Au royaume des ghet­to di­vas

LES PO­DIUMS SE LAISSENT IR­RÉ­SIS­TI­BLE­MENT CONQUÉ­RIR PAR LE STYLE TRÈS OSÉ DES NOU­VELLES STARS FÉ­MI­NINES DU HIP-HOP. EXPLICATION.

Be - - ÉDITO - *volume.re­vues.org — MAR­TA REPRESA

Le 2 juin, Ste­ven Kolb, di­rec­teur du CFDA (Con­seil des créa­teurs de mode amé­ri­cains, où An­na Win­tour exerce une in­fluence ai­guë), a sa­cré son icône de mode, comme chaque an­née. La ga­gnante ? Ri­han­na, sa­luée “pour son in­fluence sur l’in­dus­trie en tant qu’am­bas­sa­drice du style la plus ex­ci­tante du mo­ment”. L’an­née 2014 est dé­ci­dé­ment celle de la chan­teuse bar­ba­dienne qui, avec ses 50 mil­lions de disques ven­dus (et au­tant de nu­mé­ros 1 que Mi­chael Jack­son tout au long de sa vie), a conquis non seule­ment le mar­ché de la mu­sique, mais aus­si ce­lui de la mode. La voi­là au der­nier dé­fi­lé prêt-àpor­ter Cha­nel, en tweed rose et bas­kets. Au Met Ball, ha­billée d’une jupe longue et d’un cropped top si­gnés Stel­la McCart­ney, qui pourraient être aus­si bien ins­pi­rés d’un film noir que du look des rap­peuses de Salt-n-Pe­pa dans le New York des 90s. Ri­han­na a le chic pour as­so­cier un man­teau en vi­son à des créoles en or, et le por­ter avec une as­su­rance com­pa­rable à celle d’une Joan Craw­ford. Et elle n’est la pas seule à mixer les codes du luxe et ceux des bad girls. Mi­ley Cy­rus est aus­si à l’aise en jog­ging qu’en cuis­sardes Lou­bou­tin et

veste cou­ture vin­tage. Ig­gy Aza­lea porte orte sans com­plexes des robes de soirée Emi­lio Puc­ci re­haus­sées de nail art clin­quant. Azea­lia Banks, elle, chante en ar­bo­rant un smo­king Karl La­ger­feld d et des che­veux vert jade, comme une ver­sion sea­punk de Mar­lene Die­trich... Bien­ve­nue à l’ère des ghet­to di­vas.

Ce style – mé­lange à parts égales de bling,

de chic, de mau­vais goût as­su­mé et d’avant-garde – ne peut être sé­pa­ré de la nou­velle vague des stars fé­mi­nines du hip-hop, uni­vers d’ha­bi­tude ul­tra ma­cho. L’ar­ri­vée en 2007 de Ni­cki Mi­naj dans l’arène a ou­vert les portes à une nou­velle garde de rap­peuses (dont Azea­lia Banks et Ig­gy Aza­lea, mais aus­si Kreay­shawn, Brooke Can­dy ou An­gel Haze) qui re­prennent le look des pion­nières Mis­sy El­liott, Lil Kim et Lau­ryn Hill, avec un twist ul­tra fé­mi­nin. Rouge à lèvres, ongles dan­ge­reu­se­ment longs et robes paille­tées viennent alors s’ajou­ter aux bi­joux XL, aux lo­gos vi­sibles et aux vê­te­ments de sport tra­di­tion­nel­le­ment as­so­ciés à la culture hip-hop amé­ri­caine. “L’ob­jec­tif de ce style a tou­jours été l’hy­per­vi­si­bi­li­té. L’or, les voi­tures et les vê­te­ments chers sont la pro­tes­ta­tion es­thé­tique d’une po­pu­la­tion ra­cia­le­ment dé­ni­grée, igno­rée et so­cia­le­ment in­vi­sible”, ex­plique Franck Frei­tas, so­cio­logue spé­cia­liste des cultures noires et doc­to­rant en sciences po­li­tiques à l’uni­ver­si­té Pa­ris-8, col­la­bo­ra­teur de la re­vue mu­si­cale “Volume !”* “Mais ce look, qui, pen­dant les 90s, avait de très fortes conno­ta­tions gang­sta, a évo­lué avec les an­nées, pour­suit-il. Et les marques avec : na­guère em­bar­ras­sées d’être des sym­boles de stan­ding pour cette po­pu­la­tion, elles en sont dé­sor­mais fières, de­puis qu’elles se sont aper­çues que l’éloge ren­du par les rap­peurs leur pro­fi­tait gran­de­ment.” À par­tir des an­nées 2000, un rap­port de fas­ci­na­tion mu­tuelle fa­çon “je t’aime moi non plus” s’éta­blit, en grande par­tie grâce à des créa­teurs comme Tom Ford et Marc Ja­cobs, amé­ri­cains et dé­com­plexés. Les mai­sons éta­blies en Eu­rope, sous le poids d’une tra­di­tion aris­to­cra­tique, ont bien plus de ré­serves. Mais si, en 2013, l’équipe d’Elie Saab fait la moue de­vant Ig­gy Aza­lea, le re­fus de l’ha­biller ne du­re­ra pas long­temps : en jan­vier der­nier, aux Gram­my, l’Aus­tra­lienne est ap­pa­rue dans une élé­gante robe blanche bro­dée de perles grif­fée du créa­teur li­ba­nais. Pas le genre de look qu’on as­so­cie à une chan­teuse de hip-hop. Se­lon Franck Frei­tas, cette gé­né­ra­tion d’ar­tistes a bri­sé le sté­réo­type de la rap­peuse. “Il ne leur suf­fit plus d’avoir un compte ban­caire gon­flé, il leur faut aus­si le sta­tut bour­geois qui va avec, même si elles ne re­nient pas leurs ori­gines. Ces ar­tistes veulent de­ve­nir col­lec­tion­neuses d’art, membres de coun­try-clubs et ci­toyennes res­pec­tées. Et ça passe for­cé­ment par la mode. Quant aux marques, elles voient l’as­so­cia­tion avec ces nou­velles stars comme une stra­té­gie mar­ke­ting. Ça les ra­jeu­nit.” Mais les griffes ne sont pas les seules à y ga­gner : “Je sais comment jouer le jeu et ob­te­nir ce que je veux”, avoue Ig­gy Aza­lea. L’am­bi­tieuse ar­tiste, nu­mé­ro 1 des ventes de­puis le lan­ce­ment de son pre­mier album en avril, ap­pa­rais­sait en sep­tembre der­nier au dé­fi­lé Ch­loé vê­tue d’un ber­mu­da mas­cu­lin et d’une che­mise en po­pe­line de co­ton, sa­ge­ment bou­ton­née. “Si vous pen­sez que j’ai choi­si cet en­semble sim­ple­ment parce

que je vou­lais le por­ter, vous avez tort ! Je l’ai pris parce que c’était le look ap­pro­prié à l’oc­ca­sion, et parce que je sa­vais qu’il plai­rait à la mai­son et aux mé­dias. Au dé­but, per­sonne ne vou­lait m’ha­biller, ma mu­sique était bien trop pro­vo­cante. Donc, j’ai ap­pris à me pré­sen­ter aux créa­teurs sous une cer­taine lu­mière.” Cette tac­tique a ses ré­sul­tats : le très conser­va­teur “Vogue” americain a ré­cem­ment dé­dié un ar­ticle à celle qu’il qua­li­fie de “it girl”. À son tour d’in­fluen­cer les créa­teurs. Pe­ter Dun­das, di­rec­teur ar­tis­tique d’Emi­lio Puc­ci (et fan de Ri­han­na, Ri­ta Ora, etc.), ne cache pas son ad­mi­ra­tion pour l’es­thé­tique des ghet­to di­vas. Il qua­li­fie Ig­gy Aza­lea de “croi­se­ment entre pin-up for­ties et gang­sta girl” et voit Ri­han­na comme “la fille que toutes les autres vou­draient être”. Sa col­lec­tion prin­temps-été 2014 pour la mai­son flo­ren­tine est le re­flet de cet en­thou­siasme : bom­bers im­pri­més por­tés sur des hauts en ré­sille trans­pa­rente, boxers-shorts en cuir noir et mi­ni­jupes bro­dées de paillettes mul­ti­co­lores sem­blaient être ima­gi­nés rien que pour des clips de hip-hop. Lors de son dé­fi­lé DKNY, Don­na Ka­ran pré­sen­tait une suc­ces­sion de cas­quettes de ba­se­ball et sweats à ca­puche. Men­tion d’hon­neur, le show était fer­mé par Ri­ta Ora, qui por­tait un T-shirt over­size avec le lo­go de la créa­trice. Fes­tif et in­so­lent, l’es­prit ghet­to di­va a même réus­si à s’in­fil­trer dans une marque aus­si res­pec­table que Cha­nel. Karl La­ger­feld (fan et ami d’Azea­lia Banks, qui a dé­jà chan­té pour ses soi­rées pri­vées) or­ga­ni­sait en mars le dé­fi­lé le plus ins­ta­gra­mé de l’his­toire, où les mannequins fai­saient un shop­ping vir­tuel en bas­kets et jog­ging pêche, haut cropped et troués, chaînes en guise de cein­ture. Un sa­cré chan­ge­ment pour l’homme qui au­tre­fois dé­plo­rait : “Les jog­gings sont un sym­bole de dé­faite et de perte de contrôle.” Le créa­teur an­glais Na­sir Mazhar va en­core plus loin : ses pré­sen­ta­tions lors de la Lon­don fa­shion week sont tou­jours des per­for­mances de groupes hip-hop émer­gents. Leur éner­gie éton­nante fait les délices de la faune mode lo­cale et dé­con­certe souvent les étran­gers. “L’en­droit où l’on gran­dit in­fluence in­évi­ta­ble­ment notre style et notre es­thé­tique. Je ne me suis aper­çu de ça que lorsque j’ai com­men­cé à créer des vê­te­ments”, ex­plique Na­sir, fils

d’im­mi­grés tur­co-chy­priotes né dans l’East End lon­do­nien. “Dans mon quar­tier très mé­tis­sé de Ley­tons­tone, on n’écou­tait que de la mu­sique ga­rage, du R’n’B et du bash­ment ja­maï­cain. Évi­dem­ment, cette culture a eu un grand écho sur mon travail.” Pas étonnant donc que des chan­teuses comme Ri­ta Ora ou M.I.A. craquent pour ses en­sembles ul­tra co­lo­rés “cho­lo-cy­ber-ghet­to” (ghet­to fu­tu­riste in­fluen­cé par la culture du Sud glo­bal), qu’elles com­binent avec des pièces de Marques’ Al­mei­da, Ashish ou Cas­set­teP­laya, tous is­sus de l’East End et à l’ori­gine de l’es­thé­tique “ghet­to fa­bu­lous”.

Abon­née à leurs vê­te­ments aux couleurs sur­vol­tées, mo­tifs eth­niques et clins d’oeil au “clubs kids”, M.I.A. a ex­por­té ce look au Maroc, le temps de tour­ner le clip de “Bad Girls”. En ha­billant ses dan­seuses de ni­qabs et hi­jabs ver­sion hips­ter – en léo­pard, Lu­rex et chaînes do­rées –, elle crée une bande de ghet­to di­vas is­la­miques. Les ac­cu­sa­tions d’exo­ti­sa­tion et de dé­tour­ne­ment des tra­di­tions arabes ne se sont pas faites at­tendre. L’ar­tiste s’en fiche. Après tout, la culture ghet­to n’est-elle pas une ca­ri­ca­ture en el­le­même ? “Le concept des ghet­to di­vas est une ap­pro­pria­tion trans­gres­sive, ré­flé­chit Franck Frei­tas, car il trans­forme la réa­li­té dif­fi­cile de la vie dans les quar­tiers dé­fa­vo­ri­sés en ex­pé­rience gla­mour et prête à la consom­ma­tion. À l’ori­gine de cette mu­ta­tion, ce sont les rap­peuses qui, avec leurs la­bels, créent une image at­ti­rante et com­mer­ciale, avec juste un soup­çon de dan­ger. À son tour, la mode s’ap­pro­prie cette image, comme elle l’a fait avec tant d’autres mou­ve­ments de la contre-culture, des hip­pies au grunge. Ré­sul­tat ? Même le mot « ghet­to » s’est dé­po­li­ti­sé pour de­ve­nir un simple ad­jec­tif qui fait ré­fé­rence à un cer­tain style.” Le fait que la mode s’ap­pro­prie les codes des pa­rias de la so­cié­té pour en bri­co­ler un mar­ke­ting des­ti­né à la so­cié­té bour­geoise se­rait donc un in­dice de chan­ge­ment dans le style des vraies ghet­to di­vas. Se­lon Franck Frei­tas, “les mou­ve­ments de la contre-culture trouvent tou­jours le moyen de se dis­tin­guer du mains­tream”. On ver­ra ce qu’ils vont in­ven­ter. En at­ten­dant, comme dit Ni­cki Mi­naj dans sa chan­son “I Am Your Leader” : “I’m a brand, bitch, I’m a brand.”

AN­GEL HAZE

Y-3

NA­SIR MAZHAR

MARQUES’ AL­MEI­DA

AZEA­LIA BANKS

M.I.A.

ASHISH

EMI­LIO PUC­CI

RI­TA ORA CHEZ DKNY

CCHHALNOEÉL

HOUSE OF HOL­LAND

KTZ

JE­RE­MY SCOTT

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