SEXE

OB­SÉ­DÉE PAR LA PER­FOR­MANCE, LA GÉ­NÉ­RA­TION DE FILLES ÉLE­VÉE À L’IMA­GE­RIE POR­NO EST SURINFORMÉE MAIS OU­BLIE L’ES­SEN­TIEL : PRENDRE SON PIED.

Be - - MODE - CLA­RENCE ED­GARD- RO­SA

Et si on avait ou­blié notre plai­sir ?

On ne parle que de ça. À l’heure où les sex­toys sont lé­gion dans les ti­roirs et que les filles dis­cutent de sexe sans rou­gir, il sem­ble­rait que nous soyons la gé­né­ra­tion de la li­bé­ra­tion sexuelle, brut de pomme et à l’aise dans sa cu­lotte. En ap­pa­rence. Car se­lon une étude pu­bliée par l’In­serm 1, plus de la moi­tié des femmes avouent en­core faire l’amour pour faire plai­sir à leur par­te­naire. Entre li­bé­ra­tion ap­pa­rente et mise en sour­dine de leur propre plai­sir, les filles semblent n’avoir ja­mais eu le cul aus­si mal­adroi­te­ment coin­cé entre deux chaises. “C’est du meilleur ef­fet au­jourd’hui de dire qu’on col­lec­tionne les conquêtes et qu’on a des pra­tiques car­ré­ment exo­tiques. Je me sens obli­gée par­fois de jouer les filles fa­tales, alors que fran­che­ment, ça ne me res­semble pas”, confie Gé­ral­dyne, 26 ans. Son amie No­ra, 25 ans, ren­ché­rit : “C’est une es­pèce de com­pé­ti­tion entre nous, parce que ça fait mo­derne de dire qu’on a fait un plan à trois ou qu’on fan­tasme sur un ac­teur qu’on a vu sur YouPorn. Mais au fond, on n’évoque ja­mais ni le plai­sir ni l’or­gasme. Ce sont presque des gros mots.” L’au­teure et réa­li­sa­trice Ovi­die vient de ter­mi­ner le mon­tage de son der­nier do­cu­men­taire, “Sexua­li­tés 2.0” (qui se­ra dif­fu­sé en mars sur France 2), sur cette gé­né­ra­tion de filles éle­vée à l’ima­ge­rie por­no et au haut dé­bit. Le mot qu’elle a en­ten­du le plus sou­vent pen­dant ses en­tre­tiens ? In­jonc­tion. “Une in­jonc­tion à aimer le sexe, mais tou­jours sous le prisme des fan­tasmes mas­cu­lins, dé­taille-t-elle. On a l’im­pres­sion de vivre une époque li­bé­rée, alors qu’on est en plein dans un sexisme de­ve­nu sexy : pen­dant long­temps, les femmes ne de­vaient sur­tout pas s’in­té­res­ser au sexe, au­jourd’hui elles le doivent

Les filles veulent in­car­ner la for­mule piège “Prin­cesse en pu­blic et pute au lit”

im­pé­ra­ti­ve­ment. Mais ça n’est ja­mais que le même rôle, re­grette la tren­te­naire. Après la li­bé­ra­tion sexuelle, les femmes au­raient pu al­ler vers l’éman­ci­pa­tion, on voit bien que cette gé­né­ra­tion fonce tête bais­sée dans l’alié­na­tion et in­tègre des sché­mas mas­cu­lins de sexua­li­té. Par exemple, avec Internet, elles pour­raient dé­got­ter du por­no fé­mi­nin. À mon époque, c’était toute une his­toire : il fal­lait com­man­der les VHS, ça met­tait trois se­maines à ar­ri­ver et je ne sa­vais pas ce que j’al­lais trou­ver. Mais les filles s’en foutent et font les choux gras d’ac­teurs X comme James Deen, aux pra­tiques ma­chos.” “La li­bé­ra­tion de la pa­role qui touche la jeune gé­né­ra­tion est un vé­ri­table pro­grès, re­la­ti­vise Phi­lippe Bre­not, psy­chiatre et thé­ra­peute de couple. Au­jourd’hui, son der­nier ta­bou est la mas­tur­ba­tion.” Quand il pu­blie son pre­mier “Éloge de la mas­tur­ba­tion” en 1997, seuls les hommes se sentent concer­nés. La ten­dance s’est in­ver­sée et, sur la cou­ver­ture du “Nou­vel éloge” (éd. L’Es­prit du Temps, 2013) est re­pré­sen­té un corps de femme. “Mais ce n’est pas parce qu’on en parle beau­coup qu’on le fait plus ou mieux. Par exemple, le phé­no­mène des sex­toys est une mode à la­quelle on n’échappe plus, mais de­puis que So­nia Ry­kiel a com­mer­cia­li­sé ses ca­nards vibrants en 2002, je ne suis pas sûr que les pra­tiques aient vé­ri­ta­ble­ment chan­gé. Près de 90 % des jeunes femmes disent s’être dé­jà tou­chées, mais la pro­por­tion de celles qui se mas­turbent ré­gu­liè­re­ment tourne au­tour de 30 % seule­ment.” Se­lon le thé­ra­peute, l’autre ca­rac­té­ris­tique de cette gé­né­ra­tion de filles, c’est qu’elle a in­té­gré le culte de la per­for­mance comme une norme. “J’ai même des couples qui viennent me voir parce qu’ils ne font l’amour que trois fois par semaine ou parce que ma­dame ne jouit pas à tous les coups ! C’est de­ve­nu un ter­ro­risme de l’or­gasme”, tranche-t-il. Même constat chez JeanC­laude Pi­quard, sexo­logue cli­ni­cien et au­teur de la sa­lu­taire “Fa­bu­leuse His­toire du cli­to­ris” (ré­édi­té chez H&O Au Fé­mi­nin en 2013) : “Par­mi les jeunes, des couples viennent me consul­ter à la de­mande de la femme, qui se plaint de la faible fré­quence des rap­ports sexuels, com­mence-t-il. En creu­sant un peu, on réa­lise que beau­coup d’entre elles n’ont pas de plai­sir. Pour­tant, ce n’est pas tant ce­la qui les in­quiète que la fré­quence des rap­ports. Elles ont peur de perdre leur par­te­naire, de ne pas être un bon coup, de ne pas être nor­males.” Chaque soir sur Vir­gin Ra­dio 2, l’ani­ma­trice Éno­ra Ma­la­gré ré­pond aux ques­tions de ses au­di­teurs, et ce sont sur­tout les filles qui causent sexe. “Les jeunes n’ont ja­mais été aus­si pau­més, c’est com­plè­te­ment dé­ment !, lance-t-elle. Les pra­tiques sexuelles un peu ex­trêmes pa­raissent to­ta­le­ment ano­dines aux filles, mais à cô­té de ça, elles ne se touchent pas. Elles sont beau­coup plus dans le dé­fi que dans le plai­sir. L’autre soir, une jeune femme de 19 ans a ap­pe­lé pour me de­man­der com­ment on fai­sait une gorge pro­fonde. À part pour le dé­fi tein­té de por­no, je n’ai pas res­sen­ti chez elle de réelle en­vie de le faire.”

Té­moin de ce pa­ra­doxe de la gé­né­ra­tion Y – et de ses an­goisses –, la dé­mo­cra­ti­sa­tion dans les ca­bi­nets des chi­rur­giens de deux in­ter­ven­tions que tout op­pose. D’un cô­té, la nym­pho­plas­tie, cette opé­ra­tion qui consiste à rac­cour­cir les pe­tites lèvres ; de l’autre, l’am­pli­fi­ca­tion du point G grâce à des in­jec­tions d’acide hya­lu­ro­nique. A prio­ri, au­cun rap­port entre ces deux tech­niques : l’une nous montre que l’ob­ses­sion du corps par­fait est des­cen­due dans l’intimité jus­qu’à se ni­cher entre nos cuisses. L’autre, que les jeunes femmes veulent à tout prix at­teindre l’or­gasme. Et si ces deux nou­velles ma­rottes n’en étaient en fait qu’une seule ? Le be­soin, in fine, d’in­car­ner l’ima­ge­rie por­no pour com­bi­ner un sexe lisse et par­fait et un or­gasme so­nore et sys­té­ma­tique ? Pour la jour­na­liste Maïa Ma­zau­rette 3, il y a ef­fec­ti­ve­ment une obli­ga­tion nou­velle à se rap­pro­cher de ce corps sté­réo­ty­pé et à être à tout prix sexuelle… “Mais pas trop. Ce­ci est ré­su­mé par la for­mule fa­tale « prin­cesse en pu­blic et pute au lit ». Le mec qui a in­ven­té ce slo­gan mé­rite d’être abat­tu d’une balle

dans la nuque : c’est tout sim­ple­ment l’in­car­na­tion ab­so­lue de la lâ­che­té. La sou­mis­sion aux règles so­ciales en de­hors, l’obéis­sance aux règles du « client » en pri­vé. De fait, les femmes peuvent, par­fois, avoir des ré­flexes de pros­ti­tuées : don­ner le sexe contre l’amour, contre la paix so­ciale, contre le bien-être de la norme.” Se­lon elle, les jeunes femmes ne se connaissent pas si mal que ça, mais re­fusent d’uti­li­ser ce savoir “parce qu’il va en contra­dic­tion avec le plai­sir du co­pain, pour­suit-elle. On peut se connaître sur le bout des doigts et pré­fé­rer quand même le duo fel­la­tion-pé­né­tra­tion, qui per­met de sa­tis­faire l’autre, dans une lo­gique de sa­cri­fice.” C’est ce que confirme le Dr Ma­rie-Claude Be­nat­tar 4, gy­né­co­logue qui pratique l’am­pli­fi­ca­tion du point G à Pa­ris : “Mes plus jeunes pa­tientes croient qu’il s’agit d’une so­lu­tion mi­racle, ex­plique-t-elle. Ce sont les mêmes jeunes femmes, hé­té­ro, qui pa­niquent parce que leur par­te­naire leur a fait com­prendre qu’elles n’étaient pas nor­males si elles n’avaient pas un or­gasme sys­té­ma­tique. Leur mo­ti­va­tion à fran­chir la porte de mon ca­bi­net vient sou­vent de là : c’est pour faire plai­sir à l’autre qu’elles veulent jouir. Au fond, elles cherchent à tout prix à se confor­mer à leur idée de la nor­ma­li­té.” Même son de cloche dans le ca­bi­net du Dr Smar­ri­to, chi­rur­gien es­thé­tique qui pratique la nym­pho­plas­tie, avec une pa­tien­tèle dont la moyenne d’âge s’élève à 31 ans. Chez les plus jeunes, la ques­tion qui re­vient sys­té­ma­ti­que­ment est : “Doc­teur, est-ce que je suis nor­male ?” Une pro­por­tion consé­quente de ces pa­tientes est per­sua­dée d’avoir be­soin de la nym­pho­plas­tie, alors que le chi­rur­gien es­time qu’il n’y a rien à opé­rer. Vite, re­la­ti­vi­sons : car comme le rap­pelle Jean-Claude Pi­quard, sta­tis­ti­que­ment, les pe­tites lèvres “dé­passent” chez 50 % des femmes… C’est un peu beau­coup pour en faire une ano­ma­lie. Et s’agis­sant de l’am­pli­fi­ca­tion du point G, Ma­rie-Claude Be­nat­tar est la pre­mière à conseiller à ses pa­tientes d’ap­prendre à se connaître d’abord. La preuve : mal­gré les de­mandes gran­dis­santes, elle n’a fait qu’une cen­taine d’in­jec­tions en huit ans, uni­que­ment des­ti­nées à les ai­der à ap­pri­voi­ser elles-mêmes leur plai­sir. “Nous de­vons ap­prendre à jouir égoïs­te­ment !”, plai­sante No­ra. Elle vient de re­non­cer à cette am­pli­fi­ca­tion du point G qui l’ob­sé­dait de­puis des mois, au pro­fit d’un peu de tra­vaux pra­tiques. Et si c’était ça, la clé de la li­bé­ra­tion ? — 1. En­quête “Contexte de la sexua­li­té en France”, de Na­tha­lie Ba­jos de l’In­serm et Mi­chel Bo­zon de l’Ined (2008). 2. “Éno­ra Le Soir”, du lun­di au ven­dre­di, de 21 h à mi­nuit sur Vir­gin Ra­dio. 3. Au­teure de “La Cou­reuse” (éd. Ke­ro, 2013), et chro­ni­queuse de la ru­brique Sexac­tu du site GQ­ma­ga­zine. 4. Au­teure de “Plai­sir fé­mi­nin, une mé­thode in­édite pour éveiller ou ré­veiller le dé­sir” (éd. J. Lyon, 2008).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.