Phé­no­mène : pop porn

LONG­TEMPS RIN­GAR­DI­SÉ ET SOU­MIS AUX FAN­TASMES MAS­CU­LINS, L’ÉRO­TISME RE­VIENT, ES­THÉ­TI­SANT ET HORS CLI­CHÉS, RÉ­IN­VEN­TÉ PAR LES FILLES. ON AP­PLAU­DIT.

Be - - ÉDITO - ANNE- LAURE GRI VEAU

Han­nah en le­vrette sur le ca­na­pé, Han­nah sous une gol­den sho­wer, Han­nah et sa perruque en plein jeu de rôle... Avec “Girls” et ses scènes de sexe crues, Le­na Dun­ham dés­éro­tise le corps fé­mi­nin et pro­pose une autre vi­sion – ul­tra­réa­liste – de la sen­sua­li­té dans les sé­ries té­lé. De­puis deux ans, l’au­di­mat at­teint l’or­gasme. Tout aus­si no­va­trice, une vague de réa­li­sa­trices, jour­na­listes et blo­gueuses, s’af­fran­chit, comme elle, des codes du genre. Toutes aiment pas­sion­né­ment le corps des femmes, mais pas ce qu’on en a fait. “Les images de sexe sont par­tout, mais pleines de cli­chés hé­té­ro­nor­més”, dé­plore Na­ta­lia Leite, co­réa­li­sa­trice avec Alexan­dra Roxo de “Be Here Now(ish)”, web­sé­rie où deux New-Yor­kaises, l’une straight, l’autre les­bienne, partent à Los An­geles ex­plo­rer sexua­li­té et spi­ri­tua­li­té new age. Re­vues, fan­zines, Tum­blr, web­sé­ries ou chro­niques, ces Ré­gine Des­forges d’au­jourd’hui ex­plorent de nou­veaux moyens d’ex­pri­mer nudité et sen­sua­li­té, après des an­nées d’ima­ge­rie YouPorn et de ban­nières van­tant les “Milf de ta ré­gion”. Bi­be­ron­nées à cette porn culture et à sa jouis­sance mi­nute, ces filles prônent un re­tour à l’ex­pé­rience, à la mon­tée du dé­sir et au sug­gé­ré. Loin du (fake) trend du por­no pour femmes, il s’agit moins ici de sti­mu­la­tion que d’es­thé­tique. Comme chez Mo­lière, on couvre ce sein que l’on ne sau­rait voir. Sauf que les femmes tirent dé­sor­mais les fi­celles du che­mi­sier. Pro­duit par des hommes, pour les hommes, et rin­gar­di­sé par le trash et le

cheap, l’éro­tisme, qui avait même dis­pa­ru des écrans de M6, re­naît grâce à ses nou­velles girl­friends. Ne se re­ven­diquent pas fé­mi­niste, il s’adresse néan­moins à un pu­blic mixte. “Nous vou­lons of­frir un point de vue fé­mi­nin, pro­po­ser une vo­lup­té élé­gante”, ra­conte Lu­cie San­ta­mans, co­créa­trice du fan­zine éro­tique “Irène”, avec la sty­liste lin­ge­rie Ge­ne­viève Éliard et la pho­to­graphe Es­thèle Gi­rar­det, pour qui elle pose par­fois. Plus chic et plus réa­liste, cet éro­tisme new wave fait souvent sienne une es­thé­tique à mi-che­min entre pho­to­gra­phie lo-fi et uni­vers très gra­phique. Il est aus­si, et sur­tout, plus lé­ger. Voire car­ré­ment drôle. Un blog qui s’appelle The Fesse, une sé­lec­tion de “poems by poets we’d like to fuck” chez “Adult Ma­ga­zine” ou des gifs ci­tron en guise de té­tons sur le blog du fan­zine “Irène”, cette sen­sua­li­té-là parle vrai, ou plu­tôt comme nous, entre fu­ti­li­tés et smi­leys. “Cet éro­tisme mo­derne ac­cepte les ra­tés et les dé­fauts, en fait des fous rires. Le sexe par­fait et lisse, à l’image du corps par­fait et lisse, n’est qu’en­nui, sou­ligne Ca­mille Em­ma­nuelle, blo­gueuse et au­teure sur la culture éro­tique. Je suis pour la ré-éro­ti­sa­tion de la vie de tous les jours”. Bye-bye “Cin­quante nuances”, SM et don­jons : le mo­ment cap­tu­ré par l’ar­tiste, le clin d’oeil fait au quo­ti­dien de­vient ex­ci­tant. “Mais au-de­là des formes, il y a aus­si le fond, comme le rap­pelle Jus­tine Val­le­toux, jour­na­liste et créa­trice du Tum­blr The Fesse. Nous of­frons une vi­sion de l’in­ti­mi­té fé­mi­nine

comme on aime la rê­ver : as­su­mée, drôle, consciente.” Et ins­pi­rante. On se fan­tasme plus dans cette (presque) girl next door, lé­gère et pleine d’as­su­rance, que dans une ba­by face ou une por­no girl ex­ploi­tée. “Sarah, la rédactrice en chef, et moi avons tra­vaillé dans la mode et re­je­tions l’idée de beau­té telle qu’elle im­prègne cette in­dus­trie”, ex­plique Ber­ke­ley Poole, co­fon­da­trice et di­rec­trice ar­tis­tique de la re­vue new-yor­kaise “Adult Ma­ga­zine”. “Nous ne vou­lions pas seule­ment mon­trer de jeunes et belles filles, mais aus­si des femmes plus âgées (qui mieux qu’elles savent comment être sexy ?), des gens de dif­fé­rentes orien­ta­tions sexuelles, di­vers types de corps...” Même vo­lon­té de sens chez “Irène”, où Lu­cie ex­plique pri­vi­lé­gier la consis­tance des su­jets, comme le travail du pho­to­graphe ita­lien Marco Pie­tra­cu­pa, pré­sen­té dans leur nu­mé­ro 5. L’ar­tiste a abor­dé des prostituées comme un client nor­mal et ne leur a de­man­dé de po­ser pour lui qu’après les avoir payées... “Beau­coup de filles ont re­fu­sé, d’autres n’ont pas com­pris pour­quoi il ne vou­lait pas de pho­tos obs­cènes. Avec ce pro­cé­dé, il vou­lait mon­trer leur beau­té au-de­là du sexe, c’est un bon exemple de ce que nous es­sayons de faire.” Autre ré­flexion in­té­res­sante chez les filles d’“Adult” pour qui, au-de­là du Web, la prio­ri­té était d’édi­ter une re­vue. Pour pou­voir l’“ap­por­ter dans son lit” et se re­trou­ver, seule, avec son ma­ga­zine, sans pen­ser à twee­ter ou à ins­ta­gram­mer ce mo­ment. Et ça, on like. —

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