DE L’IN­CON­VE­NIENT D’ETRE BELLE ?

EN PRIN­CIPE, C’EST UN ATOUT MAÎTRE DANS LA CAR­RIÈRE. SAUF QUAND LE MONDE MER­VEILLEUX DE L’EN­TRE­PRISE COM­MET… “LE DÉ­LIT DE BELLE GUEULE”.

Be - - JOB -

“Elle a sû­re­ment cou­ché.” C’est l’un des ra­gots qui est ve­nu sif­fler aux oreilles de Lin­da, Lyon­naise de 32 ans, quand elle en avait six de moins. À l’époque, elle s’était trou­vée pro­pul­sée chef d’équipe dans une so­cié­té spé­cia­li­sée dans la dé­fis­ca­li­sa­tion, “après deux ans comme com­mer­ciale, sans vrai­ment convaincre”, ad­met-elle. D’où la ru­meur de pro­mo ca­na­pé ? Pas seule­ment. “Je dé­no­tais. Ur­baine, quand les autres avaient un cô­té plouc. Il suf­fi­sait que je m’ha­bille en Za­ra pour qu’ils me traitent de « Miss Bling ».” Une coif­fure à la “Far­rah Faw­cett”, une poi­trine “gé­né­reuse” : ce que Lin­da a du mal à pré­ci­ser, c’est qu’elle est jo­lie. Pour faire taire les ru­meurs, elle a donc re­dou­blé d’ef­forts, s’est “sur­lé­gi­ti­mée”, ar­ri­vant tôt et par­tant tard. En fé­vrier, un ba­ro­mètre Ifop* ré­vé­lait que le phy­sique était un cri­tère de dis­cri­mi­na­tion en hausse (+9 dans le pu­blic par rap­port à 2012, +6 dans le privé). Boîtes et re­cru­teurs font pour­tant, de cette ques­tion, un su­jet ta­bou. Ils savent les sanctions pé­nales aux­quelles ils s’ex­po­se­raient s’ils en par­laient**. Sauf quand c’est en off et que le jour­na­liste connaît la DRH : “Nier que l’ap­pa­rence compte dans un pro­ces­sus d’em­bauche est une hé­ré­sie, nous avoue celle-ci, qui tra­vaille dans le sec­teur de la san­té. La pre­mière im­pres­sion est dé­ter­mi­nante : en un re­gard, j’en­re­gistre – mal­gré moi – la taille, le poids, la pro­pre­té, le sou­rire, un dos droit ou voû­té… En outre, adepte du yo­ga, je lie le corps et l’es­prit. Donc, je fais des dé­duc­tions. Mon avis est d’em­blée orien­té.” Se­lon Al­bert Meh­ra­bian, prof émé­rite de psy­cho à l’uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie, l’im­pact que nous avons sur l’autre dé­pend à 55 % de notre visage et du lan­gage cor­po­rel, à 38 % de notre voix, et seule­ment à 7 % de ce que nous di­sons.

Tout ou presque a dé­jà été écrit sur le dé­lit de fa­ciès au travail. Ce­lui qui pé­na­lise les pré­su­més “laids” ou “obèses”, que l’en­tre­prise re­jette car, pu­di­que­ment, ose-t-elle : “Ils ne cor­res­pondent pas à l’image.” Peu de chose, par contre, sur les beau­ti­ful people. Pré­ci­sons d’em­blée que la beau­té est la chose la plus sub­jec­tive du monde. Le­wis Wal­lace, l’au­teur du ro­man “Ben-Hur”, écri­vait : “La beau­té, comme les verres de contact, est dans les yeux de ce­lui qui re­garde.” Et puis, une fille ju­gée “ca­non” dans un uni­vers mas­cu­lin et rustre pour­rait être or­di­naire ailleurs. Même si le so­cio­logue Jean-Fran­çois Ama­dieu rap­pe­lait, dans “Le Poids des ap­pa­rences” (éd. Odile Ja­cob), que “l’at­ti­rance existe d’abord pour les vi­sages sy­mé­triques”. Et que “le rap­port taille-hanche est pri­sé quand il se si­tue entre 0,6 et 0,8”. Res­tez, n’al­lez pas vé­ri­fier dans le mi­roir ! Bri­gitte Gré­sy, membre du Haut Con­seil à l’éga­li­té entre les hommes et les femmes***, nuance : “Il ne faut pas faire d’amal­games. Le pro­blème, quand il se pose, est moins dû à la beau­té stric­te­ment, qu’à des atouts sexuel­le­ment mar­qués (forte poi­trine…), sou­te­nus par des choix ves­ti­men­taires, ou à une at­ti­tude. Il ne faut pas sous-es­ti­mer le lan­gage du corps…”

On ne prête qu'aux beaux. Dans de nom­breux mé­tiers (ac­cueil, for­ma­tion, né­go com­mer­ciale, com­mu­ni­ca­tion…), on peut ti­rer par­ti de son phy­sique. Bon sa­laire à la clé. L’éco­no­miste Da­niel Ha­mer­mesh, de l’uni­ver­si­té du Texas, a fait de notre af­faire, son da­da ; on lui doit même ce néo­lo­gisme : “pul­chro­no­mics” (du la­tin “pul­cher”, qui si­gni­fie “beau”). La beau­té, ça paie : en 2011, dans son livre “Beauty Pays : Why At­trac­tive People are More Suc­cess­ful” (“La beau­té paie : pour­quoi les gens beaux ont plus de suc­cès”, éd. Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press), il ré­vèle qu’une moche ga­gne­rait 12 % de moins qu’une jo­lie. Et la beau­té est un puis­sant ac­cé­lé­ra­teur de car­rière. Mieux que des chiffres, ce té­moi­gnage, édi­fiant. Ce­lui de Ni­na, 26 ans, par­tie en An­gle­terre, à Ips­wich, voir si l’herbe y était plus verte. “À mes cours du soir, j’ai ap­pris qu’un com­plexe de salles de ci­né re­cru­tait une di­zaine d’em­ployés. Le jour J, dans un hô­tel, me voi­là à ri­va­li­ser avec des gens chics, bar­dés de su­pers CV.

Moi… avec mon an­glais pour­ri. C’est mon ac­cent, peut-être un bou­ton de che­mi­sier dé­gra­fé, et sû­re­ment mon phy­sique, qui ont convain­cu le boss. J’ai su plus tard qu’il vou­lait une « jo­lie » dans le groupe. Au­jourd’hui, je ma­nage une team de qua­torze per­sonnes au Star­bucks. Ascension ful­gu­rante. Je suis une bos­seuse, certes, mais mon charme exo­tique n’y est pas étran­ger…”

“La beau­té , quelle arme !”, pro­phé­ti­sait Co­co Cha­nel. Oui, sauf que, par­fois, elle se re­tourne contre soi. Cer­taines se sou­viennent peut-être de ces deux af­faires étranges outre-At­lan­tique : en 2010, à Man­hat­tan, De­brah­lee Lo­ren­za­na se fait vi­rer de la Ci­ty Bank, car ju­gée “trop sexy”. En 2013, dans l’Io­wa, un den­tiste li­cen­cie son as­sis­tante pul­peuse, Me­lis­sa Nel­son, après dix ans de col­la­bo­ra­tion, par peur que son ma­riage ne prenne un vi­lain coup de roulette… La plainte pour dis­cri­mi­na­tion de la jeune as­sis­tante a été re­je­tée par la Cour su­prême de l’État. Des épi­phé­no­mènes fous comme l'Amé­rique, pen­sez-vous. Et puis que ces belles na­nas se plaignent, c'est l’hô­pi­tal qui se fout de la cha­ri­té, non ? Elles af­frontent pour­tant une chose ter­rible, le pré­ju­gé, clas­sique et tenace, de la ra­vis­sante idiote. “Les re­marques sexistes fusent, note Bri­gitte Gré­sy. En 2013, dans une étude de l’ins­ti­tut LH2 dont j’ai été rap­por­teure, réa­li­sée au­près de 15 000 sa­la­riés de neuf grandes en­tre­prises fran­çaises, 42 % des femmes disent avoir été dé­ran­gées par des com­pli­ments sur leur te­nue ou leur phy­sique. Dans le monde pro, il règne un concours in­cons­cient de vi­ri­li­té. Et dans cer­taines équipes très mas­cu­lines, ça vire au « Ba­che­lor » à l’en­vers.”

Les sté­réo­types ont la vie dure, comme ce­lui se­lon le­quel ces filles sont des in­ca­pables. Lin­da, notre pre­mier té­moin, se sou­vient : “Quand je dé­mar­chais les banques pri­vées, j’y al­lais avec mon pa­tron, un Brad Pitt. D’ins­tinct, nos in­ter­lo­cu­teurs s’adres­saient à lui. J’étais la po­tiche. Une fois, un ban­quier se tour­nant vers moi m’a même lâ­ché : « Je boi­rais bien un ca­fé, moi ».” Elle avait sans doute la tête de l’em­ploi… Pré­somp­tion d’ap­pa­rence. Ce qui nous amène à ce mé­ca­nisme, énon­cé dès 1979 par Madeline Heil­man, psy de la New York Uni­ver­si­ty : l’ef­fet “Beauty is Beast­ly” (“La beau­té est bes­tiale”). Res­pon­sable R&D, di­rec­teur fi­nan­cier, ingénieur en mé­ca­nique… Les jo­lies femmes ac­cèdent moins aux postes de ma­na­ge­ment ju­gés “mas­cu­lins”, ou pour les­quels le phy­sique n’a pas d’im­por­tance.

Comment cas­ser ce pla­fond de verre ? Presque toutes ont été ten­tées par la “bos­sy at­ti­tude”, for­cer son cô­té au­to­ri­taire, com­pen­ser sa fé­mi­ni­té par un com­por­te­ment vi­ril. She­ryl Sand­berg, nu­mé­ro 2 de Fa­ce­book, vient ain­si de lan­cer une cam­pagne contre ce type de dé­rive, “Ban Bos­sy” (“Ban­nis­sez le mot « au­to­ri­taire »”), à la­quelle ont par­ti­ci­pé Beyon­cé, Jen­ni­fer Garner ou Diane von Furs­ten­berg. Pour af­fron­ter les ju­ge­ments, les ja­lou­sies de filles moins “at­trac­tives”, d’autres s’au­to­cen­surent. “J’ai fi­ni par ne plus por­ter de jupes”, ra­conte Lin­da. Em­ma, splen­dide res­pon­sable “qua­li­té de vie au travail” de 32 ans dans un or­ga­nisme pu­blic, hé­site à se faire ta­touer l’avant­bras. “Je suis dé­jà as­sez voyante, comme ça…”, sou­pire-t-elle. Bri­gitte Gré­sy sug­gère de “prou­ver par l’ac­tion et ses ré­sul­tats, qu’on n’est pas une pou­pée. Il faut évi­ter aus­si de sur­jouer la sé­duc­tion, sur­tout quand, par na­ture, on est avan­ta­gée”. On peut en­fin mé­di­ter cette ci­ta­tion du phi­lo­sophe al­le­mand Lich­ten­berg : “La lai­deur a ce­ci de su­pé­rieur à la beau­té, c’est qu’elle dure.” Un jour, quand la jo­lie fille se fanera, elle de­vra faire face à un autre pro­blème, plus cruel en­core : la jo­lie fille de 20 ans de moins qu’elle.

— GAËL L E BELLEGO * Pour le Dé­fen­seur des droits et l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale du Travail (OIT). ** Se­lon l’ar­ticle 225-2 du Code pé­nal, la dis­cri­mi­na­tion com­mise à l’égard d’une per­sonne est pu­nie de trois ans d’em­pri­son­ne­ment et de 45 000 € d’amende. *** Bri­gitte Gré­sy, au­teure de “La Vie en rose : pour en dé­coudre avec les sté­réo­types” (éd. Al­bin Mi­chel).

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