La drague en ami­tié, ça existe aus­si

OUI, UNE BONNE CO­PINE SE SÉ­DUIT COMME UN BEAU BRUN, MÊME SI ON NE LA ROULE PAS DANS SES DRAPS. EN­QUÊTE SUR LE DONJUANISME AMI­CAL, UNE VA­LEUR EN HAUSSE.

Be - - SOMMAIRE - — FIO­NA SCH­MIDT

“C’est moi qui t’ai pé­cho, sou­viens-toi !, lance af­fec­tueu­se­ment Éme­line à Anis­sa. Au dé­but, tu me pre­nais pour une snob coin­cée, tu ne t’in­té­res­sais qu’à mes pompes !” Anis­sa nie en riant, avant d’ad­mettre : “Je sais au­jourd’hui que tu peux être cha­leu­reuse, n’em­pêche qu’à l’époque, on te sur­nom­mait « Picard » tel­le­ment tu étais hau­taine. J’ai d’ailleurs été très flat­tée que tu prennes l’ini­tia­tive de me par­ler, c’est comme si j’avais eu la fève !” Les deux amies se connaissent de­puis deux ans, l’une est at­ta­chée de presse pour une com­pa­gnie de théâtre, l’autre est ré­gis­seuse. Elles évoquent leur ami­tié comme un coup de foudre à re­tar­de­ment, qui a né­ces­si­té de la part d’Éme­line des ma­noeuvres d’ap­proche qui au­raient dé­cou­ra­gé le vi­comte de Val­mont : “Je fai­sais mes pre­miers pas mal­adroits dans le théâtre, ra­conte la bru­nette de 33 ans. Mes col­lègues for­maient une bande sou­dée, c’était com­pli­qué de for­cer ma na­ture ti­mide et d’al­ler vers eux et vers Anis­sa, en par­ti­cu­lier. Elle était tout ce que je ne suis pas : lou­foque, spon­ta­née, co­ol, quoi. Elle m’a at­ti­rée tout de suite, et j’ai res­sen­ti le be­soin de de­ve­nir son amie. C’était la pre­mière fois que ça m’ar­ri­vait !”

Si le coup de foudre entre amis ne date pas d’au­jourd’hui, les mé­thodes pour dé­cla­rer sa flamme pla­to­nique sont nou­velles, comme la place ré­ser­vée à l’ami­tié par des tren­te­naires oc­cu­pées jusque-là à chas­ser le cé­li­ba­taire ba­guable. Se­lon le Dr Lau­ra Klein, qui a me­né une étude sur la na­ture et l’évo­lu­tion du rap­port ami­cal entre femmes à l’uni­ver­si­té de UCLA (États-Unis), si le XIXe siècle a été ce­lui de l’amour, le XXIe est ce­lui de la ca­ma­ra­de­rie. Les ré­sul­tats de l’en­quête, pu­bliés dans “Psy­cho­lo­gy To­day” en no­vembre der­nier, sont édi­fiants : on consa­cre­rait près de deux fois plus de temps à nos amis qu’à nos amours. Et élar­gir son cercle ami­cal est consi­dé­ré comme un fac­teur d’épa­nouis­se­ment per­son­nel presque aus­si im­por­tant que le fait de ren­con­trer l’“amûr”. À la ques­tion “Qu’est-ce qui contri­bue­rait à vous rendre plus heu­reux ?”, l’ami­tié rem­porte 83 % des suf­frages dans cette même étude ca­li­for­nienne, et l’amour, 85 %. En 2002, le rap­port était de 71,8 % contre 86 %.

L’AMI­TIÉ, LE PLA­CE­MENT AF­FEC­TIF GA­RAN­TI

Jean Coc­teau sou­pi­rait : “Je sais mieux faire l’ami­tié que l’amour.” Le suc­cès de sé­ries telles que “Girls”, “New Girl”, “2 Broke Girls” ou de films comme “In­tou­chables” et “Casse-tête chi­nois” lui donne rai­son : l’ami­tié, pé­renne et ras­su­rante, est une va­leur en hausse, là où l’amour in­quiète. Même les plus ro­man­tiques d’entre nous ont fi­ni par mettre du vi­naigre dans l’eau de rose : l’amour tou­jours, ça n’existe plus dans les films avec Kei­ra Knight­ley, alors dans la réa­li­té... “L’ami­tié pour la vie, en re­vanche, j’y crois très fort, re­bon­dit Jas­mine, ins­ti­tu­trice de 31 ans. C’est la rai­son pour la­quelle je mé­nage du temps pour mes co­pines, même quand j’ai un mec. Mon der­nier fian­cé m’a ac­cu­sée d’avoir une relation mal­saine parce que fu­sion­nelle avec mes deux meilleures amies. Il n’y a pour­tant au­cun dé­sir phy­sique, mais de l’ex­ci­ta­tion à l’idée de les voir, de l’ad­mi­ra­tion, le sou­ci de conti­nuer à leur plaire, ça, oui ! Si j’avais à choi­sir entre elles et un homme, je les choi­si­rais. Parce que ce sont elles, les amours de ma vie.” Se­lon les psys, l’ami­tié par­ti­cipe au­jourd’hui de la construc­tion de l’iden­ti­té, bien plus que le tra­vail, le cercle fa­mi­lial ou le couple. D’abord, parce qu’on est so­cia­bi­li­sés plus tôt, dès la crèche, et, de fait, moins dé­pen­dants du seul re­gard pa­ren­tal. En­suite, parce que le ver­nis des ins­ti­tu­tions so­ciales tra­di­tion­nelles

– fa­mille, église, par­tis po­li­tiques, syn­di­cats, etc. – en fonc­tion des­quelles on se struc­tu­rait au­tre­fois, se cra­quelle chaque jour un peu plus. En­fin, parce que l’on entre dans l’âge adulte en sa­chant que l’on au­ra à chan­ger d’en­tre­prise, pro­ba­ble­ment de mé­tier, et sans au­cun doute d’amou­reux. Le seul lien af­fec­tif per­ma­nent sur le­quel mi­ser est donc l’ami­tié. Un sas de décompression bien­ve­nu quand la pa­no­plie de war­rio­ris­ta qu’on en­file de­vant ses col­lègues, ses pa­rents et/ou son mec com­mence à nous pro­vo­quer de l’ur­ti­caire men­tale. Pour­tant, se­lon le so­cio­logue et phi­lo­sophe Gilles Li­po­vets­ky, “la so­cié­té mo­derne, à force de va­lo­ri­ser l’in­di­vi­du au dé­tri­ment de la masse, fi­nit par l’iso­ler”. Une en­quête de la Fon­da­tion de France pu­bliée en juin 2012 éta­blis­sait d’ailleurs que le sentiment de so­li­tude, au­tre­fois ré­ser­vé aux se­niors, avait bru­ta­le­ment pro­gres­sé à la fin des an­nées 2000. Le manque de temps, sans doute, mais aus­si d’op­por­tu­ni­tés : “Après 30 ans, il est plus dif­fi­cile de tis­ser de nou­veaux liens af­fec­tifs que pen­dant la sco­la­ri­té”, pour­suit Gilles Li­po­vets­ky.

PÉ­CHO OU FAIRE UNE SOI­RÉE PY­JA­MA SEULE ?

“Je n’ai ja­mais eu le sentiment d’avoir à « dra­guer » des amis, jus­qu’à l’an­née der­nière, confesse Do­ro­thée, bar­maid de 28 ans. À l’école, puis au ly­cée et à la fac, j’avais « na­tu­rel­le­ment » des co­pains : on se ren­con­trait en cours, on se plai­sait et on de­ve­nait amis, point. Et puis ma bande s’est dé­ci­mée, cer­tains ont dé­mé­na­gé pour trou­ver du bou­lot, d’autres se sont ins­tal­lés en couple, d’autres en­core ont eu des en­fants, et moi qui ai tou­jours été très en­tou­rée, je me suis re­trou­vée un jour de­vant mon por­table, à ne pas savoir qui ap­pe­ler pour al­ler boire un coup après le bou­lot. La moindre sor­tie avec mes potes doit être pla­ni­fiée long­temps à l’avance parce qu’il faut gé­rer la ba­by-sit­ter, le coup de bourre au bu­reau, la gueule du con­joint si on sort sans lui... J’avais deux so­lu­tions : prendre ren­dez-vous avec ma meilleure amie dans dix jours pour un cock­tail en bas de chez elle (avec sa fille sur les ge­noux) ou pro­po­ser à cette fille que j’avais trou­vée co­ol pen­dant une fête, et re­ques­tée en­suite sur Fa­ce­book, de sor­tir.” C’est évi­dem­ment la se­conde op­tion que Do­ro­thée a choi­sie. Et elle n’est pas la seule, si l’on en croit le suc­cès des ap­plis GPS à amis : Ket­chup, Wa­plog, Lo­ca­li­ser mes amis, no­tam­ment, 100 % sex free, per­mettent aux ins­crits de se ren­con­trer « en vrai ». Un peu comme Tin­der, mais en gar­dant ses vê­te­ments. Cet em­pe­reur du da­ting en­vi­sage jus­te­ment d’étendre son offre aux cher­cheurs d’âme soeur ami­cale. Aux États-Unis, l’épi­phé­no­mène porte dé­jà un nom, le “frien­ding” (comme dans “friend da­ting”), signe que la va­gue­lette a un po­ten­tiel de tsu­na­mi. Il y a une di­zaine d’an­nées, on lais­sait le mi­racle du ha­sard à Cen­drillon, et on par­tait à la chasse à l’homme avec des ou­tils mo­dernes : un dé­col­le­té, des che­veux ca­res­sant les épaules et, sur­tout, Mee­tic. Au­jourd’hui, le prin­cipe est le même pour les amis : puis­qu’ils ne viennent plus spon­ta­né­ment à nous, on fait le pre­mier pas sur des pla­te­formes dé­diées, comme les sites amé­ri­cains New­friend­s4u ou Friend­sreu­ni­ted­da­ting ou l’an­glais Plen­ty­mo­re­fish. La mul­ti­pli­ca­tion de l’offre a ba­na­li­sé la dé­marche : même

le pa­ra­noïaque le plus sé­vè­re­ment am­pu­té de l’ego n’a plus de scru­pules à s’ins­crire sur ces sites qui ne sont pas ré­ser­vés aux so­cio­pathes en ré­mis­sion et/ou aux nos­tal­giques de “JF par­ta­ge­rait ap­par­te­ment”.

PRIS DANS LA TOILE

Les es­prits confits dans la naph­ta­line ont pré­dit que les ré­seaux so­ciaux tue­raient les re­la­tions “vraies” en rem­pla­çant l’ami­tié par un échange de poke et une par­tie de Can­dy Crush. Il n’en est rien. Se­lon la psy­cha­na­lyste amé­ri­caine An­drea Bo­nior, au­teure de “The Friend­ship Fix”* (non tra­duit en France), les ré­seaux so­ciaux n’ont fait que di­ver­si­fier les moyens d’ex­pres­sion de la relation. Jouer à Ruzzle per­met d’en­trer en contact fa­ci­le­ment, de ma­nière ano­dine, donc dé­com­plexée. Et ce n’est qu’un exemple. On a vu de jo­lis liens naître dans les com­men­taires d’un tweet de Ri­han­na ou de Ca­ra... Les ré­seaux so­ciaux sont un fa­ci­li­ta­teur de drague, no­tam­ment ami­cale, mais aus­si, et sur­tout, une vi­trine de l’ami­tié telle qu’on la fan­tasme : grâce à eux, on est en­semble, par­tout, tout le temps, et on peut ga­gner de nou­veaux amis en un clic. Une pro­fu­sion aus­si ex­ci­tante que ter­ri­fiante. “Com­ment ne pas en­trer dans cette com­pé­ti­tion par le nombre quand on va­lo­rise, en ap­pa­rence du moins, la quan­ti­té des échanges au dé­tri­ment de leur qua­li­té ?”, re­prend An­drea Bo­nior. Per­sonne n’est plus dupe, tout le monde sait que sur quatre cents amis que l’on af­fiche, on en a vu le tiers, et on en fré­quente plus ou moins ré­gu­liè­re­ment 10 %, au maxi­mum. Mais même en sa­chant ce­la, qui vous fait le plus en­vie : ce­lui qui échange dix fois par jour des pri­vate jokes sur son wall avec son meilleur ami dans la vraie vie, ou ce­lui dont les mil­liers de fol­lo­wers ret­weettent le moindre bat­te­ment de cils ? La sé­duc­tion ami­cale est de­ve­nue un im­pé­ra­tif so­cial, presque une obli­ga­tion ci­vique. Avoir dix friends sur Fa­ce­book, même si on en fré­quente 100 % dans la vie, ce qui est très ho­no­rable puis­qu’on a en moyenne quatre à cinq co­pains proches, c’est ris­quer de pas­ser pour aso­cial ! Alors on les “chasse” pour amé­lio­rer son “score”, comme dans un jeu. Sans comp­ter qu’avoir un cercle d’amis réels et/ou vir­tuels fait par­tie des cri­tères de réus­site per­son­nelle, au même titre qu’un di­plôme de grande école, un bon bou­lot et un mec à l’ave­nant. Après le ma­ri tro­phée, ver­sion mas­cu­line de la femme tro­phée, l’ami tro­phée ? Pour­quoi pas ? Ne se­rait-ce que parce que l’élar­gis­se­ment du ter­rain de sé­duc­tion rend deux fois plus sé­dui­sante... Au moins. *“La dose d’amis”. Pu­blié en an­glais chez St. Mar­tin’s Grif­fin/Tho­mas Dunne Books.

BRIT BRIT Le Royaume-Uni, le rock’n’roll, la mode... Kate Moss et Stel­la McCart­ney ont de nom­breux points com­muns. Pas éton­nant que leur ami­tié, qui re­monte au dé­but des an­nées 90, soit in­dé­fec­tible.

HIT CA­MA­RADES Ri­han­na et Ka­ty Per­ry prouvent que l’on peut être à la fois ri­vales et co­pines tac­tiles.

C’EST PAS DU CI­NÉ­MA Gé­ral­dine Na­kache et Leï­la Be­kh­ti n’ont pas eu be­soin de for­cer leur ta­lent pour in­ter­pré­ter deux amies dans “Tout ce qui brille” (2010).

HOL­LY­WOOD BROS George Cloo­ney et Brad Pitt, qui ont no­tam­ment par­ta­gé l’af­fiche de la fran­chise “Ocean’s”, adorent se van­ner en face à face et par mé­dias in­ter­po­sés.

FA­SHION COM­PLICES Ca­ra De­le­vingne et Ri­ta Ora ne ratent ja­mais une oc­ca­sion de s’af­fi­cher en­semble, comme ici, à Londres, en juin 2013.

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