“Fé­mi­niste, moi ? ja­mais !”

DE PLUS EN PLUS DE FILLES, ÉLE­VÉES DANS LA LI­BER­TÉ GRÂCE AUX VIC­TOIRES DU FÉ­MI­NISME, FONT POUR­TANT UN RE­JET MAS­SIF DU MOT, JU­GÉ RIN­GARD. MISE AU POINT.

Be - - SOMMAIRE - — CLA­RENCE ED­GARD- RO­SA

“Je ne suis pas fé­mi­niste, mais...”, en­tend-on de plus en plus fré­quem­ment dans la bouche de jeunes femmes. Un désa­mour sur­pre­nant au mo­ment où l’ac­cès à l’IVG, l’une des plus im­por­tantes vic­toires du fé­mi­nisme, est re­mis en ques­tion, et pas seule­ment en Es­pagne : en France, des dé­pu­tés UMP ont dé­po­sé un amen­de­ment vi­sant à le dé­rem­bour­ser ; aux États-Unis, deux cent cinq me­sures re­strei­gnant son ac­cès ont été adop­tées en trois ans, soit trois fois plus que de­puis le dé­but de la der­nière dé­cen­nie. “Je n’ai pas be­soin du fé­mi­nisme”, scandent pour­tant de plus en plus de jeunes femmes outre-At­lan­tique (qu’on n’a pas be­soin d’al­ler cher­cher dans les rangs du Tea Par­ty), s’adon­nant à un “fe­mi­nist ba­shing” fé­roce qui a même don­né lieu à une ten­dance gran­dis­sante sur Tum­blr : ex­pri­mer son re­jet par pan­carte in­ter­po­sée. “Je n’ai pas be­soin du fé­mi­nisme parce que les hommes souffrent aus­si”, dit l’une d’elles. “Parce que je n’ai pas en­vie de res­sem­bler à un homme”, lit-on sur une autre. “Parce que je ne suis pas faible”... Des ré­ac­tions vis­cé­rales, té­moi­gnant de la confu­sion gé­né­rale. Le qui­pro­quo se pour­suit sur le blog vi­déo de Jen­na Marbles (jen­na­mar­bles­blog.com), hi­la­rante blonde à chi­hua­huas plé­bis­ci­tée par 12 mil­lions d’abon­nés. Dans une vi­déo in­ti­tu­lée “Girls That Piss Me Off” (“ces filles qui m’exas­pèrent”, en VF), elle tape sur le syn­drome de la prin­cesse, ce com­por­te­ment qui consiste chez cer­taines filles à se dire fé­mi­nistes tout en se fé­li­ci­tant des pri­vi­lèges de la fé­mi­ni­té (ne ja­mais payer l’ad­di­tion au res­to, par exemple). Sur le ton du pam­phlet, Jen­na s’in­surge contre ce girl power dé­sin­car­né et hy­po­crite. Dans

TOUTES

CES POI­TRINES À L’AIR...

les com­men­taires, ses abon­nées sont des cen­taines à ap­plau­dir Jen­na... tout en vi­tu­pé­rant le fé­mi­nisme tout en­tier. “C’est très symp­to­ma­tique du pa­ra­doxe de cer­taines filles : elles ont soif d’em­po­werment et adhèrent aux idées, mais sont de plus en plus nom­breuses à re­je­ter en bloc le mou­ve­ment”, note Kirs­ten, 26 ans, étu­diante en genre à New York. Un constat par­ta­gé par Han­na Ro­sin, jour­na­liste amé­ri­caine, au­teure de “The End of Men” (sor­tie le 6 mars en France, éd. Au­tre­ment), un livre qui s’in­té­resse aux sou­bre­sauts du pa­triar­cat dans une so­cié­té qui, se­lon elle, laisse de plus en plus de place aux femmes : “Ces jeunes femmes ne s’iden­ti­fient pas au mot fé­mi­nisme. Elles sont vo­lon­tiers d’ac­cord avec bon nombre de ses prin­cipes, mais consi­dèrent qu’il ap­par­tient aux gé­né­ra­tions pré­cé­dentes.” n France aus­si, le mot donne des bou­tons à beau­coup. Preuve en sont les vingt-deux filles re­mon­tées à bloc qui ont ré­pon­du à mon ap­pel à té­moins sur Fa­ce­book en moins d’une heure. “Au­jourd’hui, celles qui ont le plus de place dans le dé­bat pu­blic et qui se targuent de nous re­pré­sen­ter, ce sont les Fe­men, ex­plique Sa­mia, gra­phiste de 27 ans. Toutes ces poi­trines à l’air... c’est beau­coup de bruit pour rien ! Quand on leur donne la pa­role, leur dis­cours est d’un vide abys­sal. Alors, oui, je fi­nis par voir les choses de ma­nière in­di­vi­dua­liste au lieu de pen­ser col­lec­tif.” Il ar­rive sou­vent à Vy, so­cial ma­na­ger de 28 ans, d’être “prise pour une

Efé­mi­niste”. Et pour­tant, elle est al­ler­gique au mot. “Au dé­part, je trou­vais les Fe­men plu­tôt in­té­res­santes parce que j’aime les gens qui n’ont pas froid aux yeux. Mais une de mes amies a vou­lu re­joindre leurs rangs et a été re­mer­ciée parce qu’elle était trop grosse. Leur ali­bi : si tu n’es pas jo­lie, ça n’in­té­resse pas les mé­dias. À par­tir de là, je me suis dit que c’était vrai­ment des conne­ries.” Ces ré­ti­cences, Diane, 27 ans, jour­na­liste et bé­né­vole à So­li­da­ri­té si­da, es­saye à son échelle de les dis­si­per. L’ar­gu­ment le plus sou­vent op­po­sé à cette fé­mi­niste non en­car­tée ? “Le sexisme touche aus­si les hommes.” “Oui, bien sûr, il y a des contraintes qui pèsent sur les gar­çons et qui font des vic­times”, ré­pond-elle, rap­pe­lant (si c’est en­core né­ces­saire !) qu’être fé­mi­niste, ce n’est pas lut­ter contre les hommes mais bien contre le ma­chisme et le sexisme. “C’est aus­si lut­ter contre le fait que nous vi­vons dans une so­cié­té qui va­lo­rise ce qui est rat­ta­ché à des va­leurs mas­cu­lines. On le voit très bien pour les mé­tiers, par exemple, qui sont dé­va­lo­ri­sés dès lors qu’ils se fé­mi­nisent.” Diane est aus­si très ha­bi­tuée à en­tendre que “le ma­chisme, c’est pire ailleurs”. “Ça veut dire que le fait qu’en France, une femme meure tous les trois jours sous les coups de son conjoint, ce n’est pas suf­fi­sam­ment grave ?” Sur je­con­nai­sun­vio­leur. tum­blr.com, Pau­line, mi­li­tante en­car­tée Osez le fé­mi­nisme, re­cense les té­moi­gnages de ses pairs sur les agres­sions sexuelles. Se­lon elle, il y a, à l’ori­gine de ce re­jet, une énorme mé­con­nais­sance des in­éga­li­tés femmes-hommes : “Une fille qui se fait em­mer­der dans la rue va pen­ser

C’EST BEAU­COUP DE BRUIT POUR RIEN !”

que c’est juste elle, ou alors que c’est nor­mal, parce qu’elle a in­té­gré l’idée que les hommes ont par na­ture une sexua­li­té pul­sion­nelle et in­con­trô­lable. On sait au­jourd’hui que cette idée est in­fon­dée, mais elle a la peau dure.” Alice, 24 ans, est étu­diante et au­teure d’un mé­moire sur le har­cè­le­ment de rue. Pour elle, le pro­blème est d’abord d’ordre édu­ca­tif : “Per­sonne ne sait ce qu’est le fé­mi­nisme parce qu’on ne l’ap­prend pas en cours d’his­toire, c’est ab­surde ! En­suite, bon nombre de mi­li­tantes de grandes struc­tures ne re­ven­diquent pas le mot. Pire, elles s’af­firment « pas fé­mi­nistes, mais en fa­veur des droits hu­mains », pour ne pas perdre en lé­gi­ti­mi­té. Comme si le fé­mi­nisme man­quait d’au­to­ri­té scien­ti­fique.” Et si c’était aus­si de mots qu’il man­quait. Le site In­ter­net areyoua­fe­mi­nist.com se donne pour mis­sion de cla­ri­fier les choses avec un test en deux ques­tions : “Pen­sez­vous que tous les êtres hu­mains sont égaux ? Pen­sez-vous que les femmes sont des êtres hu­mains ? Fé­li­ci­ta­tions, vous êtes fé­mi­niste !” Oui, c’est aus­si simple que ça, l’hu­mour en plus. Han­nah Betts, édi­to­ria­liste au “Guar­dian”, re­grette à lon­gueur d’ar­ticles que les jeunes femmes soient heu­reuses de pro­fi­ter des vic­toires de la cause sans ja­mais la dé­fendre. Son nou­veau che­val de ba­taille ? Pro­ject F-Word (qui veut ini­tia­le­ment dire “fuck” en lan­gage po­li­cé) : “J’ar­rête de me plaindre de ces pré­ju­gés ana­chro­niques pour agir, en al­lant par­ler dans les écoles et les uni­ver­si­tés.” Parce que non, fé­mi­nisme n’est pas un gros mot.

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