Un an après... avoir com­men­cé le SM

JO­SÉ­PHINE, DÉ­CO­RA­TRICE, A 32 ANS. ELLE EST TRÈS AMOU­REUSE DE PAUL. DER­RIÈRE UNE AP­PA­RENCE DE COUPLE “NOR­MAL”, ILS VIVENT UNE HIS­TOIRE D’AMOUR… TRÈS SPÉ­CIALE.

Be - - ÉDITO - PAR HO­NO­RINE CROSNIER — PRO­POS RE­CUEILLIS

Je ne sais pas ce que c’est que d’ai­mer “nor­ma­le­ment”. Si je re­garde en ar­rière, il est évident que mes his­toires d’amour n’ont pas l’odeur des contes de fées. Loin des sou­liers de vair et des ru­bans de soie, elles ont, pour la plu­part, été dou­lou­reuses, conflic­tuelles, dé­chi­rantes. Pour­tant, mal­gré ces ex­pé­riences ré­pé­tées, rien ne m’a pré­pa­rée à vivre ce que je vis au­jourd’hui avec Paul. Là, c’est autre chose. On est ailleurs, dans un monde où le pa­ra­dis res­semble aux té­nèbres. Où les bai­sers sont des mor­sures et les ca­resses, des griffes. Ici, der­rière les ri­deaux rouges de notre chambre, au mi­lieu de nos cous­sins et de nos pho­tos de fa­mille, quand d’autres portent des py­ja­mas, moi, je porte des robes en la­tex et je re­çois des coups de fouet.

LA DÉ­COU­VERTE D’UN PLAI­SIR IN­CON­NU

Je ren­contre Paul chez une amie d’ami. Je le re­marque tout de suite quand il arrive. À sa voix rauque d’abord, à la ma­nière dont il dit “bon­soir” en passant la porte. Quelque chose d’étrange émane de lui. Un grand blond avec des yeux noirs, je n’en avais ja­mais vu avant lui. Il s’as­soit tout de suite à cô­té de moi. Il prend le pre­mier verre de­vant lui et nous com­men­çons à dis­cu­ter très sim­ple­ment. Et très sim­ple­ment, je tombe amou­reuse de tout. De ses mains blanches, de ses gestes pré­cis, de son sou­rire qui ne montre pas ses dents et de ses sou­pirs après chaque fin de phrase. Paul dé­gage une sen­sua­li­té qui pour­rait faire rou­gir les meubles. À la fin de ce dî­ner, très na­tu­rel­le­ment, Paul me rac­com­pagne en bas de chez moi. Il m’em­brasse dans la voi­ture et je lui pro­pose de mon­ter. Ce qu’il ne fait pas. Il me dit qu’il est tard, qu’il est fa­ti­gué et qu’il m’ap­pel­le­ra de­main. Le len­de­main, Paul m’em­mène dî­ner dans un ja­po­nais tout ce qu’il y a de plus clas­sique. Il fait froid de­hors mais le sa­ké est tiède. Nous en bu­vons beau­coup. Je suis brû­lante. Je veux que le re­pas se ter­mine vite. Je veux Paul. Je le veux tout en­tier, tout nu et en moi. Quand nous ar­ri­vons à mon ap­part, Paul se jette sur moi comme un ado­les­cent pas très à l’aise. Ses gestes sont mal­adroits et ses bai­sers, ner­veux. Je vois bien que quelque chose ne va pas, mais je ne peux pas me l’expliquer. Nous fai­sons l’amour vite et mal sur mon ca­na­pé. Paul se rha­bille, j’ai en­vie de pleu­rer. Il s’en va. Je me douche et m’en­dors sans voir que sur mon té­lé­phone, il y a un tex­to : “Je suis dé­so­lé.” Nous au­rions pu en res­ter là mais, bien sûr, j’ai per­sé­vé­ré. Quelque chose me liait à lui, comme une ob­ses­sion, il fal­lait que je sache, que je com­prenne, que je me jette de­dans. La se­maine d’après, c’est moi qui prends les de­vants et nous dî­nons chez lui, cette fois. Un appartement clas­sique, très blanc, sans fan­tai­sie. Dans la cui­sine, Paul re­mue une poê­lée de cham­pi­gnons pen­dant que je le re­garde, as­sise sur la table. Tout à coup, Paul se re­tourne et m’em­brasse. Il dé­grafe les bou­tons de mon jean, m’al­longe sur la table en me te­nant les mains. Il res­pire fort. Ses va-et-vient sont ra­pides et puis­sants. Ma tête cogne sur le bois et peu à peu, je sens une cer­taine vio­lence mon­ter en lui. Paul me tire main­te­nant les che­veux, il me de­mande si j’aime ça, si j’aime le sen­tir en moi, si j’aime quand il me “prend” comme ça. Je ré­ponds oui. Moi qui d’ha­bi­tude aime la dou­ceur, moi qui jus­qu’alors pré­fé­rais dé­ci­der et choi­sir, je me sur­prends à ai­mer lui obéir. Paul plante sa main sur mon cou et

res­serre ses doigts au­tour de ma nuque. Il m’étrangle. Dou­ce­ment d’abord, puis plus fort. Sa main me laisse à peine la pos­si­bi­li­té de res­pi­rer. Je vois trouble, je suis au bord de l’éva­nouis­se­ment, et sans que je m’en rende compte, je lui dis “conti­nue, conti­nue”. Ce jour-là, je jouis tel­le­ment fort que tout mon corps se met à trem­bler. Je me re­lève, son­née, une par­tie de moi est hon­teuse, l’autre, éblouie. Quelque chose vient de se pas­ser, quelque chose de nou­veau, je viens d’ex­plo­rer une par­tie in­con­nue de moi-même, peut-être la par­tie la plus in­time, la plus ca­chée, la plus in­avouée. Avec Paul, ce soir-là, je dé­couvre le plai­sir dans la sou­mis­sion et la jouis­sance dans les coups. Et ce n’est que le dé­but.

UN SEN­TI­MENT DE PUIS­SANCE

Les jours passent et nos jeux s’in­ten­si­fient. Hors de notre lit, Paul est doux, gen­til, at­ten­tif. Il est ex­quis. Mes amis l’aiment tout de suite et les siens m’adoptent sans bron­cher. Per­sonne ne se doute, je crois, de ce qui se joue dans notre chambre. Per­sonne n’ima­gine que lorsque nous ren­trons du ci­né­ma ou du res­tau­rant, Paul m’at­tache avec des cordes à une chaise alors que je suis nue, sur le sol, les yeux ban­dés. En ap­pa­rence, c’est vrai, nous sommes un couple nor­mal. Un soir, après un dî­ner chez Paul, à peine le der­nier couple par­ti, nous avons vé­ri­ta­ble­ment “dan­sé” au-des­sus des flammes de l’en­fer. Paul me de­mande de m’al­lon­ger par terre dans le sa­lon. Il m’at­tache les pieds et les mains. Cette fois-ci, il ne me bande pas les yeux. Il quitte la pièce et re­vient avec un cou­teau de cui­sine. J’ai un pre­mier sen­ti­ment d’ef­froi puis, très vite, c’est l’ex­ci­ta­tion qui me do­mine. Il s’ap­proche, me re­garde fixe­ment et penche le cou­teau sur ma robe. Je sens la lame se coin­cer dans le tis­su, seul l’étoffe me pro­tège de sa pointe. Je la sens tout près de ma peau, elle me fait dé­jà mal mais je ne crie pas. Paul dé­chire tout dou­ce­ment ma robe en deux. Il fait de même avec mes sous­vê­te­ments. Sur la hanche droite, je sens tout à coup que la lame s’en­fonce plus pro­fon­dé­ment. Je saigne. Paul lèche mon sang en me re­gar­dant. Il ne parle pas. Il y a une ex­trême ten­sion dans son si­lence, une im­mense rai­deur et dans cette même rai­deur pour­tant, une ex­trême sen­sua­li­té. Paul me gifle main­te­nant. Il s’ar­rête mais je l’im­plore de conti­nuer. Je le sup­plie de me faire en­core plus mal. Il en­lève alors la cein­ture de son jean et me fouette avec une vio­lence de bour­reau. Je crie, mais de plai­sir. Je suis sa chose, son otage, son es­clave, son pan­tin, son jouet. Cette sou­mis­sion me donne étran­ge­ment de la puis­sance puisque je n’en ai pas peur. C’est moi qui dé­cide de mon sort. Et même si c’est ma peau qui re­çoit les at­taques, c’est avec mon consen­te­ment. Paul rentre main­te­nant en moi et à chaque coup de reins, il me donne une fes­sée. Il me dit “tu es à moi, tu es à moi” puis d’autres phrases très crues. Tel­le­ment crues qu’elles ne s’écrivent pas. Paul me mord le cou comme un vam­pire puis m’étrangle. Paul jouit très fort ce soir-là. Après lui, je jouis aus­si et je m’éva­nouis. De coups, de plai­sir, de fa­tigue, je ne sais plus, de toute fa­çon, je ne fais plus la dif­fé­rence. Quand je re­prends mes es­prits, je suis une chose inerte et at­ta­chée. Sur mon corps, des marques rouges, des en­tailles, des bleus et la trace de ses mains par­tout sur moi. Mais rien sur le visage qui puisse me tra­hir en plein jour. Paul me dé­tache et me porte jus­qu’à la chambre. Il m’appelle “mon amour” et me dit “bonne nuit, ma beau­té”. Il se serre contre moi et nous nous en­dor­mons en cuillère, comme le font les gens dé­li­cats. Au­jourd’hui, je me suis ins­tal­lée chez Paul et j’ai com­plè­te­ment épou­sé son mode de vie. En de­hors de notre “lit”, notre re­la­tion est d’une dou­ceur in­ima­gi­nable. Sa bien­veillance, son in­tel­li­gence ain­si que tout ce qu’il est le rendent chaque jour plus pré­cieux à mes yeux que la veille. Je lui confie tout. Il de­vine cha­cune de mes peines, il est heu­reux si je vais bien et me con­sole les soirs d’orage. Je lui fais une confiance aveugle. Aus­si étrange que ce­la puisse pa­raître après un ré­cit comme ce­lui-là, je di­rais même que la confiance est la terre de notre re­la­tion. C’est là qu’elle prend ra­cine. Ne faut-il pas avoir une foi ab­so­lue en l’autre pour être ca­pable de se sou­mettre à ce point, pour lui lais­ser dis­po­ser de notre peau et de notre corps de cette ma­nière ? Ne faut-il pas croire en l’autre im­men­sé­ment pour lui of­frir cette ex­trême su­jé­tion ? N’est-ce pas là fi­na­le­ment l’ul­time amour ?

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