New Or­leans : la ville qui ne meurt ja­mais

BER­CEAU DU JAZZ ET DU TWERK, “NOLA”, OÙ CONVERGENT BRASS BANDS ET ÉTU­DIANTS EN SPRING BREAK, A AP­PRIS À NE PAS TENDRE L’AUTRE JOUE AUX OU­RA­GANS ET AUX COUPS DU DES­TIN. VI­RÉE DANS UNE COM­MU­NAU­TÉ (D)ÉTON­NANTE.

Be - - ÉDITO - — ANNE- LAURE PI­NEAU *Les quatre sai­sons de “Treme” sont dis­po­nibles en DVD (War­ner Bros). À voir : l’ex­po­si­tion “Great Black Mu­sic” (Cité de la mu­sique, Pa­ris 19, jus­qu’au 24 août), qui montre no­tam­ment une très belle sé­rie de pho­tos sur les brass bands

Dans le Louis Arm­strong Park, ce ma­tin de prin­temps, des di­zaines d’en­fants en uni­forme jaune pous­sin jouent à cache-cache entre les chênes grouillant de che­nilles. Leurs cris ri­cochent sur le pa­vé du coeur sa­cré de la ville, Con­go Square : une pla­cette ronde, re­cons­truite après l’ou­ra­gan Ka­tri­na, qui a vu naître le jazz et le ne­gro spi­ri­tual. C’est ici que, ja­dis, les es­claves se re­trou­vaient pour chan­ter, dan­ser et ten­ter de conser­ver leur afri­ca­ni­té. Dans un État où le Ku Klux Klan fait en­core des émules, 60 % des ha­bi­tants de cette cité sont afro-amé­ri­cains. Mais, noirs comme blancs, très riches ou très pauvres, les quelque 370 000 ha­bi­tants de la ville sont néo-or­léa­nais avant tout : “La ville est le plus grand quar­tier de la pla­nète, nous dé­clame la chan­teuse Char­maine Ne­ville (lire en­ca­dré p. 83). Ici, tout le monde sait qui sont tes pa­rents !”

De­ve­nue amé­ri­caine sur le tard, la cité créole du Mis­sis­sip­pi a été fon­dée par les Fran­çais (qui ont bap­ti­sé les rues), avant d’être cé­dée aux Es­pa­gnols, dont on piste çà et là la trace sur les bal­cons de carte pos­tale. Mais l’his­toire se lit d’abord dans les rues de la ville. “La la­ve­rie au­to­ma­tique au coin d’Arm­strong Park, pointe du doigt Jeff, guide à vé­lo, c’était le pre­mier studio de « N’aw­lins ». C’est ici que Jer­ry Lee Le­wis [16 ans au dé­but des an­nées 50, ndlr] a en­re­gis­tré ses pre­miers mor­ceaux.” De même, au coin de Chartres et de Saint-Louis, la Na­po­leon House, lourde bâ­tisse où l’on sert du “ca­fé au lait” (sic), avait été pré­vue pour ac­cueillir Bo­na­parte après Sainte-Hé­lène. Entre chien et loup, on pour­rait presque croi­ser une dame en robe vic­to­rienne. “Quand on joue sur Jack­son Square, dans la lueur des becs de gaz et l’hu­mi­di­té du fleuve, on a l’im­pres­sion d’être en­tou­rés de spectres, j’adore !”, s’en­flamme la mu­si­cienne Alyn­da Lee Se­gar­ra (lire en­ca­dré ci-contre) en si­ro­tant son verre de vin. À N’aw­lins, de jour comme de nuit, le spec­tacle est à gui­chet ou­vert, et avec des di­zaines de fes­ti­vals an­nuels, il y en a pour tous les goûts. Chaque fois, des cen­taines de bé­né­voles, jeunes et vieux, se pressent pour ai­der au bar, à la rô­tis­soire à co­chon, à la sé­cu­ri­té (plu­tôt laxiste). “Ici, tu crées un fes­ti­val de mu­sique en un cla­que­ment de doigts : tu mets une scène dans un square, tu dis que c’est le French Fes­ti­val, et c’est bon !”, s’amuse un vieil éden­té at­ti­ré par notre ac­cent. Dans les rues du quar­tier fran­çais, les bars ra­co­leurs de Bour­bon Street beuglent de la pop et vendent des pintes de trois litres à em­por­ter. Le soir, French­men Street est le pou­mon mu­si­cal de la ville. Au car­re­four avec la rue de Chartres, une di­zaine d’ados

en longs T-shirts blancs soufflent dans leurs cuivres sur un rythme fé­roce : plus tu joues fort, plus tu rem­plis de tips les car­tons et cas­quettes que tu fais tour­ner. Cette scène de rue, ba­nale, éclip­se­rait presque les lé­gen­daires portes du Spot­ted Cat, du Blue Nile ou du d.b.a., où les concerts semblent se ré­pondre les uns aux autres.

JOUER POUR SUR­VIVRE

Loin de ces sen­tiers bat­tus, la ra­dio as­so­cia­tive Wwoz en­voie les ama­teurs d’aven­tures mu­si­cales vers les fau­bourgs plus po­pu­laires. Dans le Tre­mé (quar­tier qui a don­né son nom à la sé­rie té­lé­vi­sée*), le Cand­le­light Lounge est une ins­ti­tu­tion. Tous les mer­cre­dis, on peut y écou­ter la fan­fare du Tre­mé Brass Band. Les 10 dol­lars d’en­trée, qui donnent aus­si droit à un bol de ha­ri­cots, per­mettent au club d’être ou­vert toute la se­maine et à ce pe­tit bout de cité de res­ter dy­na­mique. Gla­dys règne dans la ba­raque en maî­tresse femme. Dis­tri­buant bières lo­cales et bai­sers, elle choi­sit sans chi­chis ni dis­cus­sion avec qui vous al­lez dan­ser. Plus loin, au-de­là des quatre-voies, s’étendent les 7th et 9th wards, quar­tiers gan­gre­nés par la drogue. “Vous n’ima­gi­nez pas ce qu’on ap­prend aux gosses dans ces écoles, dé­plore Ca­rol Be­belle, ac­ti­viste de l’édu­ca­tion po­pu­laire (lire en­ca­dré p. 85). Ils savent à peine lire quand ils en sortent.” Et pour­tant, beau­coup de ces jeunes ont pro­fi­té de leur sco­la­ri­té pour échap­per à un des­tin tout tra­cé. Comme le Hot 8, fan­fare re­con­nue qui a per­du trois membres dans des fu­sillades, le TBC Brass Band (pour “To be conti­nued”) est né entre les murs gri­sâtres d’un de ces ly­cées. Ce di­manche d’avril, ils font mar­cher au pas des cen­taines de fi­dèles. Ces pa­rades do­mi­ni­cales, qui

trouvent leurs ra­cines dans les tam­bours de Con­go Square, étaient à l’ori­gine des convois fu­né­raires. Ré­gu­liè­re­ment, dans les quar­tiers du Tre­mé ou de Mid-Ci­ty, après la messe, la foule suit les cuivres qui hurlent. Tous chantent en agi­tant les fesses, les mou­choirs, les éven­tails. Et il vaut mieux avoir de bonnes chaus­sures : la transe, sous le rou­le­ment de la caisse claire, peut du­rer quatre heures, avec shots de vod­ka à su­cer et bières à té­ter. “Wal­king al­ways”, pour prou­ver qu’on est vi­vant. Car la ville se sou­vien­dra tou­jours qu’en août 2005, des mil­liers d’âmes ont pé­ri. Un trau­ma­tisme qui s’appelle Ka­tri­na et qui a don­né lieu à bien des lé­gendes : on dit que des cro­co­diles ont man­gé des en­fants, que les flics ont abattu des fuyards. On mur­mure que le gou­ver­ne­ment a fait sau­ter les digues pour pré­ser­ver les riches et noyer les pauvres. “Ils ont es­sayé de nous foutre de­hors”, conti­nuent de chan­ter les ar­tistes. Au-de­là de ces anec­dotes, qui ont une part de réa­li­té, cha­cun a son his­toire de sur­vi­vance. “Mon fils ap­pre­nait le tu­ba avant l’ou­ra­gan, confie Kirk Jo­seph, mu­si­cien du Dirty Do­zen Brass Band. Quand on a été dé­pla­cés en Ala­ba­ma, il a dû ar­rê­ter, et main­te­nant c’est trop tard. Ça fai­sait sept gé­né­ra­tions qu’on fai­sait de la mu­sique. Bah, il fe­ra autre chose de sa vie !” Résilient, le Néo-Or­léa­nais n’ou­blie pas les morts mais avance sans cour­ber l’échine. Dans cette ville bien vi­vante, tout le monde est ta­toué de mille couleurs. Il n’est pas rare au­jourd’hui de voir gra­vés sur les épaules des ha­bi­tants leur propre nom, pré­nom et date de nais­sance. “Après la tem­pête, des corps n’ont pas été iden­ti­fiés, nous ré­vèle une jeune habitante. Je ne veux pas que ça m’arrive. C’est pour ça que je me suis fait ta­touer mon visage sur

l’épaule.” Neuf ans après, les traces de l’ou­ra­gan sont en­core vi­sibles par en­droits. Mais la vie a re­pris ses droits. Le vaillant Ro­nald Le­wis a ins­tal­lé, au fond de son jar­din, la House of Dance and Fea­thers (“la mai­son de la danse et des plumes”). Sur la porte, un pan­neau nous adresse cette phrase pro­phé­tique : “Come as a stran­ger, leave as a friend” (“ar­ri­vez en étran­ger, re­par­tez en ami”). Mi­nus­cule, ce musée ar­ti­sa­nal est dé­dié aux In­diens de Mar­di Gras et à leurs im­pres­sion­nants uni­formes de plumes et de perles scin­tillantes (pho­to en haut à gauche). Por­tés par les Afro-Amé­ri­cains, ces cos­tumes rendent hom­mage aux In­diens du delta qui ont ai­dé leurs an­cêtres es­claves à fuir. Chaque an­née, les “chefs” de la pa­rade dé­pensent des for­tunes pour leurs pa­rures. Le jour J, ou Su­per Sun­day, la ville en­tière rai­sonne au rythme de la cé­lé­bra­tion. La foule, ras­sem­blée de­puis le Ta­co Bell de Clai­borne Ave­nue aux pe­louses du A.L. Da­vis Park, a créé un gi­gan­tesque bou­chon. Ça klaxonne de joie plus que de co­lère. Car si les fes­ti­vi­tés sont l’oc­ca­sion de dé­cor­ti­quer des ki­los d’écre­visses sur le trot­toir, elles per­mettent sur­tout d’ad­mi­rer les nou­veaux cos­tumes du Big Chief et de ses aco­lytes au son des fan­fares. Lance fac­tice et bière à la main, ils exultent à tous les car­re­fours. Bet­sy, Ri­ta et sur­tout Ka­tri­na n’ont pas su les faire taire. Et l’ad­dic­tion à la ville sai­sit vite le vi­si­teur : une lé­gende dit que quand on boit l’eau du ro­bi­net à New Or­leans, on est obli­gé de re­ve­nir. Ce goût de vase et de sel est un sort je­té par ce pe­tit mor­ceau d’Amé­rique.

Do­reen Ket­chens, à la cla­ri­nette, et son groupe Do­reen’s Jazz, pen­dant le French Quar­ter Fes­ti­val,

sur Royal Street.

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