Un an après... mon IGV

AU­RÉ­LIE A 28 ANS. L’AN­NÉE DER­NIÈRE, ELLE EST TOM­BÉE EN­CEINTE D’UN HOMME DONT ELLE N’ÉTAIT PAS AMOU­REUSE, MAIS AVEC LE­QUEL ELLE VI­VAIT UNE HIS­TOIRE DE CONFORT DE­PUIS QUELQUES MOIS.

Be - - SOMMAIRE - — PRO­POS RECUEILLIS PAR HO­NO­RINE CROS­NIER

J’ai ren­con­tré Alex dans un bar de mon quar­tier. Il n’était pas du tout mon genre : grand, mas­sif, mus­clé, le sou­rire car­nas­sier. J’étais seule de­puis long­temps, presque deux ans. C’est long, deux ans. C’est pour­quoi, quand Alex a com­men­cé à me faire la cour, car il m’a vrai­ment fait la cour, le mot est exact, je n’ai pas ré­sis­té long­temps. J’ai... “ten­té”. Je me suis lais­sé prendre si­non sé­duire par son ca­rac­tère au­to­ri­taire. J’avais la sen­sa­tion de ne plus avoir à pen­ser, de me lais­ser por­ter, d’être en va­cances de moi-même. Nous étions tout au dé­but de l’été, je l’écou­tais com­man­der à ma place au res­tau­rant, m’ex­pli­quer la vie, l’ave­nir et le reste. Le so­leil m’éblouis­sait, la cha­leur ra­mol­lis­sait tout, même mon ro­man­tisme. Je me conten­tais de cette re­la­tion de re­pos sans culpa­bi­li­ser, mais sans cy­nisme non plus.

À LA FIN DE L’ÉTÉ, J’AI EU DU RE­TARD

Mon coeur se re­po­sait, mais pas mon corps. Étran­ge­ment, j’avais beau­coup de li­bi­do. Nous nous sau­tions des­sus dès qu’il fai­sait sombre, dès que nous étions seuls, dès que nous avions cinq mi­nutes de­vant nous. À la fin de l’été, j’ai eu du re­tard. Le 31 août, j’ap­pre­nais que j’étais en­ceinte. Au mo­ment même où je ve­nais de dé­ci­der de quit­ter Alex. Je me sou­vien­drai tou­jours de ce test bleu et du pe­tit signe “+” qui s’est af­fi­ché à droite. Je l’ai re­gar­dé long­temps sans trop y croire. Je pre­nais la pilule, comment était-ce pos­sible, et surtout comment était-ce pos­sible de tom­ber en­ceinte de quel­qu’un qu’on n’aime pas ? Il faut croire qu’il me res­tait en­core un peu de ro­man­tisme, fi­na­le­ment, pour me ré­vol­ter contre ça. J’ai tout de suite ap­pe­lé ma soeur. Pas lui. Elle était af­fo­lée comme si j’avais fait quelque chose de très grave. Elle me di­sait “res­pire, res­pire”, mais avec le re­cul, c’est elle qui avait be­soin de res­pi­rer, je crois. J’ai pleu­ré. J’ai re­gar­dé mon ventre, mes seins et dans la glace, tout à coup, c’était évident. Bien sûr que j’étais en­ceinte. C’était un sa­me­di. Je de­vais at­tendre deux jours avant d’es­pé­rer un ren­dez-vous avec un gy­né­co­logue. Le len­de­main, j’ai dé­jeu­né chez mon père à qui, bien en­ten­du, je n’ai rien dit. Quand il me par­lait, quand il me re­gar­dait, j’avais l’im­pres­sion d’être une men­teuse, je re­gar­dais mes pieds, surtout pas mon ventre, et quand il m’a ser­vi un verre de vin, j’ai failli pleu­rer. Le lun­di, j’ai pu avoir un ren­dez-vous avec ma gy­né­co­logue. Un ren­dez-vous d’ur­gence. Elle m’a tout de suite fait une écho­gra­phie de contrôle et, sur l’écran, tout était très clair. Le pe­tit oeuf et le pe­tit bat­te­ment de coeur. C’est fou ce que trois mil­li­mètres peuvent pe­ser lourd. J’ai pleu­ré. Je me re­voyais, ado­les­cente quand je m’ima­gi­nais de­ve­nir mère un jour et l’an­non­cer à mon ma­ri avec une pe­tite ca­mé­ra comme dans la pu­bli­ci­té. J’étais sûre alors que ce se­rait le plus beau jour de ma vie. En réa­li­té, ce fut presque le pire. Je me suis dé­tes­tée, haïe. J’ai eu la sen­sa­tion d’être pu­nie. C’est bien fait pour toi, ma grande, tu vois ce que ça donne, une re­la­tion de re­pos ? En sor­tant du ren­dez-vous, j’ai ap­pe­lé Alex. Au té­lé­phone, il était sé­rieux, concer­né. Il a dit ce qu’il fal­lait, il n’a été ni rustre ni lé­ger. Mais der­rière son ton grave, j’ai eu la sen­sa­tion d’en­tendre un pe­tit sou­rire, de dé­ce­ler une cer­taine... fier­té. Elle m’a dé­goû­tée de lui et de moi-même. De toute fa­çon, ça ne pou­vait pas être pire.

LA DÉ­CI­SION S’EST IM­PO­SÉE À MOI : AVOR­TER

Pas amou­reuse, pas sin­cère, pas construite, je n’ai donc pas ré­flé­chi long­temps avant de prendre la dé­ci­sion qui s’est im­po­sée à moi : avor­ter. Je n’ai eu au­cun doute. J’avais même hâte. Je ne vou­lais pas que l’oeuf gran­disse, je ne vou­lais pas qu’il prenne de la place,

je l’ima­gi­nais aus­si cos­taud que l’était Alex et, bê­te­ment, j’ima­gi­nais donc que cet oeuf était plus gros les autres. De son cô­té, Alex ne s’y est pas op­po­sé. Il n’y se­rait pas ar­ri­vé. La gy­né­co­logue m’avait don­né une se­maine de ré­flexion, comme la loi l’exige. Ces sept jours m’ont pa­ru les plus longs de mon exis­tence. J’avais des nau­sées in­sup­por­tables, des en­vies de femme en­ceinte im­pos­sibles à re­fré­ner. J’avais beau re­je­ter cette idée de toutes mes forces, mon corps était plus fort que moi. Il me do­mi­nait. Mes seins s’alour­dis­saient chaque jour un peu plus, mon ventre était dur et dé­jà ar­ron­di, et je vo­mis­sais tout le temps. Je n’ar­ri­vais plus à fu­mer. Je n’en avais pas en­vie. Je me for­çais quand même, mais sans plai­sir. Très na­tu­rel­le­ment, sans que je le veuille, mon corps s’est mis à re­je­ter tout ce qui n’était pas bien pour – j’ose à peine le dé­si­gner ain­si – “le bé­bé”. La se­maine a fi­ni par pas­ser, le temps passe tou­jours de toute fa­çon, et le deuxième ren­dez-vous chez la gy­né­co est ar­ri­vé. Nous avions dé­ci­dé en­semble, puisque les dé­lais le per­met­taient, un avor­te­ment par voie mé­di­ca­men­teuse.

J’AI PLEU­RÉ COMME UNE FILLETTE

Nous étions le 8 sep­tembre. J’ai donc pris, de­vant elle, une pre­mière pilule cen­sée stop­per la crois­sance de l’oeuf. En d’autres termes, une pilule cen­sée lui ôter la vie. Car à ce stade, qu’on le veuille ou non, l’oeuf est en vie. Pour­tant, je n’ai éprou­vé au­cune sen­sa­tion phy­sique. Rien. Pas une dou­leur, pas une crampe. L’oeuf s’est fi­gé sans faire de bruit. Qua­rante-huit heures plus tard, j’ai pris, cette fois, l’autre pilule, celle qui ex­pulse l’oeuf. Là, ce fut une autre paire de manches. Une de­mi-heure à peine après l’avoir ava­lée, des crampes d’une dou­leur in­des­crip­tible. Mon ventre me don­nait l’im­pres­sion de s’éti­rer dans tous les sens, d’être te­nu de part et d’autre par des énormes pinces et que quel­qu’un les ti­rait dans tous les sens. Je me sou­viens avoir pous­sé des gé­mis­se­ments d’ani­mal, dans un état se­cond, et de m’être traî­née par terre et dans le noir jus­qu’aux toi­lettes. J’avais fer­mé vo­lets et ri­deaux. Ce n’est pas une si­tua­tion qui m’ap­pa­rais­sait de­voir mé­ri­ter du so­leil ou de la lu­mière. Tant bien que mal, j’ai fi­ni par réus­sir à m’as­seoir sur la cu­vette, je sai­gnais dé­jà. Une longue de­mi-heure plus tard, peut-être une heure même, je ne sais plus, j’ai sen­ti quelque chose quit­ter mon corps. Comme une pe­tite boule. C’était ça, c’était l’oeuf. J’ai res­pi­ré lon­gue­ment avant de le re­gar­der et quand je l’ai vu, j’ai pleu­ré. Comme une fillette. Je pen­sais à mes pa­rents, à moi quand j’étais pe­tite, à ma mère qui me fai­sait des pla­teaux quand j’étais ma­lade. J’au­rais vou­lu y être en­core, dans le sa­lon de mon en­fance, ca­chée dans une gre­nouillère et des plaids. Mais j’étais grande main­te­nant. Grande, et à ce mo­ment-là, très seule. J’ai ti­ré la chasse et j’ai re­ga­gné mon lit en pleu­rant. C’était fi­ni. J’ai ap­pe­lé ma soeur et je lui ai dit ça, d’ailleurs : “C’est fi­ni.”

IL N’Y A RIEN DE CONFOR­TABLE LÀ-DE­DANS

Les jours qui ont sui­vi ont été très étranges. J’étais à la fois sou­la­gée et hon­teuse. Hon­teuse d’être sou­la­gée, aus­si. Je n’ai pas vou­lu re­voir Alex avant quelques mois. J’ai peu à peu re­trou­vé mes es­prits, ma vie, mon corps vide et de nou­veau le champ des pos­sibles. Je tom­be­rai un jour vrai­ment amou­reuse, j’au­rai un jour un bé­bé et une pe­tite ca­mé­ra pour le dire. Je té­lé­pho­ne­rai un jour à ma mère pour lui an­non­cer, ce jour-là se­ra un jour heu­reux. Voi­là ce que je me di­sais. Le bon­heur est de­vant toi, pe­tite fille. Et ce qui vient de t’ar­ri­ver a fait de toi une pe­tite fille moins pe­tite qu’avant, jus­te­ment. Au­jourd’hui, plus d’un an après, je peux dire sans trop men­tir que je vais bien. Le 10 sep­tembre der­nier, je n’y ai même pas pen­sé, je n’ai pas eu de mé­lan­co­lie an­ni­ver­saire, au­cune culpa­bi­li­té. Ce­pen­dant, quand je vois au­jourd’hui et de­puis quelques mois dé­jà des hommes et des femmes ma­ni­fes­ter contre le droit à l’avor­te­ment, s’in­sur­ger et nous ju­ger comme des cri­mi­nelles, par­ler d’avor­te­ment de confort ou d’im­ma­tu­ri­té, j’ai en­vie de leur dire : pauvres im­bé­ciles, sa­vez-vous au moins de quoi vous par­lez ? Qu’y a-t-il de confor­table à ça ? Qu’y a-t-il de confor­table à ti­rer une chasse d’eau sur une cu­vette pleine de sang ? Qu’y a-t-il de confor­table à re­non­cer à ses rêves ? À ram­per comme un chien ma­lade dans sa salle de bains ? À la honte ? Qu’y a-t-il de confor­table quand on prend une dé­ci­sion pa­reille, quand on dé­cide de tuer un oeuf qui bat en soi alors qu’on n’a ja­mais tué per­sonne ? Qu’y a-t-il de confor­table à l’idée de vivre avec ça, même si c’est un droit ? Croyez-vous qu’on se sente en­suite comme sur un ma­te­las de pis­cine ? Croyez-vous qu’on se sente en­ve­lop­pée de co­ton ou de lait ? Croyez­vous qu’on en rie, en­suite, qu’on se tape dans la main ou qu’on évoque ça entre la poire et le fro­mage ? Si vous croyez ça, per­met­tez-moi de vous dire que vous croyez mal, il n’y a rien de confor­table là-de­dans. Il y a la vie, des hommes qu’on n’aime pas as­sez, des évé­ne­ments qu’on n’a pas ima­gi­nés, et il y a aus­si, et surtout, la li­ber­té.

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