Un an après... mon pre­mier été nu­diste

Be - - SOMMAIRE - — PRO­POS R ECUEILLIS PAR HONOR I NE CROSNIER

SARAH EST DI­REC­TRICE COM­MER­CIALE DANS UNE AGENCE DE PU­BLI­CI­TÉ. ELLE A 29 ANS ET L’AN­NÉE DER­NIÈRE, ELLE A PAS­SÉ UN MOIS DANS UN VIL­LAGE NA­TU­RISTE.

J’ai ren­con­tré Émi­lie en 2003, à l’époque où j’étais ser­veuse dans un pe­tit bar du 11e à Pa­ris pour payer mon école. Émi­lie m’im­pres­sion­nait. Elle avait beau­coup de ca­rac­tère, d’ai­sance et de re­par­tie. Elle avait des col­liers au­tour du ventre, elle était ta­touée et elle mar­chait pieds nus. Je por­tais des chi­gnons, des jeans droits et des pe­tits sacs en cuir. Très vite, nous sommes de­ve­nues amies et mal­gré des vies et des ca­rac­tères dif­fé­rents, nous avons conti­nué à l’être. L’an­née der­nière, au mois de mai, je me suis sé­pa­rée de Laurent, un per­vers nar­cis­sique aux al­lures de gar­dien de but. J’étais en lam­beaux. Je pas­sais mes jour­nées à man­ger des Gra­no­la et à re­gar­der le pla­fond, et quand il n’y avait plus de Gra­no­la, je me ron­geais les ongles. Je me­nais une vie pas­sion­nante ! Je n’avais au­cun pro­jet pour l’été, à part peut-être ce­lui d’ar­ro­ser mes gé­ra­niums et de re­gar­der des clips. C’est à ce mo­ment-là qu’Émi­lie a dé­ci­dé de me sauver : “Sarah, fais tes va­lises, je t’em­mène à Port Leu­cate. Dans un vil­lage na­tu­riste.” Et, tout en ti­rant sur sa ci­ga­rette rou­lée, elle a ajou­té : “Tu ver­ras, ça va te faire le plus grand bien.” J’ai d’abord cru à une blague puis, contre toute at­tente, je me suis lais­sé convaincre. Vivre en har­mo­nie avec la na­ture, le res­pect de soi-même, des autres et de l’en­vi­ron­ne­ment est un prin­cipe qui ne peut faire de mal à per­sonne et, entre nous, ce se­ra tou­jours mieux que les clips. Nous par­tons le 8 juillet. Dans ma va­lise, il n’y a que des tongs, un short et des ki­los de crèmes so­laires. En fin de jour­née, nous ar­ri­vons à Port Leu­cate, dans un vil­lage si­tué entre la mer et l’étang, au pied des Cor­bières ma­ri­times : un vrai pe­tit pa­ra­dis pour les na­tu­ristes d’Eu­rope. De­vant nous, une grille. Plus loin, un ca­ba­non d’ac­cueil. Une dame d’une qua­ran­taine d’an­nées, com­plè­te­ment nue der­rière un comp­toir, nous ex­plique la charte des lieux et nous dé­livre une clé cen­sée nous ou­vrir la porte de notre cité cé­leste. Ce vil­lage est com­po­sé d’une bou­che­rie-char­cu­te­rie, d’une su­pé­rette, d’une piz­ze­ria, d’un ta­bac-presse, d’une cave à vins, d’un res­tau­rant et d’une la­ve­rie. Dans un grand élan d’hu­mour, je de­mande ce que les ré­si­dents peuvent bien mettre dans les tam­bours à part des tongs, ce qui me vaut de la part de la dame toute nue un re­gard noir et une ré­ponse tout aus­si agréable : “Des draps, Ma­de­moi­selle, des draps.” Nous ar­ri­vons dans notre pe­tit studio au rez-de-chaus­sée et nous ran­geons nos af­faires. Émi­lie est très dé­ten­due. Quant à moi, je pense à mes Gra­no­la et me de­mande ce que je fais là. “Désha­bille-toi, main­te­nant, faut qu’on aille faire des courses.” Par ré­flexe, je pars en­le­ver mes vê­te­ments dans la salle de bains. J’en sors nue comme un ver, avec aux pieds ma paire de tongs. Dans le mi­roir, je vois des che­veux secs, une mine triste, un corps tout blanc, gon­flé par des ki­los de gâ­teaux et je me trouve na­tu­rel­le­ment “dé­gueu­lasse”. De­hors, sur le che­min de la su­pé­rette, je n’en mène pas large et j’es­père ne croi­ser per­sonne. C’est tout le contraire, bien en­ten­du. C’est un fes­ti­val de fesses et de tes­ti­cules. À la su­pé­rette, tout le monde est nu. Je prends un pa­nier et j’es­saie d’avoir l’air na­tu­rel. J’y mets des yaourts, du pain en tranche et du ta­ra­ma. Émi­lie, de son cô­té, dé­am­bule dans le rayon bio, très à l’aise. J’arrive au cor­ner des lé­gumes. À cô­té de moi, un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, pas mal du tout. Je suis toute rouge, j’ai un fou rire in­té­rieur que j’es­saie de ré­pri­mer sans suc­cès et, comble du mal­heur, je lâche un pet.

UN AN APRÈS... MON PRE­MIER ÉTÉ NU­DISTE

Je paie mon pe­tit pa­nier avec une réelle en­vie de mou­rir et je rentre en marche ra­pide dans notre studio avec mes tongs et mon sac en plas­tique. Le len­de­main, il fait très beau et nous par­tons à la plage. Je com­mence à m’ha­bi­tuer dou­ce­ment à ne voir au­cun vêtement sur per­sonne, mais j’ai souvent be­soin de faire des pauses et de re­gar­der en l’air. À la plage, tout le monde est dé­ten­du, gen­til et, c’est vrai, res­pec­tueux de la na­ture. Il n’y a au­cun dé­chet sur le sable, les gens parlent dou­ce­ment, et si j’ou­blie les paires de fesses de­vant moi et les autres choses qui pendent entre les jambes des hommes, force est de consta­ter que je me sens très bien. Calme, iso­lée du reste du monde, loin de mes tour­ments et de mes peines. Je nage dans la mer en sen­tant l’eau par­tout sur moi, je nage loin, j’ex­pire sous l’eau, je me sens lé­gère. En sor­tant, Émi­lie, qui ne perd pas une oc­ca­sion de trou­ver des sym­boles mo­dé­rés, me dit : “Tu vois, c’est comme si tu re­vi­vais ton ex­pé­rience de foe­tus à l’in­té­rieur de ta mère.” Je ne re­lève pas. L’heure du dé­jeu­ner est plus com­pli­quée. Voi­là que je suis ins­tal­lée sur une chaise en plas­tique blanche qui m’as­pire les fesses et qui me fait trans­pi­rer. Par di­gni­té, je croise mes jambes et je prends l’air dé­ga­gé en at­ten­dant ma sa­lade. J’al­lume une ci­ga­rette et es­saie de ne pas prê­ter at­ten­tion à un couple vi­si­ble­ment plus très jeune qui dé­vore un croque-sa­lade les jambes écar­tées. Je vis un mo­ment dif­fi­cile. Je vois des per­vers par­tout. Des per­vers et des ob­sé­dés. Je suis in­ti­me­ment convain­cue que ce vil­lage est peu­plé de dé­tra­qués sexuels qui se ré­galent der­rière leurs lu­nettes de so­leil. Je me montre as­sez peu ai­mable, je dis “oui”, “non”, “mer­ci”. Je ne relance ja­mais une conver­sa­tion. Le soir, nous ren­con­trons deux les­biennes avec qui nous bu­vons des cock­tails sans al­cool et qui nous ra­content que ce sé­jour est pour elles une ré­demp­tion. Nous voyons plein d’autres gens, des jeunes, des moins jeunes, une bande de soeurs blondes tout droit sor­ties de “Vir­gin Sui­cide”, un pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques, un mé­de­cin et beau­coup de re­trai­tés. Contre toute at­tente, ils ne sont pas tous cais­siers chez Na­tu­ra­lia. Je suis stu­pé­faite par leur dif­fé­rence et leur étrange point com­mun. Tous sont des ha­bi­tués des lieux. Mal­gré leur sym­pa­thie, je garde mes dis­tances, ayant tou­jours en tête que dans un ex­cès de confiance, l’un d’eux me pro­pose une par­touze. Les jours passent et je com­mence éton­nam­ment à me sen­tir mieux. J’ac­cepte. J’ad­mets qu’il est agréable de sen­tir le vent, le so­leil et l’air au­tour de moi, sur moi. Je suis toute nue et pour­tant je com­mence à me sen­tir pro­té­gée, comme si la na­ture veillait sur moi et pan­sait mes plaies. Au bout de deux se­maines, je ne re­marque plus que les gens sont nus. Mon cy­nisme me quitte et mes pré­ju­gés aus­si. Je laisse mes tongs au pla­card et je marche pieds nus, je foule les che­mins du vil­lage en sau­tillant et je ne pense plus aux Gra­no­la. Je m’ins­cris même à un cours de yo­ga et chaque ma­tin je fais le co­bra en te­nue d’Ève sous le so­leil. J’ou­blie mon corps ; mieux, j’ap­prends à le res­pec­ter. Je ne mange plus que des graines et je parle aux oi­seaux. Il y a en­core deux se­maines, j’étais dé­pres­sive sur un ca­na­pé et, au­jourd’hui, je suis une per­ruche.

DER­NIÈRE SE­MAINE

Je suis com­plè­te­ment per­chée. Je parle de mon corps à la troi­sième per­sonne. Je dis des choses comme : “Mon corps, il aime le vent”, “Mon corps, il a bien dor­mi” ou “Mon corps est mon meilleur ami”. J’écris des cartes pos­tales : “Je m’éclate à Port Leu­cate”, et je des­sine des pe­tites fleurs des­sus. Je re­mer­cie Émi­lie trois fois par jour et je lui dis que ce sé­jour m’a ré­con­ci­liée avec moi-même. Je prends des nu­mé­ros de té­lé­phone, je pro­mets d’ap­pe­ler de re­tour à Pa­ris. C’est l’heure du dé­part, Émi­lie et moi or­ga­ni­sons un apé­ri­tif d’au re­voir sur la ter­rasse de notre studio. Nous ren­trons à Pa­ris et dans le train, pen­dant les pre­mières mi­nutes, je suis un peu nos­tal­gique. Mais plus les pay­sages dé­filent, plus j’ai l’im­pres­sion d’avoir rê­vé. Plus j’ai l’im­pres­sion de n’être ja­mais par­tie, que tout ça n’était qu’un songe et que je nage en fait en plein dé­lire. Je ne sais plus vrai­ment qui je suis. Comme si on m’avait en­sor­ce­lée et que je re­trou­vais tout dou­ce­ment mes es­prits. Quand j’arrive à Pa­ris, dans cette ville où tout le monde est ha­billé, tout à coup, le sou­ve­nir de ces va­cances me dé­goûte. Je me fais un gom­mage in­té­gral et je m’em­presse d’en­fi­ler un jean. Je re­tourne à mon an­cienne vie, à la vie nor­male. Je re­trouve mes amis, ma fa­mille, mes gé­ra­niums et mon in­ti­mi­té. Avec le re­cul, c’était une ex­pé­rience comme une autre mais ce n’était pas moi. Moi, je tra­vaille, je m’ha­bille, je rentre, je me douche et je me couche. Je suis peut-être ba­nale, mais je ne crois pas que ce soit une honte. Et cet été, je pars dans une mai­son à Biar­ritz où tout le monde au­ra un jo­li maillot de bain.

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