Un an après... la mort de mon père

SO­PHIE, STY­LISTE DE 32 ANS, COM­POSE ENTRE LE DEUIL IM­POS­SIBLE ET LA JOIE DE VOIR GRAN­DIR SA FILLE.

Be - - SOMMAIRE - — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR HO­NO­RINE CROSNIER

Quand j’étais pe­tite, mon père jouait sou­vent au mort avec moi. Il me cha­touillait d’abord, et quand ve­nait mon tour, il s’ar­rê­tait net, fer­mait les yeux, pous­sait même par­fois un lé­ger râle pour me faire croire que j’avais ga­gné et que mes gui­li avaient eu rai­son de lui. Ce pe­tit jeu m’amu­sait au­tant qu’il m’ef­frayait. Et nous re­com­men­cions jus­qu’à épui­se­ment. Bien des an­nées plus tard, loin de nos ter­rains de jeu, mon père m’a an­non­cé qu’il avait un cancer. Une tu­meur en­do­crine de la ves­sie, très exac­te­ment. Au dé­but, bien sûr, je n’ai rien com­pris. “Je n’ai pas très bien en­ten­du”, me di­sais-je. “Les can­cers se gué­rissent, non ? Tu es sûr ? C’est qui, ce médecin ? En­do­crine, c’est quoi ?” Je ve­nais d’avoir 30 ans, mon père, 58. J’étais as­sise sur le gros ca­na­pé en ve­lours rouge du sa­lon de mes pa­rents, à cô­té de la table basse. Tout était là : les bou­gies sur la che­mi­née, le por­trait de mon grand-père dans le cadre en bois, la pe­tite com­mode avec l’oiseau en pa­pier sus­pen­du juste au-des­sus. La lu­mière oran­gée der­rière la porte, l’odeur de nos par­fums mé­lan­gés dans l’air, le bruit de la bouilloire qui siffle. Tout était à sa place, comme tou­jours, mais une chose avait chan­gé : mon père était ma­lade. Et le dé­cor, nos cer­ti­tudes, nos ha­bi­tudes, ne pou­vaient rien y faire. Je re­gar­dais mon père pro­non­cer ces mots. Je cher­chais dans sa voix la mu­sique du jeu, de notre farce, celle de nos sou­ve­nirs d’an­tan, de “quand tout al­lait bien”, mais je ne la re­trou­vais plus. Au contraire, je dé­cou­vrais une voix que je ne lui connais­sais pas, nou­velle, sombre, grave. J’ai com­pris plus tard que c’était celle de la peur. Je me rap­pelle avoir pleu­ré en sor­tant de l’as­cen­seur, beau­coup chez moi, et le len­de­main en me ré­veillant. En­suite, je n’ai plus ja­mais ver­sé une seule larme. Car il a fal­lu se res­sai­sir, être là, gaie, pré­sente, di­ver­tis­sante. Oc­tobre 2011. Mon père com­mence la chi­mio. Sans drame, avec en­train même, et avec au fond de lui, on le sent, l’en­vie d’en dé­coudre. Nous étions à cette époque tous sûrs qu’il al­lait ga­gner cette pre­mière ba­taille. Et nous avions rai­son. Noël 2011. Nous dî­nons, ma mère, mon père, ma soeur, mon frère et moi, sur une grande table do­rée. Nous rions, nous ou­vrons nos ca­deaux dans la même hys­té­rie que celle de l’an­née der­nière. Je tente une blague gros­sière, mon père m’en­gueule. Rien n’a chan­gé. Tout est bien. Jan­vier 2012. Les ana­lyses sont ras­su­rantes. La tu­meur ne ré­tré­cit pas mais elle ne gros­sit pas non plus, la chi­mio la main­tient dans un pé­ri­mètre vi­vable, et mon père n’a plus mal. Je me dis à ce mo­ment-là que toute cette his­toire se­ra bien­tôt ter­mi­née, que ce­ci n’était qu’un jeu. Mon père dé­cide de pro­gram­mer un voyage pour l’été pro­chain. Une croi­sière sur un voi­lier : “Nous par­ti­rons de Tou­lon jus­qu’à la Sar­daigne.”

UNE BOULE GLA­CÉE ME TRA­VERSE LE CORPS

Mars 2012. Je m’ins­talle avec Paul. Je dé­cide de faire des pro­jets moi aus­si, de voir plus loin, d’avoir foi en la vie, de croire qu’il y a tou­jours du beau de­vant nous. À la fin du mois, ma mère or­ga­nise un de ses fa­meux dî­ners. J’ar­rive en re­tard mais confiante. Le sa­lon est exac­te­ment comme nous l’avons lais­sé. Ma mère, non. Elle est sou­cieuse, fa­ti­guée. Elle qui est si ba­varde d’ha­bi­tude, la voi­là ex­pé­di­tive, presque sèche. Ma soeur n’est pas en­core là, mon frère est en week-end avec des co­pains. Je suis donc seule sur le ca­na­pé quand je vois mon père pas­ser la porte du sa­lon. Il est blanc, il a de larges cernes sombres, et ses jambes ont l’air trop grandes pour lui. Sa veste aus­si. Cinq mètres à peine me sé­parent de lui mais, tout à coup, il y a des ki­lo­mètres. Chaque pas semble être pour lui une telle souf­france qu’on di­rait qu’il marche sur des clous. Je me lève pour l’ai­der mais je ne sais pas com­ment faire. Com­ment fait-on pour sou­te­nir son père par le bras ? Je n’ai pas ap­pris, c’est lui qui tient mon bras d’ha­bi­tude. Je suis mal­adroite, je va­cille à mon tour, puis je me re­prends. Je sens une boule gla­cée me tra­ver­ser le corps tout en­tier au contact d’un poi­gnet qui n’est plus qu’un os. Ma mère prend le relais. Lâ­che­ment, je fuis et me cache dans les toi­lettes pour pleu­rer.

Avril 2012. J’ap­prends que je suis en­ceinte. C’est un choc. Une drôle de nou­velle. Un drôle de mo­ment. Com­ment pour­rais-je avoir un corps qui crée la vie quand ce­lui de mon père fa­brique la mort ? Pen­dant une gros­sesse, chaque jour qui passe est un jour de ga­gné. Quand on craint la mort, chaque jour qui passe est un jour de per­du. C’est avec ces sen­ti­ments im­pos­sibles à conju­guer que je vais de­voir vivre dé­sor­mais.

MON VENTRE GROS­SIT, COMME LA TU­MEUR

Été 2012. Les ana­lyses de mon père ne sont pas bonnes. La tu­meur gros­sit, il souffre. Les mé­de­cins changent le pro­to­cole du trai­te­ment. Une chi­mio­thé­ra­pie plus forte avec des séances plus rap­pro­chées. À ce stade de la ma­la­die, l’opé­ra­tion est in­en­vi­sa­geable. En ou­vrant la ves­sie, la tu­meur ris­que­rait de se ré­pandre par­tout. Il faut es­pé­rer. À ce mo­ment-là, on n’ima­gine plus que mon père va gué­rir, on sou­haite sim­ple­ment qu’il vive le plus long­temps pos­sible et le moins mal. Nous ne par­tons évi­dem­ment pas en croi­sière. Nous res­tons tous en­semble à Pa­ris ou pas très loin. Mon ventre gros­sit. Comme la tu­meur. Cette com­pa­rai­son est glauque, n’est-ce pas ? Dé­but sep­tembre 2012. C’est mon an­ni­ver­saire. Mon père veut ab­so­lu­ment que nous fê­tions ça di­gne­ment. “Nous al­lons boire du cham­pagne, ma fille !” Il me dit ça alors que l’al­cool lui fait un mal de chien, qu’une gor­gée lui donne des dou­leurs in­ima­gi­nables. Je le re­garde trem­per ses lèvres dans sa coupe et mon coeur se brise en mille mor­ceaux, il porte un toast : “À toi ma fille, à toi et à mon pe­tit-fils !” C’est un gar­çon, il en est sûr. Fin sep­tembre 2012. Mon père fait un ma­laise à la mai­son. Il est hos­pi­ta­li­sé en ur­gence. Dans le ser­vice d’on­co­lo­gie, tout le monde nous connaît main­te­nant. Les in­fir­mières nous ap­pellent par notre pré­nom, et il m’ar­rive même par­fois d’em­bras­ser l’une d’entre elles pour lui dire au re­voir. Dans la chambre de mon père, il y a des pho­tos de nous po­sées dans un cadre rouge. “Ce ne sont pas les plus jo­lies, mais ce sont les plus ré­centes”, se jus­ti­fie ma mère. Dans l’ar­moire, il y a la sa­coche mar­ron de mon père, son im­per beige et son pull en V rouge. Sur la pe­tite table de che­vet, sa paire de lu­nettes en écaille, un ré­ci­pient en car­ton pour vo­mir qu’on ap­pelle “as­ti­cot”, une bou­teille d’eau ga­zeuse et un bou­quet de fleurs. Au­tour du lit, trois chaises en mé­tal très fines, ma mère, ma soeur et mon frère as­sis des­sus. Mon père me de­mande des nou­velles de mon chat, je n’ose pas lui dire qu’il a dis­pa­ru. Oc­tobre 2012. Mon père ne quitte pas l’hô­pi­tal. Nous lui ren­dons vi­site cha­cun notre tour, tous les jours. Par­fois tous en­semble, ce qui est rare. Un soir, j’ai un fou rire avec ma soeur dans les cou­loirs. Un autre soir, on pleure. Et en­core un autre soir, on boit plein de ca­fés sans se par­ler. 3 no­vembre 2012. Il fait un froid po­laire. L’hi­ver est en avance. Je suis ré­veillée par le té­lé­phone. C’est ma mère qui me de­mande de trou­ver un livre à la li­brai­rie avant de ve­nir. Ce que je fais. J’ar­rive à l’hô­pi­tal comme tous les jours. Mon père est de plus en plus fa­ti­gué, il a deux pe­tits tuyaux en plas­tique dans le nez re­liés à une ma­chine pour res­pi­rer. Il parle peu. Il sou­pire. Sous les draps, ses deux grandes jambes ne bougent pra­ti­que­ment plus. Je change les fleurs et tends le livre à ma mère. J’em­brasse mon père sur le front, il me serre la main. Je pleure et il me dit : “Ar­rête de pleu­rer, pe­tite ma­de­leine.” Je re­pars. À 18 heures, ma mère m’ap­pelle. Je dé­croche, le coeur bat­tant : “Ton père est mort.” Nous nous re­trou­vons tous à l’hô­pi­tal au­tour du lit. Pa­pa a le vi­sage tour­né vers la fe­nêtre. Il n’a plus au­cun fil nulle part. Il fait nuit. Je lui ca­resse la main. J’es­père en­core à cet ins­tant qu’il joue, qu’il n’est pas mort, qu’il va se ré­veiller. Je lui cha­touille le bras dou­ce­ment mais rien ne bouge. Nous en­ter­rons mon père la semaine d’après, la messe est très belle, il y a du monde et des fleurs blanches par­tout. On me fé­li­cite pour mon gros ventre.

COMME SI MA FILLE NE VOU­LAIT PAS DÉ­RAN­GER

Les jours passent. Ma fille Su­zanne naît en jan­vier 2013. C’est à la ma­ter­ni­té que nous nous re­trou­vons tous cette fois, au­tour de son pe­tit lit trans­pa­rent. Nous pleu­rons tour à tour de joie, de peine. Ce n’est pas ain­si que j’ima­gi­nais de­ve­nir mère. De­puis que nous sommes ren­trées à la mai­son, elle et moi, je com­pose chaque jour entre la joie de la voir gran­dir et la peine de ne pas par­ler d’elle à mon père. Par­fois, je trouve qu’elle lui res­semble beau­coup. Ma fille gran­dit bien. Elle fait tout très tôt, très vite : ses nuits, ses dents, ses ex­pé­riences. Comme si elle ne vou­lait pas dé­ran­ger, comme si elle vou­lait me fa­ci­li­ter la vie. Chaque jour, elle me donne une rai­son de plus d’être fière d’elle. Elle est tel­le­ment mi­gnonne. Tel­le­ment drôle aus­si. Ma fille prend tout. Elle rem­plit tout. Cer­tains me disent qu’elle a sa bouche. Au­jourd’hui, elle marche à quatre pattes en pous­sant des pe­tits cris de joie. Bien sûr, j’au­rais ai­mé que mon père soit là pour voir ça. Or il n’est plus là. On me dit : “Re­garde le ciel, re­garde les étoiles, il est par­tout.” Mais je ne crois pas aux oi­seaux qui se posent sur les fe­nêtres ni aux pa­pillons qui tournent au­tour de nous, cen­sés nous dire quelque chose. Ce ne sont que des oi­seaux et des pa­pillons. Quand j’achète le ca­fé pré­fé­ré de mon père, que je le fais chauf­fer dans la cui­sine et que ça sent son arôme par­tout, j’ai l’im­pres­sion qu’il est là, de nou­veau. À cet ins­tant, je ne crois pas qu’il est mort, non. J’ai sim­ple­ment la sen­sa­tion que je ne l’ai pas vu de­puis long­temps.

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