C’EST LA CRYSE

MEC, JOB, QUES­TIONS EXIS­TEN­TIELLES... LA “MID­LIFE CRI­SIS” SE FAIT DÉ­SOR­MAIS À 30 ANS ET TOUCHE DE PLEIN FOUET LA GÉ­NÉ­RA­TION Y.

Be - - SOCIÉTÉ -

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Elle a “tout pour être heu­reuse” – un mec de­puis long­temps, un bou­lot, un ap­part bien­tôt si­gné, des amis – et pour­tant, Ma­rie, tren­te­naire et hé­roïne du film “Les Ga­zelles” – une co­mé­die dé­ca­pante de Mo­na Achache, sor­tie le 26 mars –, est en pleine crise exis­ten­tielle. “L’em­prunt sur vingt-cinq ans, c’est le nou­veau ma­riage, ça te rap­proche de la mort ; la pro­chaine étape, c’est la tombe !, iro­nise Ca­mille Cha­moux2, qui in­ter­prète la jeune femme et a cos­cé­na­ri­sé le film. Ma­rie tra­verse une crise de cer­ti­tude : son che­min est tra­cé, mais elle n’est pas sûre d’avoir choi­si le bon.” Alors elle pa­nique et dé­cide d’aban­don­ner sa zone de confort, quitte à (drô­le­ment) se ra­mas­ser. Comme elle, de plus en plus de jeunes tren­te­naires, qui ont pour­tant bien co­ché toutes les cases so­ciales, sont en proie au doute et se sentent prises au piège de leur vie. Cette sen­sa­tion, c’est LE symp­tôme nu­mé­ro 1 de la “cryse”, se­lon le Dr Oli­ver C. Ro­bin­son, de l’uni­ver­si­té lon­do­nienne de Green­wich, au­teur d’une étude3 sur la “thri­sis” (thir­ty + cri­sis). Peu de re­cherches ayant été me­nées sur ce nou­veau su­jet, il est l’un des pre­miers théo­ri­ciens de la qua­ter­life cri­sis des 25-35 ans (la crise du quart de vie, en mi­roir à la plus étu­diée middle life cri­sis ou crise de la qua­ran­taine). “J’ai la sen­sa­tion de ne pas en être là où je de­vrais, que les autres réus­sissent mieux que moi à s’épa­nouir et que je n’ai pris que de mau­vaises dé­ci­sions”, dé­plore So­phia, 33 ans, gra­phiste et cé­li­ba­taire. La com­pa­rai­son et l’im­pres­sion de ne pas être à la hau­teur, voi­ci, en gé­né­ral, le symp­tôme nu­mé­ro 2. Mais, que l’on ait ac­com­pli tout ce que la so­cié­té at­tend de nous ou, à l’in­verse, que l’on n’ait pas en­core at­teint cette vie rê­vée, l’en­jeu est le même : et si je pas­sais à cô­té de ma vie ?

Une prise de tête a prio­ri im­pen­sable pour des jeunes gens mo­dernes qui ont eu le choix de tout, ou qua­si­ment. “Nous sommes la pre­mière gé­né­ra­tion de l’op­tion. Mec, travail ou re­li­gion, nos mères et nos grand­smères se sont bat­tues pour que nous ne soyons pas dans l’obli­ga­tion, sou­ligne Ca­mille Cha­moux. Mais nous souf­frons presque au­tant que nous jouis­sons de

cette li­ber­té. Avoir le choix, c’est aus­si ris­quer de se plan­ter. Par­tout, à la té­lé et jus­qu’aux pubs pour du so­da, on te dit « be your­self », mais qu’est-ce que j’en sais, moi, de qui je suis ?” Pa­ra­ly­sées par la peur de ne ja­mais se trou­ver, les thir­ty­so­me­thing en ou­blie­raient presque que ce ques­tion­ne­ment est en réa­li­té l’his­toire d’une vie. Ba­nal, donc. “Pour moi, tout se construit avant 30 ou 35 ans, après, on ne fait que vivre sur des ac­quis, ajoute So­phia. Vu les miens, ça n’au­gure rien de bon !” Si la crise de la qua­ran­taine est celle des re­grets et du “dé­mon de mi­di” (vivre la jeu­nesse dont on n’a pas as­sez pro­fi­té), celle de la tren­taine est, elle, une fic­tion an­ti­ci­pa­tive : “Et si je res­tais blo­quée à vie dans cette si­tua­tion dans la­quelle je me suis en­gluée ?” 86 % des in­ter­ro­gés par l’étude du Dr Ro­bin­son af­firment ain­si avoir res­sen­ti une pres­sion à réus­sir leurs re­la­tions, leurs fi­nances et leur car­rière avant leurs 30 ans. Une échéance an­gois­sante. “Il faut en fi­nir avec cette pres­sion du main­te­nant ou ja­mais, dé­dra­ma­tise la psy­cho­logue et phi­lo­sophe El­sa Go­dart4. Rien n’est ir­ré­ver­sible, sur­tout pas nos en­vies qui évo­luent sans cesse !” Pour la psy, cette néo-crise est d’ailleurs avant tout une an­goisse du dé­sir. Sexuel bien sûr. “Au sein de son couple ou dans la rup­ture, on a be­soin d’éprou­ver cette fé­mi­ni­té plus ma­ture qui fait par­fois peur, de sen­tir que l’on plaît tou­jours, que l’on est bien vi­vante.” C’est d’ailleurs pour ce­la que la cryse touche ma­jo­ri­tai­re­ment des filles plus que des gar­çons. Une autre étude5 de 2013, éga­le­ment me­née au Royaume-Uni, af­firme en ef­fet que, par­mi les 30-39 ans, 51 % des femmes dé­clarent tra­ver­ser une crise contre 46 % des hommes. Idem chez les plus jeunes (20-29 ans) où 49 % des filles se disent tou­chées contre 39 % chez les gar­çons. Les femmes se­raient plus tour­men­tées par le couple et la fa­mille (qu’elle existe ou soit à fon­der), les hommes par le travail. Pré­oc­cu­pa­tion com­mune : une mau­vaise si­tua­tion fi­nan­cière. “Cette gé­né­ra­tion vit dans le désen­chan­te­ment, elle a re­non­cé à l’ab­so­lu, pour­suit El­sa Go­dart. Études, jobs, amours, elle vit plus par prag­ma­tisme que par en­vie. C’est ce que j’ob­serve chez mes étu­diants

Dans “Les Ga­zelles”, de Mo­na Achache, le gi­bier n’est pas ce­lui qu’on croit.

de phi­lo qui se sont lan­cés dans cette fi­lière souvent da­van­tage « pour avoir un di­plôme » que par pas­sion.” On ver­rouille le ma­té­riel et l’af­fec­tif, sans se de­man­der si ce­la nous plaît vé­ri­ta­ble­ment. “Quand cette gé­né­ra­tion avait 20 ans, être en couple tôt était une fa­çon de se ras­su­rer, que l’on tente de recréer le foyer que l’on ve­nait de quit­ter ou, à l’in­verse, de ré­agir à la pre­mière gé­né­ra­tion di­vorce de la­quelle on était is­su”, ajoute la psy. Pour Ca­mille Cha­moux, mal­gré des an­nées de fé­mi­nisme, pas­sé 30 ans, le cé­li­bat est en­core consi­dé­ré comme sus­pect, à la fois vé­né­neux et pa­thé­tique. Alors, comme l’a fait Ma­rie, son per­son­nage, mais aus­si nombre de ses amies dans la vraie vie, “à la ving­taine, on fan­tasme la vie adulte, on construit une vi­trine, on a en­vie de jouer à la dî­nette, de se mettre en couple, de faire des dî­ners bour­geois, par­fois même des en­fants... Sans ré­flé­chir à son dé­sir”. Idem cô­té bou­lot, on avance tels des ham­sters dans des roues de plas­tique, pour “réus­sir”. Au point de ne plus sa­voir ce que ce­la veut dire, et quitte à ris­quer l’épui­se­ment mo­ral le plus to­tal : 21 % des 25-35 ans disent avoir en­vie de pla­quer leur job et d’ef­fec­tuer un chan­ge­ment ra­di­cal de car­rière, se­lon l’étude du Dr Ro­bin­son. Symp­tôme nu­mé­ro 3 du ma­laise : la vie va trop vite, on a l’im­pres­sion de ne pas pou­voir se po­ser, de s’oc­cu­per de soi, de ré­flé­chir vrai­ment, ni même une se­conde pour se dire que tout ne va peut-être pas si bien que ce­la. “Quand le mou­ve­ment s’ar­rête, notre exis­tence est sou­dain vide de sens, on se rend compte qu’elle ne nous ap­porte rien”, ajoute la psy­cho­logue. À ce mo­ment-là, la thri­sis peut en réa­li­té être une chance. Tou­jours se­lon le Dr Ro­bin­son, elle évi­te­rait de su­bir la crise de la qua­ran­taine et au­rait, se­lon 80 % des par­ti­ci­pants à l’étude, une in­ci­dence fa­vo­rable sur leur vie. “À condition d’en sor­tir, re­la­ti­vise El­sa

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