LÉA FRÉ­DE­VAL Au­teure des “Af­fa­més”*

Be - - SOCIÉTÉ - — ANNE- LAURE GRIVEAU

“Études, travail, fi­nances, amour : pour notre gé­né­ra­tion, tout est com­pli­qué. Il faut se battre pour tout en même temps. D’élève à sta­giaire en passant par em­ployé, ami, amant et en­fant, nous de­vons en­dos­ser tant de rôles dans la même jour­née que nous de­ve­nons un peu schi­zos. Dif­fi­cile de sa­voir qui l’on est, ou du moins ce que l’on vou­drait être. Pas le temps d’y ré­flé­chir, de toute fa­çon. Nous avons gran­di dans le culte du mul­ti­tâche, mais n’avons réel­le­ment choi­si au­cune d’entre elles. Quelques se­maines avant notre bac, on nous de­mande de choi­sir ce que nous vou­lons faire plus tard, mais nous n’en sa­vons rien ! Sur­tout que notre sco­la­ri­té est loin d’en­cou­ra­ger les pas­sions. Pas le temps pour la créa­ti­vi­té non plus, quoi qu’il en soit. Quand j’ai dé­ci­dé d’écrire mon livre – la chose la plus im­por­tante de mon exis­tence –, j’en­chaî­nais trois jobs d’été. Com­pli­qué de se concen­trer. Faire ce dont on a en­vie, en plus de ce que l’on a à faire, est qua­si im­pos­sible. Flip­pés que les soixante pro­chaines an­nées ne soient pa­reilles, nous sommes épui­sés aux pré­mices de notre vie. « C’est nor­mal, vous êtes jeunes », nous ré­pond-on souvent ! Sauf qu’au­jourd’hui, être Rim­baud ou même Pete Do­her­ty, ce n’est plus pos­sible. Pour­tant, on garde le cap en se di­sant que toute cette éner­gie paie­ra un jour et nous ap­por­te­ra la sé­ré­ni­té tant at­ten­due. Des gens l’ont trou­vée, j’en ai ren­con­tré ! Je les appelle les « adultes dé­gui­sés en jeunes ».” *Les Af­fa­més, chro­niques d’une jeu­nesse qui ne lâche rien” (éd. Bayard). Go­dart. C’est l’oc­ca­sion de se re­cen­trer, de se de­man­der ce que l’on dé­sire vrai­ment, pour soi, mais il faut fi­nir par faire des choix et les as­su­mer.” Des choix qu’il faut me­su­rer avant de tout en­voyer ba­la­der : chan­ger les choses une par une est une meilleure tech­nique. La ma­gie ne se pro­duit pas tou­jours quand on quitte sa zone de confort, con­trai­re­ment à l’adage “Ma­gic hap­pens out­side your com­fort zone” (“la ma­gie arrive quand on sort de sa zone de confort”). “On sait ce qu’on perd, mais on ne sait pas ce qu’on gagne”, di­rait avec son bon sens po­pu­laire votre grand-mère Ma­mi­ta, cette chan­ceuse qui, ma­riée au siècle der­nier et dou­ble­ment mère à 30 ans, n’a pas eu l’oc­ca­sion de se po­ser de ques­tions, comme toutes les femmes de sa gé­né­ra­tion. Pour­tant, oser est la seule so­lu­tion. So­phia, la gra­phiste qui s’en­nuie ferme avec sa sou­ris, pense quit­ter son job pour re­prendre une mai­son d’hôtes dans le Sud. “Ça me fait vrai­ment peur, car même si mon bou­lot ne m’épa­nouit pas, ce­la fait des an­nées que, études com­prises, tout tourne au­tour de ça ! Qu’est-ce qui me dit que jouer à l’hô­te­lière me cor­res­pon­dra plus ? Rien ! Mais si je ne le fais pas, je vais le re­gret­ter...” Même coup de corne chez les Ga­zelles. “Quand Ma­rie casse la vi­trine et quitte son mec, elle ne sait pas ce qu’il y au­ra der­rière”, pré­cise la co­mé­dienne. On de­vine tout de même que fêtes, ex­pé­ri­men­ta­tions, lâ­chages et ren­contres se­ront au ren­dez-vous. Mais sur­tout, au-de­là des mecs, sym­pas ou connards, bar­bus ou rin­gards, il y au­ra des copines, des “ami­tiés contex­tuelles”, que l’on se forge à la fa­veur de notre burn-out exis­ten­tiel. “Que ta crise soit amou­reuse, pro­fes­sion­nelle ou les deux, comme tes autres amis ran­gés ne la tra­versent pas, tu dé­couvres alors des gens qui vivent les mêmes troubles que toi et avec qui tu par­tages tes ver­tiges mé­ta­phy­siques, té­moigne Ca­mille Cha­moux. C’est une com­mu­nau­té du dé­brief, dans la­quelle se dis­solvent la dé­tresse et le doute, et grâce à la­quelle tu re­prends le contrôle sur les mo­ments les plus pa­thé­tiques de ta vie en les ren­dant drôles.” Une nou­velle fa­mille en somme, qui fait re­la­ti­vi­ser. Pour in­fo, une cryse dure en moyenne deux ans. 1 “Les Ga­zelles”, de Mo­na Achache. Avec Ca­mille Cha­moux, Ca­mille Cot­tin, Anne Bro­chet, Sa­muel Ben­che­trit... 2 Ac­tuel­le­ment dans “Née sous Gis­card”, Théâtre du Pe­tit St Mar­tin, Pa­ris 10. 3 “Quar­ter­life crises and why they can be good for you”, pu­blié en 2011. 4 Au­teure de “Ce qui dé­pend de moi” (éd. Al­bin Mi­chel). 5 “The pre­va­lence, types and per­cei­ved out­comes of cri­sis epi­sodes in ear­ly adul­thood and mid­life : a struc­tu­red re­tros­pec­tive-au­to­bio­gra­phi­cal stu­dy”, étude me­née par Oli­ver C. Ro­bin­son et Gor­don R. T. Wright, pu­bliée en 2013 dans le “In­ter­na­tio­nal Jour­nal of Be­ha­vio­ral De­ve­lop­ment”.

“Dif­fi­cile de sa­voir qui l’on vou­drait être. Pas le temps d’y ré­flé­chir”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.