Com­ment de­vient-on ra­ciste ?

VOIR UNE ROU­QUINE DE 11 ANS TRAI­TER CH­RIS­TINE TAU­BI­RA DE “GUENON”, FIN OC­TOBRE 2013, POSE QUES­TION : UN EN­FANT PEUT-IL ÊTRE XÉ­NO­PHOBE ?

Be - - SOMMAIRE - — GAËL L E BELLEGO

Il était une fois un pe­tit gar­çon, ap­pe­lons-le Mel­vin. Tous les soirs, après ses cours de CP, il s’en­ferme dans sa chambre sans un mot. Son père s’in­quiète et dé­cide de le suivre en douce jus­qu’à l’école. Ca­ché der­rière la grille, il dé­couvre alors l’im­pen­sable : les autres mômes, âgés de 6 à 11 ans, ont tra­cé à la craie une ligne sur le sol de la cour de ré­cré. Mel­vin ne doit pas la fran­chir. Il est comme en qua­ran­taine, pe­tite per­so­na non gra­ta. Dans cette école élé­men­taire de Pé­ri­gueux, Mel­vin est le seul en­fant mé­tis. La Li­cra (Ligue in­ter­na­tio­nale contre le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme), contac­tée par le pa­pa, vient de s’ins­pi­rer de cette his­toire, hé­las vraie, pour sa cam­pagne contre le ra­cisme à l’école, illus­trée par un jo­li film d’ani­ma­tion1. Nous re­vient alors cette af­faire de la peau de ba­nane. De cette fillette haute comme trois pommes pour­ries, mi­li­tante mi­nia­ture antimariage pour tous, in­sul­tant la garde des Sceaux, Ch­ris­tine Tau­bi­ra, à An­gers. Sans doute sin­geait-elle des pa­rents pri­maires, ne fai­sait-elle qu’imi­ter leurs hur­le­ments. N’em­pêche, la ques­tion, ta­boue, en conflit avec l’idée re­çue de l’en­fance in­gé­nue, nous saute à l’es­prit, griffes de­hors : un en­fant peut-il être ra­ciste ? Dans une so­cié­té adulte où le pré­ju­gé ra­cial reste te­nace2, existe-t-il dé­jà – de fa­çon em­bryon­naire – à hau­teur d’en­fant ? Vite, les chiffres. Hé­las, les études n’abondent pas. En France, l’en­quête Si­vis3 de 2012, re­cueillant les dis­cri­mi­na­tions en mi­lieu sco­laire, de­vait an­non­cer la cou­leur : se­lon elle, on comp­te­rait 0,5 in­ci­dent pour 1 000 élèves. Oui, pea­nuts. Et dans 62 % de ces cas, ça se li­mi­te­rait à de la vio­lence ver­bale. Tout irait donc bien dans le meilleur des ba­huts ? “Ces ré­sul­tats ne ré­vèlent rien !”, mar­tèle Jac­que­line Cos­ta-Las­coux, poing sur la table. La psy­cho­so­cio­logue, di­rec­trice de recherche au CNRS, connaît bien son su­jet. De re­tour du ly­cée Jo­liot-Cu­rie à Nan­terre, où le pro­vi­seur s’était fait agres­ser le ma­tin même (“On m’en­voie tou­jours au front !”, tem­pête-t-elle), elle in­ter­vient dans les classes pour sen­si­bi­li­ser les en­fants au pro­blème du sexisme no­tam­ment. Donc, ces chiffres ? “Ils sont sub­jec­tifs, car re­mon­tés au rec­to­rat se­lon l’ap­pré­cia­tion du chef d’éta­blis­se­ment. Or un col­lège ou un ly­cée ne tient pas à avoir mau­vaise ré­pu­ta­tion...” Les “sa­le­nègre/ tou­bab/ nia­koué/ re­beu/ gi­tan/ feuj”, et on es­père n’ou­blier per­sonne, fusent et ri­cochent sans fi­gu­rer dans les ta­bleaux. Le mieux, c’est en­core d’al­ler voir les en­fants. De les écou­ter. Lu­cas, 11 ans, est en sixième dans un col­lège de ZEP du 9-4 à forte mixi­té : “Ici, tout le monde s’in­sulte, les Arabes sont des « vo­leurs », les Asia­tiques, des « mon­go­liens », les Blancs, des « bo­loss »... C’est ba­nal. L’autre jour, un caïd a dit à un élève : « C’est drôle, t’es tel­le­ment noir que t’as l’air sale. Tu t’es pas la­vé de­puis quand ? » Ça a fait mar­rer tout le monde. Et en cours, un autre a dit à son voi­sin qui n’avait pas de colle : « Tu veux pas prê­ter ? T’es juif ou quoi ? Al­lez, re­tourne dans ta cave. »” Noam, 13 ans,

se sou­vient d’une al­ter­ca­tion en CE2 : “J’avais dit à une fille que « Dieu, c’est des sa­lades ». Elle m’avait ré­pon­du : « Sale Juif. Hit­ler a fait du bon bou­lot. » La di­rec­trice nous avait convo­qués, sans les pa­rents, et lui avait de­man­dé : « Tu sais qui est Hit­ler ? » Ré­ponse : « Euh non. Il est vi­vant ? » La di­rec­trice, après nous avoir rap­pe­lé les prin­cipes de la laï­ci­té, s’est ex­cla­mée : « Dieu mer­ci, il est mort ! » Et m’a ap­pe­lé Noël au lieu de Noam...” De­puis que Noam est au col­lège, ça va mieux, même si un élève vient de se faire ren­voyer un jour après avoir fait une que­nelle. “Bah, il avait dé­jà imi­té le sa­lut na­zi.” Les en­fants exa­gèrent tou­jours un peu, sans doute. Nous in­ter­ro­geons donc Oli­via Cat­tan, pré­si­dente de l’as­so­cia­tion Pa­roles de femmes, re­con­nue pour son ac­tion de pré­ven­tion, en zone sco­laire sen­sible, contre les dis­cri­mi­na­tions sexistes. “L’ac­cueil est sou­vent dur, mal­po­li, agres­sif, avec des ga­mins man­teau sur le dos, des filles par­lant peu. Ils s’in­ter­pellent « You­pin », « Né­gro », « Bab­tou »... Une vio­lence or­di­naire, co­di­fiée, des pos­tures comme si c’était co­ol et vi­ril d’in­sul­ter l’autre, ja­mais sou­te­nus par la moindre construc­tion in­tel­lec­tuelle.” Les pe­tits monstres. Pré­ju­gés et re­jet de la dif­fé­rence s’at­tra­pe­raient donc tôt. Et plus qu’on ne le croit. Il faut ci­ter l’étude me­née par Pao­la Tabet en 1997, rare et accablante. L’an­thro­po­logue ita­lienne avait sou­mis à des en­fants âgés de 6 à 14 ans un test de dis­ser­ta­tion sur ce thème : “Si mes pa­rents étaient noirs...” Par­mi les 8 000 co­pies re­çues, les do­mi­nantes ex­pri­mées furent la peur (“Si j’al­lais en pro­me­nade à la cam­pagne avec eux, les mûres se pour­ri­raient (sic), les fleurs tom­be­raient par terre toutes molles et de­vien­draient noires aus­si [...], les feuilles sé­che­raient”), la me­nace (“Moi, je ne se­rais pas content parce que je crois que les gens noirs tuent les en­fants” ou “Ils tuent les en­fants pour les man­ger”) et la ré­pu­gnance (“Je ne les lais­se­rais pas s’as­seoir sur mon lit ni sur ce­lui de ma soeur, parce qu’il y a les draps qui sont blancs”). Da­niel Mar­cel­li4, pé­do­psy­chiatre du centre hos­pi­ta­lier Hen­ri-La­bo­rit de Poi­tiers, tem­père : “Les adultes se­raient hor­ri­fiés d’en­tendre ce qui se di­sait dans les cours de ré­cré il y a cin­quante ans !” On se sou­vient même du clas­sique lit­té­raire de Ro­bert Mu­sil, “Les Dé­sar­rois de l’élève Tör­less” (éd. Seuil, 1906), sur le har­cè­le­ment et le viol d’un gar­çon différent par une clique de ga­mins sa­diques. L’ex­pert pour­suit : “Mais il est vrai – de­puis dix, quinze ans – qu’on voit des en­fants de plus en plus li­vrés à eux-mêmes, uti­li­ser Internet et les ré­seaux so­ciaux sans qu’un en­ca­dre­ment des pa­rents ne les guide ni ne les pon­dère. Votre su­jet pose la ques­tion d’un ra­cisme na­tu­rel. Jus­qu’à l’âge de 10, 11 ans et la fin de l’élé­men­taire, la dif­fé­rence reste un mo­tif de curiosité. Elle tient du ques­tion­ne­ment, pas du re­jet, en tout cas au sein d’une fa­mille qui ne prône pas la haine de l’autre. À par­tir du col­lège, ça peut chan­ger : l’ado­les­cent, par ins­tinct gré­gaire, pour ne pas brouiller son pro­ces­sus d’iden­ti­fi­ca­tion à un groupe, a ten­dance à re­je­ter ce qui est différent de lui. Et seule­ment à par­tir du ly­cée, il com­men­ce­ra à ai­gui­ser son es­prit cri­tique et à ap­pré­cier la ri­chesse de la dif­fé­rence.”

“EN AR­RIÈRE-PLAN, IL Y A LES IN­FLUENCES FA­MI­LIALES ET SO­CIALES”

Par quoi est mo­ti­vé le ra­cisme de l’en­fant, quand il existe ? La haine, vrai­ment ? Ou est-ce le fruit de ce que Freud nom­mait la “cruau­té ori­gi­naire” : la recherche du plai­sir de faire mal afin d’as­sou­vir sa pul­sion d’em­prise5 (do­mi­ner l’en­fant-ob­jet par la force) ? Da­niel Mar­cel­li re­la­ti­vise : “Les thèses freu­diennes ont été dé­ve­lop­pées à une époque où l’on di­sait aux pe­tits que le sexe était sale, qu’en cas de pi­pi au lit, on cou­pe­rait le zi­zi (va­lant un com­plexe de cas­tra­tion à pas mal de gar­çons), etc. Beau­coup les contestent au­jourd’hui. Certes, il existe une cruau­té d’ex­pé­ri­men­ta­tion, mais elle se li­mite nor­ma­le­ment aux ani­maux à sang froid... Je ne suis donc pas per­sua­dé qu’une dis­cri­mi­na­tion, aus­si achar­née soit-elle, puisse être réel­le­ment liée à une cruau­té na­tu­relle.” Pas plus qu’à une ré­flexion. Jac­que­line Cos­ta-Las­coux, du CNRS : “Ces en­fants n’ont au­cune conscience po­li­tique, ne si­tuent pas plus Nel­son Man­de­la que Ba­char el-As­sad. Leur ra­cisme est dé­fou­la­toire, ré­créa­tif. Une fa­çon de trans­gres­ser, donc d’at­ti­rer l’at­ten­tion.” Oli­via Cat­tan, de Pa­roles de femmes, pro­longe : “Ils n’ont sou­vent pas de re­cul, confondent tout. On en­tend des pé­pites par­fois, comme « À Ga­za, ils gazent tous les Pa­les­ti­niens. »” À quoi ré­pond Jac­que­line Cos­ta-Las­coux : “C’est frus­trant car on les sent avides de com­prendre. Nos in­ter­ven­tions sont des gouttes d’eau. Est-ce as­sez pour chan­ger leurs opinions ?” Pas tou­jours, non, car “en ar­rière-plan, il y a les in­fluences fa­mi­liales, so­ciales, ex­plique Da­niel Mar­cel­li. Ces ga­mins sont sur­tout is­sus d’un mi­lieu du­re­ment tou­ché par la crise. Le re­pli com­mu­nau­taire va de soi. Un en­fant est une caisse de ré­so­nance, il agit par mi­mé­tisme.” Et ré­pé­te­ra donc que les Juifs ont de l’ar­gent ou que les Roms sont des vo­leurs. On pour­rait es­pé­rer que l’école et les en­sei­gnants rec­ti­fient les at­ti­tudes, cor­rigent les croyances. Cer­tains le font. “D’autres vont au contraire contour­ner des thèmes dé­li­cats : l’es­cla­vage, la co­lo­ni­sa­tion, la Shoah... si­gnale Gé­ral­dine Bo­zec, cher­cheur au Centre d’études eu­ro­péennes de Sciences po. Par pré­cau­tion, pour évi­ter tout conflit, donc le dé­bat. C’est contre-pro­duc­tif. Les jeunes, du coup, ac­cusent l’ins­ti­tu­tion d’être ra­ciste et de ne pas prendre en compte la di­ver­si­té des iden­ti­tés du pays. Ils ne se re­trouvent pas dans cette vi­sion uni­taire de la na­tion, comme si tous les Fran­çais des­cen­daient des Gau­lois.” Et cèdent alors un peu plus à la ten­ta­tion du re­pli, à l’in­sulte de ce­lui-ci ou de celle-là, parce qu’il est différent, et pour mieux se sen­tir soi. Voi­là pour l’agres­seur. Et l’ agres­sé ? Ce­lui qui re­çoit l’at­taque, sur­tout quand elle se ré­pète, com­ment la vit-il ? Mal, sou­vent. Jac­que­line Cos­ta-Las­coux évoque ces “deux jeunes filles blanches, en larmes, qui en ont marre de se faire trai­ter de « sales chré­tiennes » dans ce ly­cée des Hauts-de-Seine. Et qui n’osent pas en par­ler à leurs pa­rents.” Les cas de dé­pres­sion, même de sui­cide quand il y a har­cè­le­ment (fa­vo­ri­sé par les ré­seaux so­ciaux), se mul­ti­plient. Sa­rah, 25 ans, se sou­vient de ses an­nées col­lège à Se­vran : “À l’époque, le conflit is­raé­lo­pa­les­ti­nien fai­sait rage, les co­lo­nies étaient dé­man­te­lées, ça chauf­fait. Il n’y avait que des ados pro-pa­les­ti­niens au­tour de moi, qui te­naient très sou­vent des pro­pos an­ti­sé­mites. Je ca­chais que j’étais juive pour ne pas avoir de pro­blèmes. Heu­reu­se­ment, on a dé­mé­na­gé.” Se­lon Da­niel Mar­cel­li, les consé­quences psy­cho­lo­giques di­vergent d’un cas à l’autre : “Un en­fant, en gran­dis­sant, peut res­sen­tir de la honte, puis dé­ve­lop­per un trouble iden­ti­taire. Au contraire, un autre pour­ra, por­té par un sentiment d’in­jus­tice, se ren­for­cer dans ce qu’il est. Pour ce­la, il doit avoir été en­tou­ré par l’amour de ses proches.” Ri­han­na dé­cla­rait en oc­tobre der­nier dans un ma­ga­zine US avoir souf­fert de mo­que­ries dans sa classe, à cause de son teint ca­ra­mel : “Je ne me pose pas en vic­time, au contraire, cette pé­riode a eu du bon. Ces si­tua­tions m’ont été im­po­sées par Dieu pour me pré­pa­rer à de­ve­nir plus forte et réus­sir dans la mu­sique.” Car­ré­ment. Et quand Dieu n’est pas dis­po, cer­tains ap­pliquent le pro­verbe “À quelque chose mal­heur est bon”. Ain­si va de Li­la, 14 ans, mère fran­çaise, père ja­po­nais : “En CM2, on me trai­tait sou­vent de « chi­ne­toque » pour ri­go­ler, on me fai­sait des blagues sur les su­shis ou le riz. Ça me fai­sait de la peine. Il y en a même un qui m’avait dit : « Ta mère, c’est pas ta mère ! » Trou­blée, j’avais de­man­dé à voir le li­vret de fa­mille. Et puis, je me suis re­bel­lée, dans le bon sens. J’ai dé­cou­vert To­kyo, une ville gé­niale. Ce qui me sem­blait un han­di­cap est de­ve­nu une force. Au­jourd’hui, je suis fière d’être aus­si ja­po­naise !” 1. À vi­sion­ner sur le site li­cra.org 2. Un son­dage CSA pu­blié en mars 2013, et as­so­cié à l’en­quête an­nuelle de la Com­mis­sion na­tio­nale consul­ta­tive des droits de l’homme (CNCDH), ré­vé­lait que 29 % des Fran­çais se sentent “plu­tôt” ou “un peu” ra­cistes (+ 8 % de­puis 2009). 3. Sys­tème d’in­for­ma­tion et de vi­gi­lance sur la sé­cu­ri­té sco­laire. En­quête de la CNCDH. 4. Au­teur de “L’État ado­les­cent : mi­roir de la so­cié­té” (éd. Ar­mand Co­lin). 5. À lire : “Cruau­tés”, sous la di­rec­tion de Fran­çoise Neau (éd. PUF).

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