Beau­tés chi­noises à la conquête du monde

À LA CONQUÊTE DU MONDE

Be - - SOMMAIRE - — SA­RAH BOUASSE

LA FI­NALE DU CONCOURS ELITE MO­DEL LOOK, À SHENZ­HEN, L’A PROU­VÉ. LA CHINE DÉ­LAISSE SES FAN­TASMES D’OC­CI­DENT POUR AC­COR­DER À SES TOPS UN IN­TÉ­RÊT NOU­VEAU. “BE” Y ÉTAIT.

Drôle d’en­droit que Shenz­hen pour or­ga­ni­ser la tren­tième fi­nale mon­diale du Elite Mo­del Look, ce concours ul­tra gla­mour où ont per­cé Cin­dy Craw­ford, Gi­sele Bünd­chen ou Diane Kru­ger. Cet an­cien vil­lage de pê­cheurs, plan­té à 2400 ki­lo­mètres au sud de Pé­kin et à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres de Hong­kong, est dé­sor­mais une mé­tro­pole hé­ris­sée de gratte-ciel, stig­mates d’une in­dus­tria­li­sa­tion ga­lo­pante. L’une des villes les plus riches de Chine, Shenz­hen a dé­jà ga­gné le sur­nom d’“usine du monde”... C’est dans ce port XXL ac­cro­ché à l’em­bou­chure de la ri­vière des Perles, sur la mer de Chine, que cin­quante-cinq filles ve­nues des quatre coins de la pla­nète se sont dis­pu­té, en no­vembre der­nier, le tro­phée mis en jeu par la plus grosse agence de man­ne­quins au monde. Lors d’un show té­lé­vi­sé éblouis­sant, la lau­réate tchèque Eva Klim­ko­va, 16 ans, a rem­por­té un contrat de trois ans et un prix de 150 000 eu­ros. Et si Elite s’est dé­pla­cé jus­qu’à Shenz­hen, c’est parce que la ville, qui ac­cueille­ra aus­si les deux pro­chaines édi­tions du concours, est vouée à de­ve­nir une terre d’ac­cueil pour tous les grands noms du luxe. Un parc in­dus­triel spec­ta­cu­laire de 5 km2, la Da­lang Fa­shion Val­ley, y pousse à la vi­tesse de l’éclair. Do­té de tech­no­lo­gies de pointe, ce pôle ac­cueille dé­jà plus de vingt grandes marques de mode chi­noises, El­las­say, Ma­ris­frolg, Young Ri­ver..., qui y ont construit bu­reaux, usines, et par­fois lo­ge­ments pour leurs em­ployés. Des la­bels en­core in­con­nus en Eu­rope, mais dont le chiffre d’af­faires à do­mi­cile se compte en mil­liards. Au to­tal, une cen­taine de grands noms de la mode chi­noise et in­ter­na­tio­nale de­vraient être ins­tal­lés d’ici 2015, lors de l’inau­gu­ra­tion de la Fa­shion Si­li­con Val­ley. Rien que ça. No­vembre 2013 : tren­tième fi­nale mon­diale du Elite Mo­del Look à Shenz­hen, une ville si­tuée à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres de Hong­kong. Ce concours a ras­sem­blé cin­quante-cinq filles de cin­quante-deux na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes. À la clé, un contrat de trois ans avec la pres­ti­gieuse agence et un prix de 150 000 eu­ros.

Que la Chine re­pré­sente un bu­si­ness ju­teux n’est plus un se­cret de­puis long­temps. Il est aus­si le pre­mier consom­ma­teur mon­dial de luxe : le mar­ché chi­nois de la mode de­vrait tri­pler d’ici 2020*, et pro­vo­quer une de­mande ex­po­nen­tielle de man­ne­quins. C’est pour ti­rer son épingle du jeu qu’Elite a ins­tal­lé, ces deux der­nières an­nées, trois agences à Shan­ghai, Can­ton et Hong­kong. Celle de Shenz­hen ou­vri­ra cou­rant 2014, et une cin­quième ver­ra le jour à Pé­kin d’ici 2015. Ste­fa­nia Va­len­ti, PDG d’Elite World (l’agence de man­ne­quins et les li­cences), a fait du mar­ché chi­nois sa prio­ri­té et compte bien de­ve­nir son four­nis­seur pri­vi­lé­gié en ma­tière d’ex­per­tise mode et de man­ne­quins : “Avec ces cinq agences, notre but est de cou­vrir l’en­semble du ter­ri­toire.” Et de si­gner, peut-être, la pro­chaine Liu Wen : pre­mière Chi­noise à dé­fi­ler pour Vic­to­ria’s Se­cret en 2010, et égé­rie d’Es­tée Lau­der, Liu a mon­tré à tous que les beau­tés chi­noises pou­vaient, elles aus­si, ac­cé­der au sta­tut de top in­ter­na­tio­nale. Une bonne nou­velle pour les quelque 6 mil­lions de mo­dèles chi­noises (un chiffre pas si ver­ti­gi­neux quand on le rap­porte au 1,3 mil­liard d’ha­bi­tants du pays) et qui té­moigne d’une réa­li­té toute nou­velle : la beau­té asia­tique a le vent en poupe, lo­ca­le­ment comme dans le reste du monde. “Il ne faut pas se voi­ler la face, cet em­bal­le­ment pour les « chi­nese new faces » est lié à des rai­sons éco­no­miques, rap­pelle Vick Mi­ha­ci, pré­sident d’Elite Mo­del Ma­na­ge­ment (l’agence de tops). Toutes les plus grandes mai­sons de luxe veulent cap­ter leur part du mar­ché chi­nois et ont donc be­soin de s’adres­ser à cette clien­tèle spé­ci­fique. Or à qui une Chi­noise peut-elle s’iden­ti­fier mieux qu’à un man­ne­quin qui lui res­semble ?” Et c’est là que les ten­dances évo­luent. Si les Asia­tiques ont long­temps raf­fo­lé de beau­tés cau­ca­siennes, blondes et pâles, cette di­cho­to­mie Orient/ Oc­ci­dent s’es­tompe au pro­fit d’un ca­non cosmopolite, qui trans­cende les fron­tières. “Avant, les cri­tères de beau­té asia­tiques et eu­ro­péens étaient com­plè­te­ment dif­fé­rents, ex­plique la Ja­po­naise Yu­ki­ko Tsu­ji­mu­ra, chas­seuse de ta­lents en Chine. Mais au­jourd’hui, parce que la Chine de­vient in­ter­na­tio­nale, parce qu’Internet nous donne ac­cès ra­pi­de­ment à tel­le­ment d’images, nos goûts s’uni­for­misent. Si on doit sché­ma­ti­ser, les vraies dif­fé­rences de stan­dard sont plu­tôt à cher­cher entre les mé­tro­poles in­ter­na­tio­nales et les villes ru­rales. Les pre­mières, Shenz­hen ou Shan­ghai, alignent leurs cri­tères sur ceux des ca­pi­tales de la mode, tels New York, Pa­ris ou Mi­lan. Pour mar­cher, les filles doivent être grandes, minces et avoir un vrai charme bien à elles, une beau­té pas ba­nale. Dans le reste de la Chine, il y a une de­mande in­ta­ris­sable pour des man­ne­quins des­ti­nées aux ca­ta­logues des nom­breuses marques de mode et là, on cherche da­van­tage à res­sem­bler à la consom­ma­trice : les filles sont plus pe­tites, sou­vent plus âgées, et leur beau­té est moins ori­gi­nale. On cherche une forme de per­fec­tion dans un vi­sage pou­pon, bien rond : les yeux et le nez doivent être bien des­si­nés et la bouche pul­peuse.” Un vi­sage en­core sou­vent tra­fi­qué à coups de bis­tou­ri : si les nou­velles idoles de la Chine af­fichent une beau­té de plus en plus na­tu­relle, le pays de­meure un des plus gros consom­ma­teurs de chi­rur­gie es­thé­tique, et les opé­ra­tions vi­sant à rendre un vi­sage “moins asia­tique” res­tent aus­si cou­rantes que dé­com­plexées, cris­tal­li­sant les rêves d’as­cen­sion so­ciale de mil­lions de jeunes filles. Mais Vick Mi­ha­ci ob­serve une trans­for­ma­tion ré­cente du re­gard asia­tique sur lui-même : “De­puis quelque temps, les Chi­nois aiment ce qu’ils ont chez eux ! Re­gar­dez Liu Wen : il y a quelques an­nées, ils ne l’ap­pré­ciaient pas du tout ; au­jourd’hui, ils en ont fait une star.” Idem de Fei Fei Sun, choi­sie par Cha­nel pour re­pré­sen­ter ses

cos­mé­tiques en Asie : long­temps ju­gée trop “asia­tique” par ses com­pa­triotes, sa beau­té est au­jourd’hui adu­lée. À l’in­verse, ces tops sont éga­le­ment choi­sies pour les cam­pagnes eu­ro­péennes. Liu Wen pose entre Ch­ris­ty Tur­ling­ton et Dout­zen Kroes dans la der­nière pub H&M, Ming Xi fait des ca­brioles pour Ken­zo, une tren­taine d’Asia­tiques ont dé­fi­lé à Pa­ris pen­dant la der­nière fa­shion week... Ces filles font dé­sor­mais par­tie de notre pay­sage oc­ci­den­tal, ce dont se fé­li­cite, de­puis ses bu­reaux de Pé­kin, la ré­dac­trice en chef du “Vogue” Chine, An­ge­li­ca Cheung : “Ce qui compte au­jourd’hui, c’est qu’à chaque fois qu’un man­ne­quin, un ar­tiste ou un créa­teur chi­nois ex­porte son image à l’in­ter­na­tio­nal, il contri­bue à at­ti­rer l’at­ten­tion du monde sur la Chine dans sa glo­ba­li­té. Et ça, c’est très en­cou­ra­geant.” Reste aux Oc­ci­den­taux à ac­cueillir cette dé­fer­lante de beau­té exo­tique avec un re­gard mo­derne et édu­qué, dé­pour­vu de pré­ju­gés, pour­suit An­ge­li­ca Cheung. “En Chine, « Vogue », lan­cé en 2008, est le seul ma­ga­zine avec une por­tée in­ter­na­tio­nale, donc on tra­vaille avec les meilleurs pho­to­graphes du monde, de Ma­rio Sor­ren­ti à Pe­ter Lind­bergh en pas­sant par Ma­rio Tes­ti­no. Mais au dé­but, quand on a com­men­cé à shoo­ter avec ces grands noms, ils vou­laient im­po­ser leur propre vi­sion de la beau­té chi­noise : une femme en robe tra­di­tion­nelle avec de grands yeux et une at­ti­tude las­cive, ce genre de cli­chés tout droit sor­tis de « In the Mood for Love ». Mais ça, c’est la vieille Chine, pas la Chine contem­po­raine ! Au­jourd’hui, on pousse nos col­la­bo­ra­teurs à mieux com­prendre la beau­té chi­noise mo­derne, son éner­gie et ses in­fluences, car elles viennent dé­sor­mais du monde en­tier.”

Si les cli­vages entre ca­nons asia­tiques et oc­ci­den­taux s’es­tompent au pro­fit d’une mon­dia­li­sa­tion de la beau­té, les stan­dards, qui dis­tinguent, eux, une simple man­ne­quin d’une top-mo­dèle, res­tent les mêmes par­tout. C’est sur ce point cru­cial qu’in­siste le di­rec­teur de cas­ting Oli­vier Ress : “Au fi­nal, c’est pa­reil par­tout dans le monde. Beau­coup de man­ne­quins ont une plas­tique par­faite, mais ce qui va dis­tin­guer les tops, c’est une per­son­na­li­té unique dou­blée d’une at­ti­tude de pro : les grandes man­ne­quins sont celles qui savent s’ha­biller, se mettre en va­leur, et qui sortent au­tant du lot de­vant l’ob­jec­tif que dans la vraie vie.” Et sur ce point pré­cis, les Chi­noises bé­né­fi­cient sou­vent d’une sa­crée lon­gueur d’avance. Is­sues d’une gé­né­ra­tion lar­ge­ment consti­tuée d’en­fants uniques, por­tées par des pa­rents très sou­cieux de leur pro­gé­ni­ture, elles ont une vo­lon­té à toute épreuve. L’am­bi­tion des filles à de­ve­nir mo­dèle est as­su­mée. Vick Mi­ha­ci : “Im­pos­sible de trou­ver une Fran­çaise aus­si mo­ti­vée ! Cer­taines choses ont chan­gé, mais tra­di­tion­nel­le­ment, la pe­tite Fren­chy n’a ja­mais vou­lu faire ce mé­tier ! C’était mal vu, il était plus va­lo­ri­sé de faire Sciences po. Alors qu’ici, les filles entrent dans des écoles de man­ne­quins, suivent des cur­sus en plu­sieurs an­nées cen­sés leur ap­prendre la pro­fes­sion.” C’est cette même am­bi­tion, dou­blée d’une ri­gueur ex­cep­tion­nelle, qui trans­pa­raît lorsque Liu Wen nous dé­cor­tique son hy­giène de vie : “Je suis très sé­rieuse. Je ne bois pas, je ne fume pas, et je vais ra­re­ment à des soi­rées, sauf pour ren­con­trer des gens. Ce­ci s’ex­plique lar­ge­ment par le res­pect qu’on porte à nos fa­milles. Beau­coup d’entre nous sont des en­fants uniques, très pro­té­gés. C’est pour ce­la que les Chi­noises qui de­viennent man­ne­quins sont sou­vent plus âgées que les autres, elles ont 20 ans plu­tôt que 15, et ça leur per­met de faire leur tra­vail de fa­çon plus pro­fes­sion­nelle. Elles sont moins ti­mides de­vant l’ob­jec­tif, elles savent ce qu’elles veulent et elles tra­vaille­ront plus dur que toutes les autres pour y ar­ri­ver”, conclut Liu Wen, cin­quième man­ne­quin la mieux payée en 2013 se­lon “Forbes”... CQFD.

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