UN AN APRÈS... AVOIR AR­RÊ­TÉ LE X

Be - - TÉMOIGNAGE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GAËL LE BELLEGO

que rien ni per­sonne ne m’ar­rê­te­ra. Au­tant avouer que ma mère n’a pas sau­té de joie. Moins pour le qu’en­di­ra-t-on, que pour sa peur fan­tas­mée des tour­nages dans des pays de l’Est, de vio­lence et de drogue. Mon père res­te­ra sans ré­ac­tion, mes frères consi­dé­re­ront que je suis “libre de mon cul”. Bref, feu vert. Ou rose, plu­tôt.

DÈS QUE LA CA­MÉ­RA TOURNE, ON S’OU­BLIE

Ma pre­mière scène, la seule du tour­nage : une anale. Aïe. Mon par­te­naire, pour­tant aguer­ri, a une panne. Via­gra plus loin, rien à faire. Re-aïe. Je me dis alors que je ne suis pas faite pour ça. On laisse pas­ser une jour­née, le mec as­sure en­fin : voi­là mes grands dé­buts. L’équipe est ré­duite, et bi­zar­re­ment, c’est plus in­ti­mi­dant de faire face à ces quelques re­gards qu’à la foule des sa­lons éro­tiques. Heu­reu­se­ment, dès que la ca­mé­ra tourne, on s’ou­blie... Au fi­nal, j’ai eu plus de stress que de plai­sir ; épui­sée, en ren­trant chez moi, je m’en­dors de tra­vers sur le ca­na­pé. Sur­prise : le len­de­main, ni gueule de bois ni “Oh la, la, mais quelle conne­rie j’ai faite ?” Voi­là, ça y est : je suis ac­trice por­no. Le plus dur – un pre­mier tour­nage – est dans la boîte. Puis les choses s’en­chaînent. On est ap­pe­lé, on y va, on tourne. Sans plan pré­cis de car­rière – même si le suc­cès in­ter­na­tio­nal de l’ac­trice Kat­su­ni reste mon idéal –, mais avec l’aplomb et la vo­lon­té de réus­sir à bien en vivre deux, trois ans. En réa­li­té, je vais te­nir cinq ans. À rai­son de cinq scènes par mois, pour un sa­laire moyen de 3 000 eu­ros. Con­for­table sans être dé­li­rant. Mais avec à la clé, beau­coup de voyages : Gua­de­loupe, Por­tu­gal, Grèce, Croa­tie, Hon­grie et, bien sûr, États-Unis. La porn val­ley ca­li­for­nienne est le Graal de toute porn star. C’est là-bas que je tourne ma scène gon­zo la plus spec­ta­cu­laire. Pour le site Kink, spé­cia­li­sé dans les gang bangs SM. Mon pro­gramme : moi dans une pri­son avec cinq par­te­naires. Der­rière les bar­reaux at­tendent des mecs mon­tés comme des ânes. Je re­pense alors à ce que j’ai vu dans ma loge : une boîte d’Ad­vil et des pan­se­ments... Heu­reu­se­ment, c’est moins l’abat­tage qu’il n’y pa­raît à l’écran. On fait des pauses, il y a des codes, comme en plon­gée sous-ma­rine : “Mer­cy”, pour dire mol­lo au mec ; “Red”, on stoppe tout. Res­pec­tueux. Mais pas tou­jours. J’ai aus­si vé­cu un tour­nage en Al­le­magne, sur un vieux ma­te­las, sous un gros type qui suait. Et un ve­ry bad trip avec Roc­co Sif­fre­di, mau­vais coucheur (il ap­puie sur le cli­to comme sur une son­nette) et mau­vais payeur. Oui, Roc­co ! Un mythe s’écroule. Las. Ce n’est pas ça qui m’a fait ar­rê­ter. D’abord, le re­gard des gens dans les soi­rées est pe­sant. D’au­tant que je ne ca­chais rien de mon ac­ti­vi­té. Les gar­çons te jugent comme un sexe sur pattes. Les filles te dé­testent, tu es le diable. Sur­tout si elles sont ma­quées. Et les éter­nelles ques­tions, mi­sé­ra­bi­listes ou gri­voises : “Com­ment t’es ar­ri­vée là ?”, “Tu prends du plai­sir, au moins ?”, “Et avec ton mec, ça se passe comme dans les films ?” Mon mec, jus­te­ment, mi­ra­cu­leu­se­ment, m’a sou­te­nue du­rant toute ma car­rière. Sans ex­pri­mer la moindre ja­lou­sie. Bref. Et si j’ar­rê­tais ? Quit­ter le mé­tier avant qu’il ne me quitte. Ou qu’il me dé­goûte comme d’autres ac­trices avant moi. J’ai peur de la scène de trop. Je prends moins de plai­sir, j’ai at­teint mes li­mites, et la fa­tigue phy­sique se fait sen­tir. Ce mé­tier est “en­fer­mant” : com­bien de fêtes de fa­mille, de dî­ners entre amis, ra­tés à cause d’un tour­nage ? On fi­nit par n’être qu’avec des gens du X, à par­ler, voir et faire du cul. Sans comp­ter les gué­guerres entre ac­trices, avec la crise qui touche aus­si le por­no, la concur­rence s’est dur­cie. Il y a plu­sieurs mois donc, j’ai dit stop. Sur mon der­nier tour­nage, j’ai pleu­ré. Comme un foot­bal­leur qui met fin à sa car­rière et fait le tour du stade. On sait ce qu’on perd, pas ce qu’on gagne.

LE TÉ­LÉ­PHONE SONNE MOINS

Après ? Je flippe. J’aban­donne un mé­tier d’image, avec des col­lègues, des fans. Pour dis­pa­raître. L’ex-ac­trice Ni­na Ro­berts m’avait pré­ve­nue : “Le plus ter­rible, c’est l’après.” Je confirme. Le té­lé­phone sonne moins, puis plus. On cesse d’exis­ter dans le mi­lieu. Car, hé­las, dans la rue, au su­per­mar­ché, en soi­rée, les gens t’ont dé­jà vue quelque part. Quand j’en­tends : “Bonne conti­nua­tion !”, je ré­ponds : “Je suis à la re­traite.” Ce pas­sé est un che­wing-gum. La faute à Internet. Je ne peux rien ef­fa­cer, mon cul est par­tout, vi­sible de la terre en­tière. Mes re­la­tions amou­reuses en pâ­tissent. Mes pe­tits co­pains ne me parlent que de ça. Se com­parent. Blaguent sur mon savoir-faire. J’ai l’im­pres­sion de plaire pour une seule rai­son. Et je me ques­tionne. Com­ment exis­ter au­tre­ment ? Sur­tout, com­ment ex­pli­quer ça, plus tard, à mes en­fants ? Je ne nie­rai pas. Avoir fait du X ne pré­juge pas de ma ca­pa­ci­té à être une bonne mère. J’ai aus­si peur de la re­chute. Mes ex-col­lègues, quand je les croise, me ti­tillent : “De toute fa­çon, tu vas y re­ve­nir, t’es bonne pour ça...” De guerre lasse, je pour­rais me dire : en deux scènes, je paye mon loyer... Mais non. Je tien­drai. Je ne prends pas mes dé­ci­sions à la lé­gère. Je sou­haite me re­con­ver­tir, de­ve­nir coach en sexua­li­té. Je viens d’ailleurs de créer mon sta­tut d’au­toen­tre­pre­neur, et de dé­po­ser ma marque à l’INPI. Tout ré­cem­ment, je me suis fait ta­touer des ailes d’ange sur les épaules. Mon pre­mier ta­touage. Ja­mais je n’y avais cé­dé quand je tour­nais. C’est un sym­bole puis­sant. Ma fa­çon de dire, à tous ceux qui pour­raient en dou­ter : “Main­te­nant, mon corps est à moi.” –

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