AVOIR AR­RÊ­TÉ DE BOIRE

MARION A DÉ­CI­DÉ DE DE­VE­NIR SOBRE APRÈS QUINZE AN­NÉES DE BOIS­SON. AL­COO­LIQUE MON­DAINE, ELLE NE BU­VAIT PAS TOUS LES JOURS, MAIS AS­SEZ POUR QUE CE­LA DE­VIENNE UN PRO­BLÈME. ELLE RA­CONTE COMMENT ELLE A DÉ­CRO­CHÉ.

Be - - TÉMOIGNAGE - — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR HO­NO­RINE CROSNIER

Avant, j’étais drôle Drôle et po­pu­laire. On m’in­vi­tait par­tout, tout le temps, on at­ten­dait de moi que j’as­sure le show. Ce que je fai­sais bien vo­lon­tiers après trois verres dans le nez. Il fal­lait me voir, j’étais im­bat­table. Im­bat­table quand j’imi­tais Diam’s de­bout sur les tables, avec un tor­chon de cui­sine au­tour de la tête. Im­bat­table quand, pour amu­ser la ga­le­rie, je lan­çais des che­nilles dans les res­tau­rants et que j’exi­geais qu’on me filme pour qu’on s’en sou­vienne à ja­mais. Et im­bat­table en­core quand j’in­ter­pel­lais les pas­sants, de­hors, en les in­ter­vie­want en an­glais. Ah, j’en ai dé­clen­ché des fous rires... Je me sou­viens même qu’il m’ar­ri­vait de me faire ap­plau­dir. Je m’appelle Marion, j’ai 31 ans, et je suis al­coo­lique. Je n’ai pour­tant pas bu une goutte d’al­cool de­puis qua­torze mois, mais quand on a été al­coo­lique, on l’est pour tou­jours. Voi­là pour­quoi je parle au pré­sent. Tout a com­men­cé comme par­tout ailleurs. En­fin, je crois. À 15 ans, je bois ma pre­mière bière. Au dé­but, je trouve ça plu­tôt amer, mais pour ne pas être à la traîne, je la ter­mine quand même. Et puis, je m’ha­bi­tue, et je fi­nis par trou­ver ça très bon. Tel­le­ment bon qu’au bar du ly­cée, je rem­place vite mon ca­fé par un pa­na­ché. Tout est tel­le­ment plus gai quand on est un peu bour­rée. Peu à peu, sans que je le voie ve­nir, l’al­cool de­vient un mer­veilleux com­pa­gnon de route. Alors, très na­tu­rel­le­ment, quand j’entre en fac de droit, j’y entre avec lui. Étu­diante, libre, plu­tôt brillante, je bois, la conscience tran­quille, tous les soirs après les cours, avec les co­pains. C’est là que ma car­rière de clown com­mence. L’al­cool me dés­in­hibe, et moi qui étais jus­qu’ici plu­tôt ti­mide, j’ai tout à coup la blague fa­cile.

ON ME SUR­NOMME “LE POP-CORN”

J’ai 24 ans quand je sors de la fac et que je com­mence à tra­vailler dans un ca­bi­net d’avo­cat. C’est à ce mo­ment-là que les choses s’ac­cé­lèrent. Dans ce monde d’hommes, il faut avoir des “couilles”. L’al­cool m’en donne. Com­bien de dé­jeu­ners et de dî­ners de travail s’ac­com­pagnent d’une bou­teille ? Tous. Ça per­met de te­nir, de suivre le rythme, de trou­ver les dos­siers plus lé­gers, les jour­nées moins longues, la pres­sion plus sup­por­table. Et comme, en plus, l’al­cool me rend drôle, je de­viens vite la pré­fé­rée du boss. Phy­si­que­ment, je com­mence à me dé­té­rio­rer. Mon visage est gon­flé, ma peau s’épais­sit. Sur les pho­tos, je donne tou­jours l’im­pres­sion d’avoir une balle de ping-pong dans chaque joue. On me sur­nomme “le pop-corn”. Le pire, c’est que je trouve ça drôle. Le soir de mes 28 ans, je suis chez mes pa­rents. À la fin du dî­ner, ma mère me dit que je bois trop. Elle s’in­quiète, elle voit, elle com­prend. Je nie. Je quitte la mai­son en ti­tu­bant. Dans le taxi, je vo­mis par la vitre. Je rentre chez moi sale, triste et fa­ti­guée. Une pe­tite voix me dit que quelque chose ne va pas, mais je me couche sans l’écou­ter. La vie conti­nue, je tra­vaille et sors beau­coup, je danse tou­jours sur les tables. Je râle parce qu’on est lun­di, et c’est dé­jà ven­dre­di. Peu à peu, l’al­cool qui me ren­dait na­guère joyeuse et lé­gère com­mence à me rendre dan­ge­reuse. Vio­lente. Ma meilleure amie, Au­drey, fête ses 30 ans. Ce soir-là, tout le monde est là. Tous mes amis, ses pa­rents, quelques in­con­nus. Je bois, comme tou­jours, vite et plus que tout le monde. Et quand Au­drey com­mence son dis­cours, je suis com­plè­te­ment soûle.

UN AN APRÈS... AVOIR AR­RÊ­TÉ DE BOIRE

Je lui coupe la parole, je parle fort. On me de­mande gen­ti­ment de me taire, je sur­en­ché­ris. Je me lève sur une chaise et je porte un toast. On m’en fait des­cendre, je m’énerve. Je me mets à crier. J’in­sulte un de mes ex qui traî­nait par là en me mo­quant de lui. Je lui fais de la peine mais je m’en fiche. Ce soir-là, je ne sais même plus comment je suis ren­trée chez moi. Le len­de­main, j’es­saie d’ap­pe­ler Au­drey, qui ne dé­croche pas. J’appelle mon ex, qui ne dé­croche pas non plus.

LE PE­TIT CLOWN NE FAIT PLUS RIRE PER­SONNE

Le soir de Noël, j’in­sulte ma soeur en ou­vrant son ca­deau, je la traite de pingre et de ra­tée. Elle pleure, ma mère me fiche de­hors. Au dé­jeu­ner de fin d’an­née du ca­bi­net, je dis n’im­porte quoi. Je mé­lange tout, je lance à mes col­la­bo­ra­teurs que je les aime, je les prends dans mes bras et je drague ou­ver­te­ment le boss, très em­bar­ras­sé. Au ca­bi­net, d’ailleurs, je fa­tigue, j’ai du mal à me concen­trer. Je perds pa­tience. J’ai des sautes d’hu­meur – un jour on m’ex­clut même de réu­nion. Les évé­ne­ments dé­sas­treux dus à l’al­cool s’en­chaînent. Je ne suis plus drôle, je crée la gêne, le dé­goût. L’al­cool fait le vide au­tour de moi, et le pe­tit clown ne fait plus rire per­sonne. Je de­viens cette fille qu’on n’in­vite plus, celle dont on parle tan­tôt avec em­pa­thie, tan­tôt avec frayeur. J’ai bien­tôt 30 ans et je suis clai­re­ment ce qu’on appelle une al­coo­lique. Il faut que je fasse quelque chose mais je ne sais pas quoi. Ar­rê­ter de boire, bien sûr, mais comment ? Ad­mettre que je suis ma­lade est un pre­mier pas que je n’arrive pas à faire. Un soir, en­core ivre, je croise l’ex-ma­ri de ma cou­sine dans une boîte bran­chée. Je le drague et couche avec lui. Le len­de­main, il s’en vante pour la bles­ser, et je de­viens la fille la plus dé­tes­tée de la fa­mille. Je suis méprisable et mé­pri­sée. Il faut que ça s’ar­rête. Di­manche 12 jan­vier 2013, je dé­cide de ces­ser de boire. Toute seule, sans aide, sans mé­de­cin. Je ne veux pas de tout ça, et, sur­tout, je ne veux pas fré­quen­ter d’autres AA (alcooliques ano­nymes). Je me suis em­poi­son­née sans l’aide de per­sonne, je veux gué­rir de la même fa­çon. J’ar­rête donc de boire. Je me mets à l’eau. Au Co­ca, au jus de tomate, d’ana­nas, au Ga­to­rade, au thé vert, à la soupe déshy­dra­tée... Au dé­but, c’est très dur. Et même quand je bois de l’eau, j’ai en­core le ré­flexe du coude. Je bois des verres d’eau comme on boit des shots : cul sec. Pour ar­ri­ver à mes fins, je m’éloigne de toute forme de ten­ta­tion. Comme on ne m’in­vite presque plus, c’est fa­cile de zap­per les soi­rées. Pour évi­ter les bars, je change de trot­toir, et au su­per­mar­ché, je saute tou­jours le der­nier rayon. Quand je bu­vais, je n’avais pas conscience que je bu­vais, et l’al­cool était, pour ain­si dire, in­vi­sible. Main­te­nant que je ne bois plus, je le vois par­tout. Dans les films que je re­garde, sur les pho­tos de mes amis Fa­ce­book, aux ter­rasses des ca­fés, je re­père chaque verre. Même de loin, j’ai l’im­pres­sion d’en sen­tir l’odeur. Étran­ge­ment, je ne craque ja­mais. Je sais que d’autres n’ont pas cette chance, mais moi, je l’ai. Et comme, fi­na­le­ment, je n’étais qu’une al­coo­lique mon­daine, je n’ai pas ces trem­ble­ments dont on parle, ni de ver­tiges, de cour­ba­tures, de dou­leurs phy­siques dues au se­vrage. Mes souf­frances sont psy­cho­lo­giques. Peu à peu, j’ap­prends à être une nou­velle per­sonne. Peu à peu, j’ap­prends à en­vi­sa­ger un dé­jeu­ner avec de l’eau plate. Peu à peu, j’ap­prends à fê­ter le prin­temps avec un jus de tomate. Peu à peu, j’ap­prends à oublier la délicieuse sen­sa­tion de la fa­meuse pre­mière gor­gée de bière. Je change de ca­bi­net, je trouve du travail dans un autre quar­tier. Je m’ex­cuse au­près de mon en­tou­rage, j’écris des lettres, et je bois de longs ca­fés avec les amis que j’ai bles­sés. Cer­tains ne m’ont tou­jours pas par­don­né.

CE SE­RA MOI, LA RA­BAT-JOIE DE LA SOIRÉE

Au­jourd’hui, je re­trouve mon visage d’en­fant, joyeux et re­po­sé. Je fais du sport, je me ré­veille sans peine et me couche l’ha­leine fraîche. Je re­trouve tout dou­ce­ment l’es­time de moi, la confiance et un jo­li sens de l’hu­mour. J’ac­cepte que plus ja­mais je ne ren­tre­rai chez moi un peu soûle et la plus heu­reuse du monde en mar­chant et en écou­tant Mi­chel Berger. J’ac­cepte que plus ja­mais il n’y au­ra de trêve, de mo­ment où rien n’est grave, de mo­ment où tout est beau. J’ac­cepte que plus ja­mais je n’en­ten­drai le bruit de la mousse du cham­pagne qui glisse sur mon verre. J’ac­cepte que je ver­rai un jour des tas de gens heu­reux et ivres et que ce se­ra bien­tôt moi, la ra­bat-joie de la soirée. J’ac­cepte tout ça mais le che­min est long, croyez-moi. Au­jourd’hui, le prin­temps est là. Quand je marche dans la rue et que je vois des bou­teilles de ro­sé gla­cées dans leur saut avec des gens qui rient au­tour, je me dis quand même que je risque de bien m’en­nuyer, cet été.

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