UN AN APRÈS... MA SOR­TIE DE PRI­SON

SES SIX AN­NÉES PAS­SÉES DER­RIÈRE LES BAR­REAUX ONT EU UN SEUL MÉ­RITE DANS LA VIE DE VIC­TO­RIA : LUI FAIRE DÉ­COU­VRIR, À 37 ANS, LE GOÛT IN­ES­TI­MABLE DE LA LI­BER­TÉ.

Be - - TÉMOIGNAGE - — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GAËL LE BELLEGO Un grand mer­ci à l’as­so­cia­tion de ré­in­ser­tion Par­cours de Femmes, à Lille. par­cours­de­femmes.free.fr

Ver­dict : dix ans Une éter­ni­té, mal­gré mes deux ans de pré­ven­tive dé­jà der­rière moi. On se dit qu’on ne tien­dra pas le coup. Qu’il fau­dra trou­ver un moyen de se sui­ci­der “là-bas”. Pro­pre­ment. Et puis non, on pense à ses en­fants — j’en ai deux, un gar­çon, une fille, âgés au­jourd’hui de 15 et 11 ans –, je ne peux pas leur in­fli­ger ça. J’ac­cepte donc la sen­tence avec un calme qui me sur­prend. Je ne fe­rai pas ap­pel. La chose dont on m’ac­cuse est bien trop grave. La pri­son, c’est comme une longue ma­la­die : bien sûr, parce qu’elle laisse des traces ; mais sur­tout, par elle, tu vois ceux qui te sou­tiennent vrai­ment. Rien ne m’y pré­des­ti­nait. J’ai gran­di dans une fa­mille mo­deste du Pas-de-Ca­lais, un père ou­vrier dans une cris­tal­le­rie, une mère, femme de mé­nage. Avec des hauts et des bas fi­nan­ciers, même si mes deux soeurs et moi-même ne man­quions de rien. Et sans vio­lence fa­mi­liale, je pré­cise. J’étais nulle à l’école, et puis gau­chère aus­si, j’écri­vais les mots à l’en­vers. Les profs ne s’in­té­res­saient pas à moi. Une for­ma­tion d’es­thé­ti­cienne et un CAP-BEP Vente plus loin, je suis pas­sée de pe­tits jobs en contrat d’ap­pren­tis­sage. Sa­lon de coif­fure, ma­ga­sin de prêt-à-por­ter, épi­ce­rie fine et bou­tique de tor­ré­fac­tion. Je ne mé­na­geais pas ma peine. J’ai ren­con­tré mon ma­ri tôt, à l’âge de 19 ans. Nous nous sommes ins­tal­lés dans un vil­lage de cinq cents ha­bi­tants, entre deux feux : ma fa­mille et la sienne. Qui s’épiaient, d’un mau­vais oeil, se mê­lant de tout. Je n’avais pas d’in­ti­mi­té. Faute d’avoir le per­mis, je me suis sen­tie iso­lée, clouée. Comme fai­sant par­tie du pay­sage. Avec un job d’as­sis­tante ma­ter­nelle, en­fer­mant, étouf­fant, qui ne m’épa­nouis­sait pas. J’ai com­men­cé à dé­pri­mer, je me suis même sur­prise à sou­hai­ter qu’une voi­ture me ren­verse. Pour qu’en­fin, quel­qu’un s’oc­cupe de moi.

“M’OC­CU­PER, ME RENDRE UTILE”

Et il est ar­ri­vé ce drame. In­time, per­son­nel. Trop dou­lou­reux pour que je puisse ici le mettre en mots. Pour ça, ce crime ma­jeur se­lon moi, j’ima­gi­nais prendre per­pette. Dix ans, c’est une éter­ni­té, mais mon acte les va­lait peut-être, je ne sais pas, je man­quais de lu­ci­di­té. Et puis aus­si, il y a les re­mises de peine. Trois mois par an, si on se tient à car­reau… Sor­tir un jour, c’était re­voir mes en­fants. Je suis en­trée à la mai­son d’ar­rêt de Lille-Se­que­din en mai 2006. Trois ans plus tard, on m’a trans­fé­rée au centre de dé­ten­tion de Ba­paume, à quelques ki­lo­mètres de là, non loin d’Ar­ras. En cel­lule in­di­vi­duelle de neuf mètres car­rés du­rant mes deux ans de pré­ven­tive, puis par­ta­gée avec une autre fille le reste de ma peine. Heu­reu­se­ment, on s’en­ten­dait bien, on écou­tait la même mu­sique, Ma­ri­lyn Man­son (sou­rire)… Oui, j’ai un faible pour la culture go­thique, j’adore le ro­man “Dra­cu­la” et les films de Tim Bur­ton. Je ne sais pas ce qui est le plus dur en pri­son. C’est com­pli­qué à dire. Les ba­garres peut-être, mais je me te­nais à l’écart. J’y dor­mais mal, à cause des bruits, des cris, mais aus­si parce qu’on est han­té jus­qu’à l’ob­ses­sion par ce qui nous vaut d’être là. Je co­gi­tais. Non, je ru­mi­nais. Je ne man­geais pas ou peu, la pri­son est le meilleur en­droit pour suivre un ré­gime. Je re­fu­sais de prendre des mé­docs – an­xio­ly­tiques, an­ti­dé­pres­seurs – quoique sui­vie par un psy­chiatre ; je vou­lais m’en sor­tir seule. Le sport aide beau­coup. Fit­ness, boxe, marche (en rond), mon corps exi­geait de bou­ger afin que ma tête soit moins folle. Et puis il y a le travail. Ma planche de sa­lut. J’avais be­soin d’ar­gent, de rem­bour­ser les parties ci­viles, ne plus comp­ter sur ma fa­mille de­hors. Et m’oc­cu­per, me rendre utile. Pour moi, c’était la buan­de­rie.

Du lun­di au ven­dre­di, 7 h 30-11 h 30 puis 13 h 30-16 h 30, à faire tour­ner des ma­chines de 50 kg, et ins­tal­ler les draps sur des ca­lan­dreuses pour qu’ils sèchent et soient re­pas­sés. Bien sûr, même en pri­son, dans un ca­phar­naüm de langues et d’ac­cents du monde en­tier, il y a des mo­ments de fous rires. D’ou­bli. Des ré­pits de très courte du­rée, plom­bés par cette dou­leur fixe : être mère et ne pas voir gran­dir ses en­fants. Le par­loir, trente mi­nutes par se­maine, c’est par­fois pire que rien.

RÉ­AP­PRENDRE LA LI­BER­TÉ

Le 26 juin 2012, je me sou­viens c’était un mer­cre­di, avec un grand so­leil. Le jour de ma li­bé­ra­tion condi­tion­nelle. Après six ans. Ma mère, mon père, ma pe­tite soeur sont là. Émus. Il y a aus­si un visage que je ne connais pas : la per­sonne bosse au SPIP, Ser­vice pé­ni­ten­tiaire d’in­ser­tion et de pro­ba­tion. C’est le deal de mon amé­na­ge­ment de peine : je suis libre mais pas trop. Je sors avec un fil à la patte : un bra­ce­let électronique fixé à la che­ville, qui dit où je suis tout le temps. C’est as­sez étrange, tu as l’im­pres­sion d’être en pri­son chez toi. Il y a des ho­raires stricts à res­pec­ter, si­non le por­table sonne, me rap­pelle à l’ordre, et c’est re­tour à la case Pri­son. Une fois, l’alarme m’a ré­veillée à 4 heures du ma­tin. Un bug. Une autre fois, il y eut une alerte à la bombe dans mon immeuble, quatre cents per­sonnes se sont re­trou­vées dans la rue. Il m’a fal­lu pré­ve­nir le centre de dé­ten­tion im­mé­dia­te­ment, expliquer sur le vif pour­quoi j’étais de­hors et pas de­dans. On doit se jus­ti­fier. Comme un en­fant pris en faute. Et puis, on s’y ha­bi­tue. Ce bra­ce­let, je l’ai por­té exac­te­ment un an et une jour­née. J’étais tel­le­ment condi­tion­née que le pre­mier jour sans, j’avais le ré­flexe bête de me dé­pê­cher de ren­trer chez moi, de peur que le bra­ce­let ne sonne. Et ma che­ville, je la sen­tais comme nue. Sor­tir de pri­son, c’est re­ve­nir à la réa­li­té. J’avais l’im­pres­sion d’avoir été cou­pée du monde. Et sur­tout, sans ar­rêt on se de­mande : est-ce que ça se voit ? Ma dé­marche, mon re­gard, ma fa­çon de par­ler tra­hissent-ils d’où je viens, ce que j’ai vé­cu ? Et puis, il y a les dis­tor­sions sen­so­rielles. Les bruits semblent plus forts, dé­mul­ti­pliés. Le fait d’avoir vé­cu iso­lée, re­cluse, donne aus­si l’illu­sion op­tique que les gens croi­sés de­hors sont très près de soi. Comme s’ils étaient zoo­més ! Les trau­ma­tismes sont te­naces. Au dé­but, dès que j’en­ten­dais les clés de mes voi­sins tour­ner dans leur ser­rure, je croyais que ma cel­lule s’ou­vrait. Et c’est seule­ment de­puis peu que j’arrive à fer­mer la porte de ma chambre. Très long­temps, je l’ai lais­sée ou­verte. Pour pou­voir m’éva­der… J’ai la chance au­jourd’hui d’avoir un pe­tit appartement. Pas tant grâce à mon RSA ni à ce pé­cule ga­gné à la sueur de mon front du­rant ma condi­tion­nelle — j’ai en­chaî­né quelques jobs dans la vé­ri­fi­ca­tion d’em­bal­lage en usine, à 1,50 € les cent pièces. Non. J’ai eu la chance de ren­con­trer Ar­lette et Karine de Par­cours de Femmes, une as­so­cia­tion de ré­in­ser­tion après la pri­son. Une lu­mière de l’ex­té­rieur. On est “stone” quand on sort, dé­con­nec­tée. Elles m’ont ai­dée pour l’ap­part, l’ad­mi­nis­tra­tif, les vi­sites de mes en­fants toutes les trois se­maines (mon ma­ri et moi avons di­vor­cé en 2009, du­rant mon in­car­cé­ra­tion). Elles m’ont sou­te­nue, sans ju­ge­ment mo­ral. Et font par­tie dé­sor­mais de ma fa­mille. C’est aus­si par l’as­so­cia­tion que j’ai un bou­lot stable de­puis quatre mois, agent de mé­dia­tion dans les tran­sports en com­mun. J’ai des ho­raires (3 x 8 heures) qui sont durs, sur­tout quand je com­mence à 4 heures du ma­tin, mais je me sens utile. J’ai la fier­té de payer mon loyer comme tout le monde.

LE BON­HEUR DE PRENDRE UN BAIN

Après avoir vé­cu en marge, c’est bon de se sen­tir en­fin “nor­male”, de re­trou­ver le confort et le goût des choses simples, dont la ma­jo­ri­té des gens ne me­sure plus le prix, faute de n’en avoir pas été privé. Par exemple ? Prendre un bain, moi qui n’ait connu que la douche pen­dant six ans. Choi­sir le par­fum de son gel douche. Sa dé­co. Écou­ter des MP3 en mar­chant dans un parc. Pré­pa­rer sa po­pote. Man­ger des su­shis, ah oui, qu’est-ce que les su­shis m’ont man­qué ! Cet ac­ci­dent de vie m’a ren­due plus forte. J’ai ap­pris qu’il ne fal­lait pas bais­ser les bras. Qu’avec la vo­lon­té, on pou­vait triom­pher de tout. Je tiens ce dis­cours quand je croise des SDF ou des RMistes qui ont per­du tout es­poir. Je me suis en­dur­cie aus­si, fa­ta­le­ment. Si je re­com­men­çais une vie de couple, je ne me lais­se­rais plus faire. Re­com­men­cer… Oui, de­puis peu, je me pro­jette en­fin. Je m’ima­gine un ave­nir. Un bou­lot dans la vente. Et des voyages. Je rêve du Grand Ca­nyon. Là-bas, tout est si beau, si se­rein. Et sur­tout, il n’y a pas de murs.

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