Re­gar­dez, je jouis donc je suis

PAR­VE­NUS AU STADE UL­TIME DU SEL­FIE, LES TECH­NO-AD­DICTS MONTRENT LEUR IN­TI­MI­TÉ À QUI VEUT LA VOIR. MAIS POUR­QUOI TANT DE CHAIR ?

Be - - SOMMAIRE - — GAËL L E BELLEGO

Au­tre­fois, il por­tait l’im­per pé­père, et “cou­cou le p’tit oi­seau !” L’ex­hi­bi­tion­niste... Il est en­core lié aux quin­quas s’échouant sur les dunes du Cap-d’Agde ou aux li­ber­tins du site Jac­quie et Mi­chel. C’était avant. Bi­be­ron­née au sexe 2.0, nour­rie aux ré­seaux so­ciaux jus­qu’à l’ad­dic­tion, une nou­velle gé­né­ra­tion décomplexée se shoote, se filme et – ce­rise sur le ré­seau – s’offre par­fois en ligne, jus­qu’à l’ex­tase. L’ex­hi­bi­tion­nisme s’est ra­jeu­ni, bo­boï­sé, mon­dia­li­sé. Comme l’écrit le so­cio­logue Mi­chel Do­rais dans “La Sexua­li­té spec­tacle” 1, “l’In­ter­net hé­berge une scène de strip-tease pla­né­taire”. On exa­gère ? Voir. D’abord, cette étude Ifop pour Cam42 : 16 % des moins de 25 ans se sont dé­jà li­vrés à “des jeux sexuels via une web­cam”, contre 9 % en 2009. Ce chiffre des­cend à 10 % chez les moins de 50 ans, signe que le sexe vir­tuel est une af­faire de djeuns. Le sex­ting – échan­ger des pho­tos/vi­déos co­chonnes par mail ou SMS – fait aus­si des bonds : un quart du pa­nel a dé­jà pra­ti­qué. Et la sex tape est un fan­tasme “réa­li­sable” pour quatre jeunes sur dix. Doux Jé­sus !

MI­CHAËL STO­RA, PSY­CHA­NA­LYSTE : “OF­FRIR SON OR­GASME, C’EST SE CÉ­LÉ­BRER SOI-MÊME”

AFTERS D’UN NOU­VEAU GENRE

Der­nière lubie en date, les “af­ter sex sel­fies”, nés d’un ha­sh­tag sur le­quel 7 000 au­to­por­traits de couples “juste après l’amour” ont été twee­tés (ne soyons pas dupes, il y a aus­si des fakes et du gag, comme ce bar­bu po­sant dans son lit avec un bou­le­dogue). On dé­couvre ain­si nos drilles en­core fu­mants, sur leur nuage, pas re­des­cen­dus du sep­tième ciel. Ce qui fait bla­guer la jour­na­liste Na­dia Daam, dans un billet pour Le Mouv’ : “Ces cli­chés ré­vèlent au monde que, juste après un or­gasme, on a l’air d’avoir man­qué d’oxy­gène trop long­temps ou d’être flan­qué d’une gas­tro aux fron­tières du réel.” Hu­mour. Dont n’a que faire l’ex-Dis­ney Girl De­mi Lo­va­to, ré­cem­ment ap­pa­rue post­coi­tum, ani­mal las­cif, sur des sel­fies in­times. D’ailleurs, s’il faut dé­si­gner un cou­pable idéal de tout cet éta­lage, dé­si­gnons les people. Trend­set­ters oblige, ce sont eux qui nous donnent le feu rose. Te­nez, fin mai, Scout La­Rue Willis twee­tait ses pho­tos to­pless dans les rues de New York, pour pro­tes­ter (elle a de vrais com­bats) contre la sup­pres­sion du compte Ins­ta­gram de Ri­han­na, ju­gé obs­cène. D’ailleurs, la chan­teuse de la Bar­bade, Mi­ley Cy­rus ou Kim Kar­da­shian – la nudité pour fonds de com­merce – ne sont pas étran­gères à ce que la re­vue “Artefact”, en 2012, qua­li­fiait de “por­no­gra­phi­sa­tion de la pop culture”. Avec les ef­fets qu’on peut ima­gi­ner sur les “vrais gens”.

PE­TITE MORT EN DI­RECT

Les “sex­pé­riences” inondent donc la Toile. En mai, les filles d’un girl band néer­lan­dais (ADAM) chan­taient leur single “Go to Go” face ca­mé­ra, un sex-toy al­lu­mé entre les cuisses. Hors-champ, bien sûr. Seule l’ex­pres­sion de l’ex­tase, pro­gres­sive, im­pu­dique, est fil­mée. Jo­lie idée... pom­pée sur le pro­jet “Hys­te­ri­cal Li­te­ra­ture” (2012), dans le­quel le vidéaste Clay­ton Cu­bitt fil­mait des jeunes femmes en pleine lec­ture... sac­ca­dée par de se­crètes vi­bra­tions. Trente mil­lions de vues ! Le suc­cès du site par­ti­ci­pa­tif Beau­ti­ful Ago­ny, qui af­fiche de­puis dix ans des vi­sages en full or­gasm, confirme bien que la ten­dance a at­teint “l’ex­ti­mi­té” – mot in­ven­té par La­can : “ex­po­ser son in­ti­mi­té”, vous aviez com­pris. Fan­ny, 28 ans, membre du ré­seau co­quin Vois­sa de­puis peu, est l’exemple par­fait : “Pour moi, avant, ces sites étaient un ra­mas­sis de vieilles don­dons per­oxy­dées et de be­don­nants à mous­tache. La honte to­tale. Et puis, j’ai connu Sté­phane, plus âgé, avec le­quel le sexe de­ve­nait un jeu. Nous nous sommes « x » fois pho­to­gra­phiés en ac­tion. Sa­tis­faits du ré­sul­tat, nous nous sommes créé un pro­fil, avec quelques pho­tos qui montrent l’es­sen­tiel, tout en flou­tant nos vi­sages. Pas pour un plan échan­giste, juste pour l’ex­ci­ta­tion de nous sa­voir ma­tés par d’autres.” L’in­ten­tion semble simple comme bon­jour : on re­cherche l’ex­pé­rience trans­gres­sive, fun, créa­tive, et à deux, pour mieux la bran­dir au monde en­tier. De quoi ren­for­cer la com­pli­ci­té du couple, peut-être...

SEXE, RÉ­SEAUX ET VI­DÉOS

Le boom des sites por­nos com­mu­nau­taires (Por­nos­ta­gram, Fuck­book, Pin­sex), où Mon­sieur et Ma­dame Tout-le-Monde s’af­fichent en le­vrette, sou­rire to­tal et pouce le­vé, tient là sa pre­mière explication. Mais pas la seule, loin de là. Éva­cuons l’évi­dence : les moyens tech­niques sont un pousse-au-crime. Au Ca­mes­cope de pa­pa ré­pondent dé­sor­mais ta­blettes, web­cams et sur­tout Smart­phone à ré­so­lu­tion cos­mique. Ceux-ci, à la fois ob­jets “mi­roir” et ex­ten­sions de soi (90 % des 18-29 ans dorment avec leur jou­jou à proxi­mi­té, se­lon une étude du site On­line Psy­cho­lo­gy De­gree), s’at­trapent plus vite qu’on ôte un T-shirt. Des ap­plis ma­giques re­touchent (SnapSeed) ou “ro­man­tisent” les cli­chés (l’ef­fet Po­la­roid de Sha­keltP­ho­to) en un clic. De quoi su­bli­mer ses pics olé olé. Mais ne confon­dons pas les moyens et les causes du phé­no­mène. Et in­ter­ro­geons le psy­cha­na­lyste Mi­chaël Sto­ra3 : “Cet ex­hi­bi­tion­nisme s’ins­crit dans la suite lo­gique de ce que per­mettent dé­jà les ré­seaux so­ciaux, où l’on montre sa piscine ou le conte­nu de son as­siette. Of­frir son corps ou son or­gasme, c’est se cé­lé­brer soi-même. En choi­sis­sant le plan in­time, la bonne pos­ture,

on glo­ri­fie, on « gla­mou­rise », avec ce mes­sage, en sub­stance : « Ma vie est plus chouette que la tienne. » Et, bien sûr, ça passe par l’image : cette gé­né­ra­tion qui a gran­di entre la té­lé et In­ter­net, consi­dère que ce qui n’est pas vi­sible n’existe pas. Tout est fil­mé de­puis leur nais­sance (écho­gra­phie), leur exis­tence est un Big Bro­ther per­ma­nent. L’image de­vient la preuve de tout, même de leur jouis­sance.” D’au­tant que les fron­tières entre vies pu­blique et pri­vée se brouillent à me­sure que tout se dé­ma­té­ria­lise. Du coup, la pu­deur ne sait plus où ni quand fixer son cur­seur.

FA­CE­BOOK, FUCK­BOOK, MÊME COM­BAT

On re­pose la ques­tion : pour­quoi vou­loir, à ce prix fou, au mé­pris de sa dé­cence, idéa­li­ser sa life ? Notre psy­cha­na­lyste a son idée : “À dé­faut de l’avoir par­fois dans le réel, cette gé­né­ra­tion as­pire à une re­con­nais­sance vir­tuelle. Le nombre de vi­sites, de « like » ou de com­men­taires agit en Au­di­mat in­time. C’est vrai sur Fa­ce­book comme sur YouPorn. Jeunes adultes qui entrent dans un monde âpre, dé­qua­li­fiant, ils ont un be­soin de se re­nar­cis­si­ser par tous les moyens...” Se fil­mer, s’ex­po­ser, par­ti­cipe à une forme d’“em­po­werment” : on montre qu’on est une nana libre, qui s’as­sume, bien dans sa peau, et qui semble dire à qui veut voir : “Je jouis donc je suis.” On ose cette autre explication : pho­to­gra­phier, fil­mer, c’est fa­bri­quer de la mé­moire vive. Le sé­mio­logue Ro­land Barthes, dans “La Chambre claire” (éd. Gal­li­mard), a beau­coup écrit sur le su­jet. Il y a peut-être une in­ten­tion mé­mo­rielle propre à notre époque, à la ti­me­line de Fa­ce­book : si la chair est faible, on sait aus­si dé­sor­mais qu’elle est pé­ris­sable. Alors, on la cap­ture et on l’ex­hibe tant qu’elle est fraîche, dé­si­rable. C’est tou­jours ça de pris au temps qui passe... En­fin, notre gé­né­ra­tion est celle du “sha­ring”. Zoé, qui vient de créer avec sa soeur l’e-fan­zine éro­tique “Ga­lante” 4 : “On baigne dans une so­cié­té du « co ». Co­voi­tu­rage, co­lun­ching, on par­tage des ap­parts ou des po­ta­gers. Alors, cer­tains se disent : « Pour­quoi pas des sex tapes ? Ce se­rait cool... » C’est un mes­sage heu­reux en­voyé au monde. De bonnes ondes qui changent des lyn­chages en Cen­tra­frique ou des chiffres du chô­mage.”

RE­TOURS DE B­TON

Les risques ? Tout le monde les connaît. Très mé­dia­ti­sé ces der­niers mois, le “re­venge porn” 5 – pu­blier sur In­ter­net, dans le dos d’un(e) ex, des pho­tos com­pro­met­tantes, son nom, par­fois son adresse – fait des dé­gâts maxi­mum. Ima­gi­nez : re­trou­ver des pe­tits bouts de soi ac­cro­chés à la Toile... Dou­ce­ment, le Code pé­nal prend la me­sure, s’adapte et sanc­tionne. Il y a un autre dan­ger, plus in­si­dieux : “À vou­loir réus­sir un cadrage, che­cker la lu­mière, vé­ri­fier le son, on théâ­tra­lise au point de se dé­tour­ner de la ma­gie éro­tique, dé­plore Zoé. On veut maî­tri­ser un mo­ment qui, jus­te­ment, exige du lâ­cher-prise.” Et puis, qui a ten­té l’ex­pé­rience le sait : se re­voir en ac­tion, c’est gros­sir à la loupe chaque dé­faut. Faire d’un dé­tail, une dis­grâce. Sur la­quelle on pré­fé­re­rait fer­mer les yeux. Rien de plus simple : il suf­fit d’ap­puyer, là, sur le bou­ton off.

1. Édi­tions H&O. 2. “Le sexe 2.0 : en­quête sur le sexe vir­tuel via les web­cams et les nou­velles tech­no­lo­gies”, réa­li­sée en fé­vrier 2013 au­près d’un échan­tillon na­tio­nal re­pré­sen­ta­tif de 1 113 per­sonnes âgées de 18 à 69 ans. 3. Au­teur des “Écrans, ça rend ac­cro...” (Ha­chette Lit­té­ra­tures). 4. ga­lan­te­fan­zine.tum­blr.com/ 5. Voir le site myex.com, très élo­quent sur le su­jet.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.