L’écri­ture signe son re­tour

ALORS QUE LE NU­MÉ­RIQUE TRIOMPHE, ET SI LE PA­PIER FAI­SAIT DE LA RÉ­SIS­TANCE ?

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Il pa­raît que l’écri­ture ma­nus­crite est en train de dis­pa­raître. Les temps se­raient durs pour l’an­tique duo pa­pier-sty­lo, au point que des spé­cia­listes de tous ho­ri­zons s’arrachent les che­veux de­puis cet été pour ré­pondre à une ques­tion qui semble sor­tie d’un film de scien­ce­fic­tion : se­ra-t-on un jour in­ca­pable d’écrire une liste de course sans notre pré­cieux smart­phone ? À force de tweets, de SMS et d’e-mails, il sem­ble­rait que l’on se di­rige tête bais­sée vers un monde où la moindre cou­pure de cou­rant au­rait rai­son de notre com­mu­ni­ca­tion. En Gran­deB­re­tagne, 40 % des per­sonnes dé­clarent n’avoir rien écrit à la main de­puis six mois. Pas même un Post-it ou un nu­mé­ro de té­lé­phone grif­fon­né à la va-vite. Dans qua­rante-cinq états amé­ri­cains, l’ap­pren­tis­sage de l’écri­ture cur­sive dans les classes de pri­maire ne se­ra plus qu’une op­tion à la ren­trée 2014. En Inde, des écoles fleu­rissent un peu par­tout, pro­po­sant des cours à ceux qui ne savent plus écrire à la main. En Chine, on parle car­ré­ment de la dis­pa­ri­tion des idéo­grammes. Et pour­tant, nous sommes nom­breux à culti­ver un rap­port fé­ti­chiste à l’écrit. Voire, à ca­cher sous notre lit ou dans un ti­roir de se­cré­taire, des tré­sors ma­nus­crits, cartes pos­tales kitsch, lettres d’amour, pe­tits mots lais­sés sur un oreiller ou ex­traits de ca­hiers de texte rem­plis d’hu­meurs ado­les­centes... Des états d’âme et des pe­tits dé­tails qu’on ne trou­ve­ra pas dans un SMS. Au ha­sard : un trait de crayon re­con­nais­sable par­mi mille, un pa­pier pas­sé de main en main, une odeur. Tou­jours là après neuf chan­ge­ments de té­lé­phone et quatre nou­velles adresses mail. En tom­bant sur sa propre boîte à mots doux, en plein dé­mé­na­ge­ment, Ro­main Neuf­court s’est dit qu’il te­nait “son” concept. Ça fai­sait des mois qu’il plan­chait avec son ami d’en­fance, Florent Luen­go, sur un pro­jet de site de ren­contre, et c’est à ce mo­ment pré­cis qu’il s’est rap­pe­lé qu’il n’y avait rien de plus in­time qu’une bonne vieille lettre. Ils créent alors ecris­le­moi.com, un site de ren­contre sur le­quel on ne peut com­mu­ni­quer que... par lettre ma­nus­crite. Jo­li pied de nez – ro­man­tique – au tout nu­mé­rique.

“On a vou­lu al­ler com­plè­te­ment à contre-cou­rant de l’ef­fet su­per­mar­ché des sites de ren­contre 2.0, qui sont comme des ca­ta­logues qu’on feuillette avant d’en­voyer la même ac­croche à toutes ses cibles”, ex­plique le dé­ve­lop­peur. Chro­no en main, il suf­fit de cinq mi­nutes pour s’ins­crire sur adop­teun­mec.com, com­plé­ter son pro­fil et en­voyer cin­quante “charmes” brû­lants à des in­con­nues, le tout sans ja­mais se mouiller. Par cour­rier, for­cé­ment, on ré­ap­prend la len­teur. L’éta­lon qui se fend, der­rière son cla­vier, d’un “slt té char­mante sa te di une glace a la menthe ?”, fe­rait moins le ma­lin de­vant une feuille blanche, un sty­lo, une vi­rée à la poste et une semaine d’at­tente avant de lire une ré­ponse. Ca­role, 37 ans, en­tre­tient plu­sieurs re­la­tions épis­to­laires avec des uti­li­sa­teurs du site. Avec l’un d’eux, qui vit à l’étran­ger, une his­toire d’amour est née par pa­pier in­ter­po­sé. “Même à des mil­liers de ki­lo­mètres de dis­tance, je le suis dans son lit !”, plai­sante-t-elle en confiant qu’il re­lit tou­jours sa cor­res­pon­dance avant de dor­mir. “Ces lettres, je les touche en sa­chant qu’il le fe­ra à son tour, c’est très sen­suel. J’adore lui écrire la nuit, dans le si­lence. Je par­tage un bout de ma soi­rée qui de­vien­dra un bout de la sienne quelques jours plus tard.” À la fin des an­nées 50, Jeanne Mo­reau voit son idylle avec le réa­li­sa­teur Louis Malle s’étio­ler, alors qu’ils sont en croi­sière loin de la France. Dans une in­ter­view à France In­ter*, elle ra­conte son be­soin de cou­cher sa dou­leur sur pa­pier. “C’est ter­rible d’être à la fin d’une relation sur un ba­teau. Il fal­lait que j’écrive à quel­qu’un et l’homme qui connaît le mieux le coeur des femmes, c’est Berg­man.” Elle écrit au réa­li­sa­teur suédois. À chaque es­cale, elle lui poste une lettre. À son re­tour en France, elle trouve dans sa boîte une pile de mis­sives, qu’elle fait tra­duire avec la dis­cré­tion de l’am­bas­sade de Suède.

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