l’au­teure, la ques­tion du temps touche aus­si la gé­né­ra­tion Y. “Au­tre­fois, écrire une lettre d’amour, at­tendre une ré­ponse, brû­ler d’im­pa­tience, était une ma­nière de faire le point, de mettre les choses en pers­pec­tive. Au­jourd’hui, tout va très vite, c’est une gé­né­ra­tion d’ac­tifs qui n’a pas et ne prend pas, le temps de ré­flé­chir à ses sen­ti­ments, ré­sume-t-elle. On dit par­fois les choses sans sa­voir ce que l’on res­sent vrai­ment, parce que c’est la norme.” Mais qu’on les dise ou pas, qu’on les aime ou qu’on les dé­teste, qu’on les trouve trop su­crés ou es­sen­tiels, les mots “Je t’aime” res­tent, pour la psy, “tou­jours aus­si im­por­tants. Nous sommes sim­ple­ment en train de nous les ré­ap­pro­prier, de les ré­in­ven­ter”. Et “Je t’aime BEAU­COUP”, on en parle ? *Étude “Pa­no­ra­ma eu­ro­péen de la ren­contre” me­née par TNS Sofres pour Mee­tic du 29 oc­tobre au 23 no­vembre 2012, au­près de 10 561 cé­li­ba­taires eu­ro­péens âgés de 18 à 65 ans. **Éd. Tex­tuel. Sor­tie le 23 oc­tobre. ***Son­dage YouGov pour le site de ren­contre amé­ri­cain eHar­mo­ny, pa­ru en mars 2013.

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