Pour­quoi la mu­sique black a chan­gé le monde

DES DÉ­BUTS DE MI­CHAEL JACK­SON À LA DÉIFICATION DE BEYON­CÉ, LA MU­SIQUE NOIRE A TOUT IN­FU­SÉ, DU ROCK À LA POP. À L’OC­CA­SION DE L’EXPO “GREAT BLACK MUSIC”*, RE­TOUR SUR UNE HIS­TOIRE AGI­TÉE ET UNI­VER­SELLE.

Be - - SOMMAIRE - — OLI­VIER CA­CHIN* * *À la Ci­té de la mu­sique. 221, ave­nue Jean-Jau­rès, Pa­ris 19. Du 11 mars au 24 août. **Jour­na­liste spé­cia­liste des mu­siques noires et au­teur des “100 al­bums lé­gen­daires du rap” (éd. Con­sart).

La mu­sique noire en 2014 ? Une évi­dence. Elle est par­tout. Dans ce rap fran­çais mal ai­mé mais qui rem­plit Ber­cy (Boo­ba, Sexion d’As­saut, Ke­ry James). Dans ce R’n’B US dont les hé­roïnes sont Ma­riah Ca­rey, Beyon­cé, Ali­cia Keys, Ri­han­na et, leur ma­man à toutes, Are­tha Frank­lin. Dans la pop, avec le ca­mé­léon Bru­no Mars. Et pour­tant… Il au­ra fal­lu du temps à cette “great black music”, pour re­prendre la fa­meuse dé­no­mi­na­tion for­gée dans les an­nées 60 par les jazz­men de l’Art En­semble of Chi­ca­go, avant de s’im­po­ser au som­met des charts, dans les pages de mode et jusque dans le vo­ca­bu­laire.

Fla­sh­back Le 11 mai 1981, Bob Mar­ley, le pape du reg­gae, ce­lui qui a ré­vé­lé cette mu­sique ve­nue de l’île de la Ja­maïque au reste du monde, meurt d’un can­cer gé­né­ra­li­sé. En France, son dé­cès est oc­cul­té par l’élec­tion de Fran­çois Mit­ter­rand. Aux États-Unis, la nou­velle ne fait pas grand bruit. Le ma­ga­zine mu­si­cal “Rol­ling Stone” lui ac­corde… une ac­croche de cou­ver­ture, sans pho­to, au-des­sus d’un por­trait de Har­ri­son Ford, qui in­carne In­dia­na Jones dans le film de Ste­ven Spiel­berg. “Le noir ne fait pas vendre”, dit-on alors. Ce qui rap­pelle une anec­dote cruelle : au mi­lieu des an­nées 70, quand Bob fait sa pre­mière tour­née aux USA, il ré­pond à de nom­breuses in­ter­views. Cer­tains jour­na­listes lui de­mandent une dé­di­cace. Parce qu’ils sont sou­dain de­ve­nus fans ? Non, ils veulent juste vé­ri­fier que le “sau­vage” aux longues dreads sait écrire… Quelques mois plus tard, en no­vembre 1982 et après d’in­ter­mi­nables mois pas­sés à mixer son al­bum, Mi­chael Jack­son sort en­fin “Thril­ler”, chef-d’oeuvre ul­time d’une pop uni­ver­selle, tein­tée de soul, de rock et de R’n’B. Les neuf chan­sons (dont un duo avec l’ex-Beatles Paul McCart­ney) vont se ré­pandre sur la pla­nète et trans­for­mer ce disque en l’al­bum le plus ven­du de tous les temps (à ce jour, entre 48 et 65 mil­lions d’exem­plaires). Et pour­tant, là non plus, tout ne fut pas si fa­cile : Wal­ter Yet­ni­koff, le pa­tron de la mai­son de disques CBS de l’époque, doit alors lut­ter pour im­po­ser le clip de “Billie Jean” sur MTV, la té­lé mu­si­cale qui vient de naître. “Pas notre for­mat”, osent as­sé­ner les di­ri­geants de la chaîne au big boss de Mi­chael. Un ra­cisme tein­té d’hy­po­cri­sie… Il a fal­lu que le bouillant pa­tron du plus gros la­bel US me­nace MTV de faire un blo­cus sur les vi­déos de ses ar­tistes rock (Bob Dy­lan, Leo­nard Co­hen, etc.) pour qu’en­fin la cou­leur noire ait droit d’an­tenne. Et lorsque, fin 1983, Mi­chael sort le vi­déo­clip hal­lu­ci­nant de son mor­ceau “Thril­ler”, long de quinze mi­nutes et réa­li­sé par le cé­lèbre John Lan­dis, le suc­cès est im­mé­diat. La VHS du ma­king of de­vien­dra même la plus grosse vente de tous les temps pour une cas­sette vi­déo.

Mi­chael Jack­son est de ces ar­tistes ayant contri­bué à vul­ga­ri­ser la mu­sique po­pu­laire noire, qui, jusque dans les an­nées 60, était écou­tée presque ex­clu­si­ve­ment par un pu­blic de cou­leur. Mais s’il a fait avan­cer la cause des Noirs, il a aus­si eu, comme beau­coup d’Amé­ri­cains, une vi­sion ré­duc­trice de la mu­sique afri­caine. En té­moigne la sa­ga com­plexe qui l’op­po­sa au chan­teur et saxo­pho­niste ca­me­rou­nais Manu Di­ban­go : “Thril­ler” s’ouvre avec la chan­son “Wan­na Be Star­tin’ So­me­thin”, dont le break re­prend un ex­trait du “Soul Ma­kos­sa” de Manu (“Ma­ma say, ma­ma sa, ma­ma ma­kos­sa”).

Le saxo­pho­niste chauve est pris de court : “Ça a été un coup de mas­sue. Les Amé­ri­cains croient que tout leur ap­par­tient. C’est le wes­tern ! Il y a eu un pro­cès et j’ai eu des sous [2 mil­lions de dol­lars, se­lon cer­taines es­ti­ma­tions, ndlr]. Il y a quand même 45 mil­lions d’al­bums ven­dus, et toi tu es quoi ? Tu n’es qu’un Afri­cain.” La mu­sique afri­caine est bien une des ra­cines de la mu­sique noire amé­ri­caine. Tous savent que le continent noir reste ce­lui ori­gi­nel du rythme et de la transe. Qu’il s’agisse du Ni­gé­rian Fe­la, in­ven­teur de l’afro­beat, ou des rois de la rum­ba congo­laise, comme Sei­gneur Ta­bu Ley (père du rap­peur fran­çais Yous­sou­pha), ils ont eu une in­fluence ma­jeure aux US, où la ques­tion de l’identité noire tra­verse le pays. “Say it Loud, I’m Black and I’m Proud” (“Dis-le haut et fort, je suis noir et j’en suis fier”), chante James Brown, qui pose les bases de ce funk sau­vage, aus­si noir que le “Black Power” qui com­mence à mon­ter en puis­sance et à ter­ri­fier le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. Dès lors, la mu­sique noire amé­ri­caine se­ra la bande-son des chan­ge­ments pro­gres­sifs de la so­cié­té. Si le rap dé­barque en force au dé­but des an­nées 80, il lui fau­dra de longues an­nées avant de s’im­po­ser. Les cri­tiques s’in­surgent : “Ça n’est pas de la mu­sique !” Sans par­ler des rythmes sam­plés sans au­to­ri­sa­tion. Ce qui n’ar­range pas l’image de ces fli­bus­tiers du son, ces punks à la peau noire qui désossent les ryth­miques de James Brown, em­pruntent des re­frains à Are­tha Frank­lin ou Fun­ka­de­lic, et posent par-des­sus des pa­roles fes­tives ou ré­vo­lu­tion­naires. Le la­bel Def Jam, fon­dé en 1984 par un Blanc (Rick Ru­bin) et un Noir (Rus­sell Sim­mons), s’amuse de cette image de bad boys qu’ont les rap­peurs. Un de leurs slo­gans est : “Nos ar­tistes parlent pour eux-mêmes (parce qu’ils ne savent pas chan­ter).” Pour s’at­ti­rer les fa­veurs du grand pu­blic, les rap­peurs vont re­cou­rir à la tac­tique la plus simple : s’al­lier à des ar­tistes de rock blancs. Ain­si Run-DMC va connaître un suc­cès pla­né­taire avec le hit “Walk This Way”, re­pris avec Ae­ros­mith, groupe de Blancs hur­lant d’une voix aigüe des pa­roles éner­vées sur fond de gui­tares hard. Car­ton. Le mur se brise, le hip-hop re­joint le rock. Et un groupe noir ac­cède au grand pu­blic blanc. Les mil­lions coulent à flots et la vi­déo est le pre­mier mor­ceau de rap à bé­né­fi­cier des plus hautes ro­ta­tions sur MTV. Les gé­né­ra­tions sui­vantes n’au­ront de cesse de mé­lan­ger les genres : Ma­riah Ca­rey chante en duo avec Ol ’Dir­ty Bas­tard, rap­peur ex­cen­trique du col­lec­tif Wu-Tang Clan, tan­dis que le groupe à scan­dale Beas­tie Boys, les sales gosses du rap, prouve que l’on peut être blanc tout en ayant une lé­gi­ti­mi­té hip-hop. Au dé­but des an­nées 90, le gang­sta rap ve­nu de

Beyon­cé et Jay-Z, les Bon­nie & Clyde de la pop ur­baine, pèsent dé­sor­mais un mil­liard. Ni noirs ni blancs mais vert dol­lar

Los An­geles ren­contre un suc­cès com­mer­cial fou­droyant et donne nais­sance à un groupe lé­gen­daire : NWA (Nig­gaz With At­ti­tude), dont l’un des membres n’est autre que Dr. Dre, qui de­vien­dra le pro­duc­teur du rap­peur blanc Eminem. La black music est aus­si une af­faire de femmes. Dans les mu­siques ur­baines contem­po­raines, deux noms sont en tête de liste : Ri­han­na et Beyon­cé. La pre­mière a ac­cu­mu­lé les hits et dé­frayé la chro­nique. Sa re­la­tion tu­mul­tueuse avec Ch­ris Brown a fait presque au­tant de bruit que ses hits mon­diaux, le der­nier étant son troi­sième duo avec Eminem, “The Mons­ter”. Après des dé­buts tein­tés de reg­gae, Ri­han­na a amor­cé un vi­rage élec­tro, de­ve­nu de­puis la ten­dance do­mi­nante du son pop amé­ri­cain. Quant à Beyon­cé, son “Girl Power” a été prouvé, avec la sor­tie sur­prise de son al­bum fin 2013, té­lé­char­gé 430 000 fois en 24 heures aux USA. Quelques jours plus tard, le mil­lion mon­dial est at­teint, et l’al­bum se classe nu­mé­ro 1 dans 101 pays, bat­tant ain­si les One Di­rec­tion. Le disque de tous les re­cords ! Beyon­cé et Jay-Z, les Bon­nie & Clyde de la pop ur­baine, pèsent dé­sor­mais un mil­liard. Ni noirs ni blancs mais vert dol­lar. Au­jourd’hui, la mu­sique noire n’est plus seule­ment de la mu­sique. Il suf­fit de voir Ka­nye West om­ni­pré­sent aux dé­fi­lés de mode des grands cou­tu­riers à Pa­ris pour com­prendre que le style suit le rythme. Les ten­dances ves­ti­men­taires évo­luent au gré des époques : dans les an­nées 1980, le rap­peur tee­na­ger LL Co­ol J s’af­fuble d’un bon­net Kan­gol, l’at­tri­but des ma­mies de Mia­mi. Choc des cul­tures. Dans les an­nées 90, les bou­bous afri­cains sont re­mis au goût du jour par le hip-hop, avec le mou­ve­ment “afro­cen­triste” (Jungle Bro­thers, De La Soul, etc.). Au XXIe siècle, les grands ar­tistes noirs ont leurs marques : Sean John pour Did­dy aux États-Unis, Ün­kut pour Boo­ba en France. Ka­nye, lui, a créé une sé­rie de T-shirts avec A.P.C. et s’af­fiche en Dior. La “great black music” est donc par­tout. La mode s’en ins­pire et elle a in­fil­tré le mi­lieu de la pop, comme en té­moigne le suc­cès de l’ex-Dis­ney kid Jus­tin Tim­ber­lake, qui chante en duo avec Beyon­cé, Jay-Z et 50 Cent. Les pro­duc­teurs in­con­tour­nables du mo­ment (Will.I.Am des Black Eyed Peas, Tim­ba­land, Ka­nye West, The-Dream, Mike Will…) sont tous is­sus de la com­mu­nau­té noire. Preuve que la sa­ga dé­bu­tée dans les champs de co­ton se pour­suit au pre­mier plan de la mu­sique po­pu­laire glo­bale.

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