Le girl po­wer se porte très sexy

SHORTS EN LA­TEX ET DIS­COURS EN­GA­GÉ : LES STAR­LETTES D’AU­JOURD’HUI JOUENT AVEC LES CONTRA­DIC­TIONS ET DOTENT LEUR CORPS D’UN NOU­VEAU POU­VOIR : LE FÉ­MI­NISME POP.

Be - - ÉDITO - —ALICE PFEIF­FER *“Girl – cu­ra­ted by Phar­rell Williams”, Ga­le­rie Perrotin, 60, rue de Turenne, Pa­ris 3. Jus­qu’au 25 juin. perrotin.com **En DVD à la carte sur bou­tique.arte.tv/ f9737-sex_­mu­sic_ ***Le bounce est un genre de hip-hop de La Nou­velle-Or­léans, n

“Je fe­rai n’im­porte quoi pour vous, tout ce que vous vou­lez, tout ce dont vous avez be­soin”, chante Phar­rell Williams à la gent fé­mi­nine dans son album “Girl”, qu’il truffe de col­la­bo­ra­tions avec des ar­tistes dont Ali­cia Keys et Mi­ley Cy­rus. Il ap­plique cette fois sa phi­lo­so­phie “Girl Po­wer” à l’art contem­po­rain, en jouant les cu­ra­teurs le temps d’une ex­po­si­tion à la ga­le­rie pa­ri­sienne bran­chée Em­ma­nuel Perrotin*. Dé­dié “aux femmes libres et fortes”, se­lon le chan­teur, le show met en scène di­verses fi­gures clés de l’art contem­po­rain, de Cin­dy Sher­man à So­phie Calle en passant par Ma­ri­na Abra­mo­vic. Leur point com­mun ? Une mise en scène cri­tique de leur corps per­met­tant de sou­le­ver une mul­ti­pli­ci­té de ques­tions sur le genre, la sexua­li­té, et la construc­tion iden­ti­taire. “Toutes ces ques­tions sont trai­tées avec les 45 oeuvres ex­po­sées, si­gnées par 37 ar­tistes dont 18 femmes, com­mente pour nous le ga­le­riste Em­ma­nuel Perrotin. On reste comme Phar­rell

aime l’être dans sa mu­sique, dans une forme d’éros, de re­la­tion avec le pu­blic, avec les spec­ta­teurs. Les oeuvres se parlent entre elles, même par­fois se confrontent, mais il y a une forme d’har­mo­nie sé­duc­tive qui se dé­gage de cet en­semble.” Une chose est sûre, Phar­rell est

dans l’air du temps : il met en évi­dence l’in­té­rêt – très en vogue – pour la condition fé­mi­nine dans le show-biz. Se­lon “Time Ma­ga­zine”, la mode est ef­fec­ti­ve­ment au “fé­mi­nisme pop” : si les deux étaient long­temps in­com­pa­tibles (la pop ap­par­te­nant à un sys­tème pa­triar­cal d’en­ter­tain­ment nor­mé et ré­duc­teur), des star­lettes aus­si puis­santes que mains­tream peuvent dé­sor­mais émer­ger. Force est de consta­ter que c’est Beyon­cé et non un énième PDG qui orne la cou­ver­ture du “Time” pré­sen­tant les cent per­sonnes les plus in­fluentes du monde. La chan­teuse pose à moi­tié nue (en Alexandre Vau­thier) mais le re­gard as­su­ré. “Sa force est d’avoir com­pris qu’on peut être puis­sante et

sexy à la fois”, écrit She­ryl Sand­berg (nu­mé­ro deux de Fa­ce­book) à son su­jet. Voi­ci une nou­velle gé­né­ra­tion d’ama­zones fu­rieu­se­ment sexy, sans peur et so­li­daires. La place des femmes et de leur

corps dans la pop a tou­jours été une source in­fi­nie de ques­tion­ne­ments et de re­ven­di­ca­tions. Comme le re­trace “Sex & Mu­sic”**, le brillant documentaire de Ju­lie Be­nas­ra sur Arte, le simple fait de chan­ter et de s’im­po­ser sur scène est en soi un acte re­ven­di­ca­teur. Dès les an­nées 50, des ro­ckeuses ont choi­si de quit­ter la sphère pri­vée qui leur était vouée, pour in­ves­tir un es­pace pu­blic et éman­ci­pa­toire. “Elles pas­saient ain­si de do­mi­nées à do­mi­nantes, elles pre­naient le mi­cro sans se conten­ter de faire gen­ti­ment les choeurs. La scène était à elle, le pu­blic était là pour ne voir qu’elles”, ex­plique la réa­li­sa­trice. Le pou­voir, les chan­teuses le trouvent aus­si au fil des an­nées dans l’utilisation sub­ver­sive de cer­taines pa­roles : quand Wan­da Jack­son

re­prend la chan­son d’El­vis Pres­ley “Hard Hea­ded Wo­man”, elle dé­tourne une mo­que­rie mi­so­gyne en hymne fé­mi­niste. Et quand Les­ley Gore as­sure “You Don’t Own Me”, l’in­can­ta­tion est miel­leuse, certes, mais le mes­sage, clair. Plus tard, les mou­ve­ments de rock fé­mi­nin se di­vi­se­ront en deux ex­pres­sions op­po­sées. D’un cô­té, cer­taines chan­teuses re­prennent des codes vi­rils pour sug­gé­rer que la force mas­cu­line n’a rien de bio­lo­gique, mais qu’il s’agit d’une confiance en soi in­di­vi­duelle – on pense no­tam­ment à Pat­ti Smith et ses vestes de cos­tume. À l’autre ex­trême, Deb­by Har­ry, Ni­na Ha­gen et Ma­don­na dé­tournent des cli­chés ul­tra fé­mi­nins, évo­quant dé­li­bé­ré­ment l’uni­vers du strip-tease et de la pros­ti­tu­tion (le vi­nyle, le la­tex, les ré­fé­rences au bon­dage), et les cha­hutent pour en faire des armes de com­bat. Dans les an­nées 90, on as­siste au mé­lange grunge et ba­by doll de Court­ney Love, à la pro­voc et au tra­ves­tis­se­ment de Peaches, au trouble an­dro­gyne et rock de PJ Harvey. Un point com­mun : les femmes re­fusent sys­té­ma­ti­que­ment la sphère ma­ter­nelle et do­mes­tique. Elles veulent mon­trer que leur corps n’ap­par­tient qu’à elles.

Au­jourd’hui, culture YouPorn oblige, les images ul­tra sexuelles sont plus ba­nales que ja­mais. Dé­sir de ré­ap­pro­pria­tion ou de ré­bel­lion, il est peu sur­pre­nant qu’une flo­pée de jeunes chan­teuses nées dans l’ère In­ter­net cherchent à se ré­ap­pro­prier un corps qui leur a été dé­ro­bé par la ba­na­li­sa­tion de la sexua­li­té. Ri­han­na, Mi­ley Cy­rus, Ka­tie Per­ry uti­lisent des codes flir­tant avec le por­no, qu’elles re­mixent à leur gré. Mi­ley Cy­rus en est le par­fait exemple. Elle se tré­mousse en­tou­rée d’une ri­bam­belle d’ob­jets phal­liques, pose à quatre pattes dans ses clips. Pour­tant, elle se consi­dère comme “une des plus grandes fé­mi­nistes du mi­lieu”, et trouve sa pra­tique ac­tuelle bien plus li­ber­taire et forte que ses an­nées sages, vir­gi­nales, de “Han­nah Mon­ta­na”, re­flet de la culture pu­ri­taine qui l’em­pri­son­nait. Idem pour Brooke Can­dy ou La­dy Ga­ga : elles sont aus­si pro­voc qu’an­ti­sé­duc­tion, et ne ré­vèlent rien de leur orien­ta­tion sexuelle ou de leur vie pri­vée.

“Elles sont ul­tra sexy, certes, mais re­fusent d’être pas­sives, ap­puie Ju­lie Be­nas­ra. Elles ont le pou­voir ! Elles do­minent la scène, rem­plissent les stades, hurlent, ap­pellent à la so­li­da­ri­té fé­mi­nine.” Quoi de plus mo­ti­vant qu’une Beyon­cé dé­cla­rant “Girls run the world” – et quelle fa­çon plus ef­fi­cace d’éveiller un ins­tinct fé­mi­niste chez des mil­lions de jeunes filles à

“Pen­dant long­temps, une femme en­ga­gée de­vait s’en­lai­dir. Ce n’est plus le cas”

tra­vers le monde ? Pour Sarah Cons­tan­tin, membre des Femen et jour­na­liste, se jouer des codes de beau­té clas­siques n’est pas un pro­blème : le corps de­vient le porte-parole, il est in­ves­ti de mes­sages po­li­tiques et contes­ta­taires. “Pen­dant long­temps, une fille en­ga­gée de­vait s’en­lai­dir. Ce n’est plus le cas, et le mes­sage n’en est que plus ef­fi­cace car en phase avec les femmes contem­po­raines.” Ain­si, à la fa­çon d’une Bond girl 3.0, ces star­lettes choi­sissent de faire usage du sex-ap­peal plu­tôt que de le re­nier, au­tre­ment dit de jouir d’un vieux pou­voir fé­mi­nin dans un but choi­si – et éprou­vé de­puis la reine Es­ther jus­qu’à Pus­sy Ga­lore. Ce­pen­dant, le ré­sul­tat peut être plus in­quié­tant. Si la mo­ti­va­tion de Mi­ley ou Ri­han­na est po­si­tive, le pas­sage à l’acte est par­fois plus fâ­cheux. Pre­nons le cas du twerk : cette pra­tique née au sein de la scène queer Bounce***, rap­pel dia­spo­rique de danse afri­caine, n’est en soi au­cu­ne­ment sexiste. Seule­ment, une fois rat­tra­pée par la ma­chine Hol­ly­wood, voi­là Mi­ley en train de twer­ker de fa­con ap­proxi­ma­tive contre la bra­guette de l’ul­tra­ma­cho Ro­bin Thicke, sans même rendre hom­mage à ses in­fluences. Peu de temps après, la­dite fé­mi­niste po­se­ra aus­si pour Ter­ry Ri­chard­son, en pour­suite ju­di­ciaire pour agres­sion sexuelle à l’en­contre de ses mannequins... Quant à Ri­han­na, elle a beau por­ter les che­veux courts et jouer les lou­bards, elle a eu du mal à quit­ter Ch­ris Brown qui la ta­basse al­lè­gre­ment. Le corps dé­nu­dé et mé­dia­ti­sé n’est donc pas in­com­pa­tible avec un mes­sage po­si­tif, mais il est trop souvent rat­tra­pé, en­ca­dré, dé­for­mé. Ré­cu­pé­ré. “On ne peut pas dé­ta­cher un geste de son contexte ou de son his­toire. Alors, la sub­ver­sion doit se faire sub­tile : une sexua­li­té fluide et li­bé­rée, une dé­ci­sion per­son­nelle de re­fu­ser cer­taines choses. Chaque femme à la pos­si­bi­li­té d’in­jec­ter du pou­voir dans ses te­nues et dans son quo­ti­dien”, es­time la jour­na­liste Caroline Elea­no­witz, du site fé­mi­niste Je­ze­bel, spé­cia­li­sée dans la lin­ge­rie. Comment faire ? “Il faut dé­ci­der par soi-même, plu­tôt que de se lais­ser en­traî­ner par un boy­friend ou une ten­dance. Il faut res­pec­ter sa mor­pho­lo­gie na­tu­relle, prendre des vê­te­ments qui nous vont et nous flattent. Si un ha­bit pro­voc nous fait nous sen­tir bien, tant mieux. La règle d’or : si on n’est pas par­fai­te­ment à l’aise, on ne se force pas !”

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