DES MÉ­TIERS EN OR

TRENTE ANS OU PRESQUE, BAC ET DI­PLÔME UNI­VER­SI­TAIRE EN POCHE, ELLES SONT BRO­DEUSE, PLUMASSIÈRE OU CHAPELIÈRE. ELLES ONT TROU­VÉ LEUR VOIE.

Be - - MODE - POR­TRAITS RO­BERT HOL­DEN POUR “BE”

30 ans, bro­deuses, cha­pe­lières… Elles ont trou­vé leur voie

Dans l’in­dus­trie de la mode, les filles de moins de 30 ans avec pier­cings, ta­touages et che­veux tie and dye ne dé­filent pas for­cé­ment. On les trouve aus­si dans les ate­liers, der­rière un mé­tier à tis­ser ou une table à des­sin. À l’heure où les cadres ont le blues, où les cols blancs claquent la porte de l’open space pour ou­vrir une chambre d’hôtes dans le Gers, on est en droit de pen­ser que tra­vail ma­nuel ne rime plus avec voie de ga­rage. Il peut même traî­ner dans son sillage les paillettes, les bouillon­nés de soie, les tweeds cou­sus d’or qui font briller les yeux de n’im­porte quelle fille. Flash-back. Le 10 dé­cembre der­nier, au Texas, Cha­nel a convié neuf cents in­vi­tés au dé­fi­lé Pa­ris-Dal­las. Cette col­lec­tion de prêt-à-por­ter, qui ar­ri­ve­ra en bou­tique en mai, est fa­bri­quée par les ate­liers d’art que la mai­son aux deux C a ra­che­tés en 1985 et as­sem­blés aus­si pa­tiem­ment qu’on monte un rang de perles. Ils sont dix au­jourd’hui, re­grou­pés sous le nom bien­veillant de Pa­raf­fec­tion. Ces ate­liers (pour cer­tains ins­tal­lés sur un site flam­bant neuf à Pan­tin, près de Pa­ris) tissent, brodent, des­sinent, mar­tèlent, cousent pour que vivent les col­lec­tions les plus scru­tées au monde, qu’elles soient si­gnées Cha­nel, Dior, Va­len­ti­no, Alexandre Vau­thier, Bou­chra Jar­rar, Ma­ry Ka­trant­zou... Dé­ten­teurs de tech­niques sou­vent uniques, ils four­nissent toutes les griffes qui veulent en­ri­chir leur mode de broderies, cha­peaux, plumes, fleurs en tis­su, sou­liers...

Vous avez for­cé­ment sui­vi avec ex­ci­ta­tion les do­cu­men­taires drôles et cu­rieux de Loïc Prigent sur ces pe­tites mains, expertes sou­vent ano­nymes, qui font le luxe, c’est-à-dire qui le fa­briquent à l’ar­rache, à J-2 du dé­fi­lé, le nez sur une bro­de­rie à re­prendre. On se sou­vient aus­si avec plai­sir de Ray­monde Pou­zieux, agri­cul­trice et pas­se­men­tière, que Prigent avait fil­mée chez elle entre un bou­lot à fi­nir pour Cha­nel et le foin à ren­trer. Ray­monde est morte à 82 ans. En 2011. Mais les mé­tiers sur­vivent, conti­nuent de se trans­mettre et, sur­tout, d’at­ti­rer des jeunes gens. “On a beau ex­pli­quer ce que l’on fait, l’as­pect hau­te­ment créa­tif... Quelque part, la bro­deuse reste cette dame avec son pe­tit ou­vrage au coin du feu.” À 30 ans, Ca­ro­line s’en amuse car elle sait bien que l’image d’Épi­nal a fait long feu. Fa­ti­guée du chiffre d’af­faires qui

Ma­thilde, des­si­na­trice bro­de­rie : “Les pro­blèmes à ré­soudre ne sont ja­mais les mêmes. im­pos­sible de s’en­nuyer”

mo­ti­vait tout dans son an­cien bou­lot de com­mer­ciale, elle s’est in­té­res­sée aux mé­tiers d’art, à la den­telle au fu­seau, puis a pas­sé un CAP en arts de la bro­de­rie “op­tion main”. “Les fils, les ma­tières, l’ai­guille, le cro­chet, l’es­thé­tique, la pré­ci­sion, c’est très noble. Et vous n’ima­gi­nez pas la sa­tis­fac­tion que c’est de voir ap­pa­raître un dé­gra­dé de cou­leurs !” À re­gar­der les filles de l’ate­lier Le­sage, on se de­mande bien ce que ce­la fait, dans le corps et dans la tête, de se concen­trer à ce point sur son ou­vrage. À quoi pensent-elles ? “Évi­dem­ment, à ce que je suis en train de faire. Et à la fois je fais le vide, je me re­laxe, j’éva­cue des choses, confie Ca­ro­line. C’est aus­si phy­sique, ça sol­li­cite le dos, la nuque, les épaules : mon­ter un mé­tier me donne chaud !” Avec ces dé­fi­lés de­ve­nus in­con­tour­nables (Pa­ris-Dal­las était le dou­zième), l’image de ces savoir-faire a chan­gé, comme pas­sée de la pous­sière à la lu­mière. Ul­tra mé­dia­ti­sés, par­ta­gés ins­tan­ta­né­ment sur les ré­seaux so­ciaux,

ces shows em­me­nés par les top­mo­dèles les plus ex­ci­tantes du mo­ment (Ash­leigh Good, Geor­gia May Jag­ger, Erin Was­son...) re­mettent un ver­nis gla­mour sur l’ar­ti­sa­nat et sur des mé­tiers mé­con­nus ou que l’on pen­sait dis­pa­rus. “On croit que je suis « plu­mière » et que je fais des dou­dounes !”, ex­plique Ma­rine, 22 ans, plumassière chez Le­ma­rié. Elle avait vu à la té­lé un re­por­tage sur l’ar­tiste Nel­ly Sau­nier. “J’ai trou­vé ça ex­tra­or­di­naire, j’ai cher­ché une for­ma­tion et trou­vé le ly­cée Oc­tave-Feuillet, à Pa­ris.” Comme beau­coup de jeunes filles re­cru­tées dans les ate­liers de Pan­tin, Ma­rine avait un bac (arts ap­pli­qués) en poche, mais aus­si un BTS en de­si­gn de mode qu’elle a com­plé­té avec un CAP plumassière dans cet éta­blis­se­ment unique et ré­pu­té du 16e ar­ron­dis­se­ment. Après deux ans et de­mi d’ap­pren­tis­sage, la Ven­déenne a été em­bau­chée en sep­tembre.

BAC+5 ET OU­VRIÈRES

Ce qui peut sur­prendre, c’est le fos­sé entre une époque pas si loin­taine où un cer­ti­fi­cat d’ap­ti­tude pro­fes­sion­nelle équi­va­lait à un cer­ti­fi­cat d’in­ap­ti­tude sco­laire, et le par­cours de ces jeunes filles, qua­si­ment toutes ba­che­lières et mul­ti­di­plô­mées. À 24 ans, Anne-Claire est bro­deuse chez Le­sage. Elle n’aime pas trop en par­ler, mais elle a étu­dié les lettres pen­dant cinq ans (ni­veau mas­ter) et fait un rem­pla­ce­ment comme prof de fran­çais. Plus jeune, elle avait pris l’ha­bi­tude d’ai­der une dame pas­sion­née de bro­de­rie au ru­ban sur des sa­lons de loisirs créa­tifs. “J’ai dé­ci­dé de prendre une an­née off pour faire une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle haute couture à l’école Le­sage. C’était un test pour moi. Je vou­lais savoir si la bro­de­rie pou­vait de­ve­nir un mé­tier, si ce­la avait du sens. Il y avait 150 heures de cours mais aus­si 400 ou 500 heures de tra­vail per­son­nel, pen­dant cinq mois. Ré­vé­la­tion. Après ma semaine, je bro­dais tout le sa­me­di pour le plai­sir. Je me suis alors ins­crite, en for­ma­tion du soir, au ly­cée Oc­tave-Feuillet qui a en­voyé ma can­di­da­ture à Pa­raf­fec­tion. J’ai donc pu en­ta­mer un CAP en al­ter­nance.” Ma­thilde af­fiche aus­si un cur­sus im­pres­sion­nant. À 30 ans, la des­si­na­trice de Le­sage, ti­tu­laire d’un bac S, a fait une école d’in­gé­nieur puis pas­sé un bre­vet des mé­tiers d’art (BMA). “Je vou­lais faire des choses concrètes, la va­leur de l’ob­jet pas­sant à mes yeux par le temps de tra­vail qu’il né­ces­site pour exis­ter”, dit-elle. Sans in­tel­lec­tua­li­ser outre me­sure sa dé­marche, elle laisse en­tre­voir l’ef­fort per­son­nel au­quel il faut consen­tir pour dé­ci­der de “re­ve­nir aux choses simples”, ani­mée qu’elle était par l’idée de beau­té, de per­fec­tion, de fi­nesse. “C’est pour ce­la que j’ai choi­si la bro­de­rie. Per­sonne n’a com­pris pour­quoi je ne vou­lais plus être in­gé­nieure. Mes pa­rents, mes grand­spa­rents ont eu l’im­pres­sion d’une ré­gres­sion sco­laire et so­ciale. C’est vrai, je pre­nais un risque mais jusque-là, je me per­dais dans mes études. Il me fal­lait re­ve­nir à la base.” Un ques­tion­ne­ment se­rein et une per­méa­bi­li­té à son en­vi­ron­ne­ment ont mis Ma­thilde sur les bons rails. “Je suis ar­ri­vée à l’ate­lier en pé­riode de col­lec­tion, pour ai­der. C’est là que j’ai dé­cou­vert tout le tra­vail de ré­flexion et de concep­tion en amont de ce que je sa­vais faire. Ce­la m’a énor­mé­ment

in­té­res­sée. Et puis, con­trai­re­ment aux pro­nos­tics pes­si­mistes, je n’ai pas ga­lé­ré pour trou­ver du tra­vail.” Et le re­gard des autres dans tout ça ? Et sa per­cep­tion à elle de son mé­tier dans une so­cié­té qui sur­va­lo­rise les cadres, la no­to­rié­té, la car­rière, le pres­tige ? “Quand je sors, je ne dis ja­mais pour qui je tra­vaille. Je ne pro­nonce pas le mot « Karl » ni « Cha­nel », si­non les gens de­viennent hys­té­riques. « Je suis des­si­na­trice tech­nique pour la bro­de­rie » : voi­là ce que je dis. Évi­dem­ment, si je passe quatre jours sur un mo­dèle Cha­nel et que je l’iden­ti­fie dans la presse, je le si­gnale à mes proches ! Mais je n’ou­blie ja­mais que ce sont des mé­tiers d’exé­cu­tion, nous ré­pon­dons à des pro­blèmes tech­niques. Dis comme ça, ça peut faire moyen­ne­ment en­vie. Mais ici, nous sa­vons à quel point ces pro­blèmes sont ex­ci­tants à ré­soudre. Ce ne sont ja­mais les mêmes. Im­pos­sible de s’en­nuyer.”

“BE­SOIN DE CRÉER”

Élo­die, 32 ans, chapelière chez Mai­son Mi­chel, ne dit pas le contraire. Après un di­plôme d’art en com­mu­ni­ca­tion vi­suelle, cette fu­ture dé­co­ra­trice pour le ci­né­ma ou le théâtre n’a pas trou­vé de tra­vail. Elle s’est donc ins­crite aux cours du soir de la Ville de Pa­ris et a sui­vi pen­dant deux ans une for­ma­tion en mode et cha­pel­le­rie pour être mo­diste. “Le tra­vail des vo­lumes, l’as­pect phy­sique et ar­tis­tique du mé­tier. J’ai été conquise ! Mai­son Mi­chel, pour moi, c’était un rêve in­ac­ces­sible. Coup de bol, j’ai été prise. L’ar­ti­sa­nat me plai­sait, je res­sen­tais le be­soin de créer. C’est un mé­tier qui sus­cite l’émer­veille­ment, re­quiert force et dé­li­ca­tesse. De­bout toute la jour­née, sou­vent en ten­sion, j’ai pris des muscles ! Dans dix ans ? Je mon­te­rai mon en­tre­prise et je se­rai le boss ! Blague à part, il est im­por­tant pour di­ri­ger des gens d’avoir un jour exer­cer le même mé­tier qu’eux.” Entre prag­ma­tisme et poé­sie, les pe­tites mains aux doigts de fée des ate­liers ré­pondent avec un bon sens ra­fraî­chis­sant et font, à l’oc­ca­sion, un peu de pro­sé­ly­tisme. Ju­lie, bac lit­té­raire op­tion arts plas­tiques, 26 ans, mo­diste et ap­prê­teuse chez Mai­son Mi­chel, n’a ja­mais re­gret­té d’avoir quit­té sa Nor­man­die, pas­sé un CAP et re­non­cé à être pho­to­graphe ou mar­chande d’art. “Je fais les en­trées de tête, la gar­ni­ture, le bord, la ca­lotte des cha­peaux. C’est un mé­tier d’amour, pas d’ar­gent. J’es­saie d’em­bri­ga­der mes nièces et ça marche ! Il y en a dé­jà une qui veut être bot­tière.” Ah ! tous ces mots qui évoquent le vieux Pa­ris du XXe siècle. Plumassière, bro­deuse, mo­diste ou cou­tu­rière comme Claire, 28 ans, qui tra­vaille chez Le­ma­rié. Bouche gé­ra­nium et longs che­veux tie and dye, elle nuance : “Per­sonne n’ima­gine que ces pro­fes­sions existent en­core mais ils in­té­ressent les gens parce qu’ils sont rares et qu’ils ont un cô­té gla­mour.” À deux tables de tra­vail de là, Cy­rielle, 29 ans, fleu­riste, fa­brique des fleurs en soie. “Quand on voit mon par­cours – bac lit­té­raire op­tion arts plas­tiques, his­toire de l’art, CAP tailleur, cos­tu­mière de théâtre –, on réa­lise que les mé­tiers que l’on fait ici ne sont pas de ceux qu’on

trouve tout de suite. Pour­tant, on sait au fond de soi qu’on les cherche. L’en­vie de tra­vailler de ses mains doit être là.” De­vant son mé­tier à tis­ser ou à bro­der, Es­telle, 27 ans (études de sty­lisme et mas­ter en de­si­gn tex­tile à l’aca­dé­mie des beaux-arts de Bruxelles), sa­vait qu’elle évo­lue­rait dans ce sec­teur. Elle des­si­nait des vê­te­ments de­puis l’en­fance. Ce qu’elle igno­rait, c’est qu’elle se pas­sion­ne­rait pour la créa­tion de la ma­tière même, au point de plon­ger avec dé­lec­ta­tion dans la réa­li­sa­tion d’échan­tillons de tis­sus pour Le­sage. Faire par­tie du rêve couture via des choses concrètes. Ne pas vou­loir être la prin­cesse qu’on ha­bille, ni même celle qui lui des­sine une garde-robe. En­trer dans le fan­tasme par une autre porte, dé­ro­bée, à l’abri des re­gards. L’école de l’exi­gence et de l’hu­mi­li­té. “La bro­de­rie c’est concret, on se pique les doigts, ré­sume Anne-Claire. Pour la col­lec­tion Pa­ris-Dal­las, j’ai en­fi­lé des perles en or pour les franges d’un pon­cho ou po­sé des paillettes. J’ai dé­cou­vert comme n’im­porte qui le ré­sul­tat sur le site de Cha­nel. C’était la pre­mière fois que je sui­vais une col­lec­tion de l’échan­tillon au dé­fi­lé. Quelle fier­té ! Les bro­deuses sont in­dis­pen­sables à tout ce­la. À notre ni­veau, nous ne fai­sons pas de la mode, mais nous avons un savoir-faire. Je suis contente d’al­ler bos­ser le ma­tin et, quand je rentre le soir, je le suis en­core. Ce qui est presque plus im­por­tant.”

Claire, cou­tu­rière : “Ces mé­tiers in­té­ressent les gens parce qu’ils sont rares et qu’ils ont un cô­té gla­mour”

Le dé­fi­lé Cha­nel mé­tiers d’art Pa­risDal­las, qui s’est te­nu dans la ville texane le 10 dé­cembre 2013.

COU­TU­RIÈRE

Claire, 28 ans

PLUMASSIÈRE

Ma­rine, 22 ans

BRO­DEUSE

Anne-Claire, 24 ans

MO­DISTE

Ju­lie, 26 ans

CHAPELIÈRE

Élo­die, 32 ans

DES­SI­NA­TRICE BRO­DE­RIE

Ma­thilde, 30 ans

STY­LISTE TEX­TILE

Es­telle, 27 ans

FLEU­RISTE

Cy­rielle, 29 ans

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