Jeunes créa­teurs : à la conquête du ta­pis rouge

LES OS­CARS, QUI SE SONT TE­NUS LE 2 MARS DER­NIER, L’ONT EN­CORE PROUVÉ : LE RED CAR­PET EST LE SPOT MODE STRA­TÉ­GIQUE OÙ LES CÉ­LÉ­BRI­TÉS CHERCHENT À PROU­VER LEUR CRÉ­DI­BI­LI­TÉ FA­SHION EN MI­SANT SUR DES GRIFFES PLUS CONFI­DEN­TIELLES.

Be - - SOMMAIRE - — SA­RAH BOUASSE

“Qu’est-ce que vous por­tez ?” Voi­là ce qu’on en­tend sys­té­ma­ti­que­ment aux abords des ta­pis rouges, par­fois plus sou­vent que : “Alors, il est sym­pa, Lars von Trier ?” Si la ques­tion sur le look est ter­ri­ble­ment at­ten­due, la ré­ponse, elle, l’est de moins en moins. Car les grandes mai­sons de cou­ture n’ont plus le mo­no­pole du ves­tiaire des stars. Chaque nou­veau red car­pet ré­vèle au monde des noms que per­sonne ou presque n’avait en­ten­dus avant, ceux de “pe­tits” ou jeunes créa­teurs – Zu­hair Murad, David Ko­ma, Alexandre Vau­thier, Cé­dric Char­lier... Pour les cé­lé­bri­tés, le ta­pis rouge est de­ve­nu un ter­rain d’ex­pres­sion fa­bu­leux, où le gla­mour ren­contre la stra­té­gie. Faire preuve d’au­dace se ré­vèle payant. L’en­jeu mar­ke­ting du red car­pet est phé­no­mé­nal pour les marques qui par­viennent à s’y pla­cer, mais il l’est aus­si, de plus en plus, pour les stars elles-mêmes : quelques ins­tants pas­sés sous une pluie de flashs, et c’est toute leur image qu’elles peau­finent... ou sa­botent. Des sites et des blogs spé­cia­li­sés sont dé­diés aux tops et aux flops. Au­cun dé­tail ne leur échappe, et la cruau­té des com­men­taires dé­passe bien sou­vent celle des ar­ticles eux­mêmes. L’une des ré­fé­rences en la ma­tière, Red Car­pet Fa­shion Awards, compte 40 000 vi­si­teurs uniques par jour, un chiffre qui peut tri­pler dans les 24 heures sui­vant un évé­ne­ment ma­jeur comme les Os­cars. Il en est ain­si : l’en­jeu d’un ta­pis rouge dé­coule di­rec­te­ment de sa cou­ver­ture mé­dia­tique. À Cannes, en 2013, près de 4 000 jour­na­listes, 300 pho­to­graphes et pas loin de 1 500 ca­mé­ras, ve­nus de 86 pays dif­fé­rents, ont été ac­cré­di­tés. Quant aux mé­dias web, ils étaient vingt fois plus nom­breux qu’en l’an 2000. Cer­taines ac­trices tirent brillam­ment leur épingle du jeu. Sou­ve­nez-vous de l’an­née der­nière : maî­tresse de la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture, Au­drey Tau­tou avait bluf­fé son monde en ap­pa­rais­sant dans une su­blime robe sur me­sure, vir­gi­nale et oni­rique, grif­fée Yi­qing Yin. Et l’on s’était vite de­man­dé comment la très jeune créa­trice avait réus­si à sé­duire une ac­trice de cette en­ver­gure. Pré­sen­tées l’une à l’autre par l’in­ter­mé­diaire de la sty­liste d’Au­drey, Ch­loé Le­sueur, c’est au­tour d’un dé­jeu­ner dé­con­trac­té que les deux femmes avaient dé­ci­dé de faire équipe. “Je pense qu’il est plus dif­fi­cile pour une ac­trice de se dé­mar­quer lors­qu’elle porte des créa­tions de grandes mai­sons, ra­conte Yi­qing Yin. Si j’ai col­la­bo­ré avec Au­drey [proche de la mai­son Cha­nel, dont elle a re­pré­sen­té le N°5 de 2009 à 2012, ndlr], c’est parce qu’elle a beau­coup de per­son­na­li­té et que, pour elle, il s’agis­sait aus­si de faire un geste sym­bo­lique en sou­tien à la jeune créa­tion.” Tan­dis que le pu­blic sa­luait l’en­ga­ge­ment ori­gi­nal d’Au­drey et ad­mi­rait son bon goût, Yi­qing sa­vou­rait de son cô­té les re­tom­bées presse spec­ta­cu­laires. “On en a eu plus qu’après n’im­porte quel dé­fi­lé !, se fé­li­cite-t-elle. Et comme c’était Cannes, même les mé­dias grand pu­blic s’y sont in­té­res­sés, alors qu’avant,

mon nom n’ap­pa­rais­sait que dans la presse spé­cia­li­sée ou presque.” Un jo­li coup “ga­gnant-ga­gnant”. Pour le créa­teur, évi­dem­ment, mais aus­si pour la star, qui se fait pres­crip­trice de ten­dances et as­soit son image. Beyon­cé en sait quelque chose : aux der­niers Grammy Awards, de­vant 28,5 mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs, elle est ap­pa­rue dans une robe su­per hot si­gnée Mi­chael Cos­tel­lo, jeune créa­teur ré­vé­lé au pu­blic en 2010 grâce au rea­li­ty show amé­ri­cain “Pro­ject Runway”. En­cou­ra­ger les de­si­gners émer­gents semble être de­ve­nu le fil conduc­teur de Queen B, ai­dée en ce­la par son très puis­sant di­rec­teur de l’image, Jen­keAh­med Tailly, qui sol­li­cite lui-même des di­zaines de sty­listes dans le monde en­tier pour pa­rer sa star. En haut du buz­zo­mètre de Beyon­cé, les créa­teurs fren­chies. En 2011, elle avait fait ex­plo­ser la cote de Maxime Si­moëns et d’Alexandre Vau­thier en po­sant avec leurs créa­tions pour les dif­fé­rentes ja­quettes de son al­bum “4”. Tout ré­cem­ment, elle por­tait en­core du Maxime Si­moëns dans son clip “Mine”. “C’est Jenke-Ah­med Tailly qui nous a contac­tés di­rec­te­ment”, ra­conte, pas peu fier, To­mek Ko­lars­ki, di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion de Maxime Si­moëns. Le cou­tu­rier a éga­le­ment sou­vent ha­billé As­trid Ber­gès-Fris­bey, ain­si que Léa Sey­doux à Cannes quand elle a re­çu la palme d’or pour “La Vie d’Adèle”. Il est aus­si très proche de Mé­la­nie Laurent. “C’est Maxime qui l’a ap­pro­chée dans sa salle de sport, de­puis, ils sont amis, rap­porte To­mek Ko­lars­ki. Pour nous qui n’avons pas les moyens de faire de contrats aux ac­trices, c’est la dé­brouille qui compte, les af­fi­ni­tés et la chance aus­si !” Dont celle de ta­per dans l’oeil du sty­liste per­son­nel d’une star. “J’ai des co­pains en com­mun avec le sty­liste de Ri­ta Ora, nous ex­plique Alexandre Vau­thier. Ça aide ! Mais nous, jeunes créa­teurs, ne de­vons pas es­sayer d’être pré­sents sur tous les ta­pis rouges de la pla­nète : à titre per­son­nel, je pré­fère ha­biller la bonne per­sonne, au bon mo­ment, parce qu’elle a vou­lu por­ter mes pièces. Il faut que les pla­nètes soient bien ali­gnées...”

En l’oc­cur­rence, les pe­tits Fren­chies ont la cote en Amé­rique. “Pour dé­ni­cher du jeune ta­lent, rien de tel que la France !”, nous confirme de­puis Los An­geles la sty­liste Mi­cae­la Er­lan­ger, à qui l’on doit les looks sans faute de Lu­pi­ta Nyong’o. C’est mon job de sa­voir qui marche ou pas, et de flai­rer ceux qui ne vont pas tar­der à per­cer. Or la mode pa­ri­sienne a une conno­ta­tion très chic, très po­si­tive de ce cô­té-ci de l’At­lan­tique, et elle est por­tée par des ta­lents in­croyables. L’idée de « dé­cou­vrir » ou de pro­mou­voir sur le mar­ché amé­ri­cain quel­qu’un qui dé­marre, c’est très ex­ci­tant.” Aux États-Unis, les sty­listes ont ac­quis une in­fluence consi­dé­rable. Au-de­là du ta­pis rouge, les people sont tra­qués par les pa­pa­raz­zis dans les ins­tants les plus ano­dins de leur vie pri­vée. C’est pour­quoi beau­coup de stars amé­ri­caines pré­fèrent s’en re­mettre à un “per­son­nal sty­list” – un mé­tier qui de­meure en­core as­sez rare en France, où une star hors ta­pis rouge re­noue­ra plus fa­ci­le­ment avec un re­la­tif ano­ny­mat. Res­pon­sables de chaque ap­pa­ri­tion de leurs clients, les sty­listes se doivent de les faire sor­tir du lot, in­siste Phi­lippe Uter, qui exerce lui-même au­près d’ac­trices entre Pa­ris (Lu­di­vine Sa­gnier) et L.A. (top confi­den­tiel). “Cer­tains cri­tères sont in­dis­pen­sables pour choi­sir une te­nue de ta­pis rouge : il faut que ça plaise à la cliente qui la porte, évi­dem­ment, et que ça lui aille. N’ou­blions pas que les co­mé­diennes ne sont pas toutes faites comme des man­ne­quins ! Mais surtout, l’im­pair à évi­ter est que la te­nue res­semble trop à celle qu’une autre star au­rait choi­sie sur la même pé­riode, au risque de se re­trou­ver en pho­to dans une ru­brique du genre « Qui la porte le mieux ? » Du coup, quand je contacte une mai­son pour me faire prê­ter une piéce, je m’as­sure d’abord qu’elle n’a

ja­mais été por­tée par quel­qu’un d’autre.” Et là, les créa­teurs confi­den­tiels partent avec une lon­gueur d’avance. En France, la proxi­mi­té géo­gra­phique entre les marques de mode et les cé­lé­bri­tés – beau­coup sont ins­tal­lées à Pa­ris – ex­plique aus­si que ces der­nières s’im­pliquent sou­vent plus per­son­nel­le­ment dans le choix de leurs looks. Là où leurs consoeurs amé­ri­caines sont cour­ti­sées à l’ex­trême – on leur glis­se­ra fa­ci­le­ment un gros billet si elles se font pho­to­gra­phier avec telle robe ou tel sac –, les stars fran­çaises pa­raissent plus tran­chées dans leur choix et s’offrent de vrais coups de coeur pour des créa­teurs. Leï­la Bek­thi a peut-être connu la gloire grâce à “Tout ce qui brille”, elle ne s’au­to­rise rien de trop clin­quant. “Quand elle met des bi­joux qui scin­tillent, Leï­la trouve qu’elle res­semble à une prin­cesse saou­dienne !, sou­rit Ca­rol-Ann Per­rot, la responsable presse d’Au­ré­lie Bidermann. C’est pour la sim­pli­ci­té pas tape-à-l’oeil des créa­tions de la mai­son qu’elle est ve­nue nous trou­ver. De­puis, nous avons noué une re­la­tion de confiance.” Un rôle qua­si af­fec­tif qui com­pense les gros sous. Car, il ne faut pas se leur­rer, les jeunes ac­trices sont tra­quées comme un tré­sor de guerre par les grandes marques, qui cherchent à cueillir de plus en plus tôt les nou­velles it girls et à en faire leurs égé­ries. Après Léa Sey­doux et Adèle Exar­cho­pou­los, Miu Miu s’est em­pres­sé de si­gner pour sa der­nière cam­pagne Lu­pi­ta Nyong’o, tout juste ré­vé­lée par son rôle dans “12 Years a Slave”, ain­si qu’Elle Fan­ning, qui va fê­ter ses 16 ans. Pro­pul­sée au rang de su­per­star en quelques mois grâce à son rôle dans “Hun­ger Games”, Jen­ni­fer La­wrence, elle, se­rait sur le point de si­gner un contrat de trois ans avec Dior : les ru­meurs parlent d’un chèque de plu­sieurs di­zaines de mil­lions d’eu­ros. À ce ni­veau-là, dif­fi­cile de lut­ter.

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