Ar­tistes, la jeune vague pop

BI­BE­RON­NÉE À MTV ET À WA­RHOL, UNE NOU­VELLE GÉ­NÉ­RA­TION DE PER­FOR­MEURS, HÉ­RI­TIÈRE DE LA SPON­TA­NÉI­TÉ PUNK, SE DÉ­MARQUE PAR SON OP­TI­MISME ET SON IR­RÉ­VÉ­RENCE. POR­TRAITS.

Be - - SOMMAIRE - – MAR­TA REPRESA

Le vo­mi n’est pas de l’art, es­pèce de sale pute.” Cette phrase fleu­rie re­vient souvent sur le Twit­ter et le Fa­ce­book de l’ar­tiste an­glaise Mil­lie Brown, de­ve­nue cé­lèbre le 13 mars der­nier pour avoir vo­mi un arc-en-ciel sur La­dy Ga­ga lors d’une per­for­mance au fes­ti­val texan SXSW. À 27 ans, la jeune femme est de­ve­nue l’em­blème d’une nou­velle garde d’ar­tistes, tous is­sus de la gé­né­ra­tion MTV. In­fluen­cés pen­dant leur en­fance par les Spice Girls, le film “Clue­less” et les couleurs dé­bri­dées des jouets My Lit­tle Po­ny puis mar­qués, à l’âge adulte, par le 11-sep­tembre et la crise, ils ont en com­mun un manque d’idéologies, et un cer­tain en­train à dy­na­mi­ter les cer­ti­tudes de leurs aî­nés. Pour les dé­fi­nir, le di­rec­teur de l’École na­tio­nale des beaux-arts, Ni­co­las Bour­riaud, a in­ven­té le terme “al­ter mo­der­nisme” : “C’est un art po­ly­glotte, cos­mo­po­lite et no­made, qui parle le lan­gage de la culture glo­bale et éta­blit un dia­logue avec le pu­blic”, dé­clare-t-il en 2009. Un an plus tard, Ti­mo­theus Ver­meu­len et Ro­bin van den Ak­ker, théo­ri­ciens de la culture, sug­gèrent plu­tôt le “mé­ta­mo­der­nisme” : “Une ré­ac­tion ro­man­tique et sin­cère au cy­nisme et à la ri­gi­di­té doc­tri­nale du post­mo­der­nisme.” Cer­tains cri­tiques res­tent scep­tiques : “Ces deux termes semblent avoir été fa­bri­qués lors d’une soirée al­coo­li­sée ou, plu­tôt, pas suf­fi­sam­ment al­coo­li­sée”, ob­ser­vait per­fi­de­ment Tom Lub­bock, cri­tique du jour­nal bri­tan­nique

l’at­ten­tion de la ga­le­rie du West Side, Sky­light Pro­jects. Pour­tant, Je­mi­ma a des doutes sur sa pro­duc­tion : “L’art était tel­le­ment im­por­tant pour moi que j’étais constam­ment pa­ni­quée à l’idée de ne pas être à la hau­teur. C’est à ce mo­ment-là que Le­na Dun­ham m’a pro­po­sé de par­ti­ci­per à « Girls ». J’étais sou­la­gée d’avoir un job dans le­quel il ne fal­lait pas que je peigne.” Le­na, grande amie d’en­fance de Je­mi­ma, lui confie le rôle de Jes­sa, jo­lie blonde à l’es­prit libre et aux nom­breux pro­blèmes. “La sé­rie m’a don­né les ré­ponses dont j’avais be­soin. Je me suis amu­sée à jouer l’ac­trice, mais j’ai aus­si réa­li­sé que je suis beau­coup plus moi-même lorsque je peins. Même si je ne suis pas tou­jours sûre de moi…” “Mon art a tou­jours été ma prio­ri­té nu­mé­ro un. C’est dur à expliquer sans pas­ser pour une connasse”, ex­pli­quai­telle dans “Es­quire” en 2010, lors de la sor­tie “Ti­ny Fur­ni­tures”, où elle te­nait le pre­mier rôle. Je­mi­ma se concentre au­jourd’hui sur ses des­sins et ses col­lages : “Je ne me sens pas en­core prête pour les mon­trer au pu­blic, même si j’ai dé­jà fait une pe­tite ex­po­si­tion à New York en 2011. Par­fois, je les trouve moi-même dé­con­cer­tants…”

“The In­de­pendent”. Mais tous s’ac­cordent sur le fait qu’avec les nou­veaux ve­nus, la li­ber­té prend le pou­voir, et l’ex­pres­sion “tech­niques mixtes” (le fait pour un ar­tiste de tra­vailler sur plu­sieurs sup­ports), une toute autre ac­cep­tion. “On uti­lise les moyens qu’on veut pour créer l’oeuvre qu’on veut, au sens le plus large du terme”, ex­plique la NewYor­kaise Le­ga­cy Rus­sell, qui ex­prime ses idées à tra­vers des­sins, col­lages, per­for­mances, films et… pe­tits-fours. “On ne croit pas aux règles”, convient Mat­thew Stone. Ce pho­to­graphe et DJ, res­pon­sable des bandes-sons des dé­fi­lés Ga­reth Pugh, pour­suit : “tout sim­ple­ment, on in­vente nos propres ré­cits de la fa­çon la plus au­then­tique pos­sible.” Au cô­té de l’écri­vaine Han­na Han­ra, il a fon­dé, en 2004, !WOWOW!, un col­lec­tif ar­tis­tique éta­bli dans un squat lon­do­nien, qui ser­vait aus­si bien de studio pour jeunes ar­tistes que d’ate­lier de cou­ture ou de ga­le­rie im­pro­vi­sée. Mil­lie Brown en était : “Ce que j’en ai re­te­nu, c’est que je peux faire ce que je veux, et de­ve­nir qui je veux.” Elle n’est pas la seule à bra­ver l’es­ta­blish­ment et à faire des cros­so­vers entre l’art et la culture pop : le Lon­do­nien Ed­die Peake – sculp­teur, pho­to­graphe et peintre – a col­la­bo­ré avec le rap­peur Ken­drick La­mar dans la vi­déo de sa chan­son “Sing About Me, I’m Dying of Thirst”. Lors de la pre­mière du film “Nymphomaniac”, la Fin­lan­daise Nast­ja Säde Rönkkö cou­vrait la fi­gure de l’acteur Shia LaBeouf d’un sac en pa­pier mar­qué du mes­sage “I’m not fa­mous any­more”. À tra­vers les trous dé­cou­pés à la hau­teur des yeux, le co­mé­dien pleu­rait. La Texane Ros­son Crow, qui ex­plore l’Amé­rique à tra­vers ses pein­tures en grand for­mat aux couleurs néon, fait souvent des ap­pa­ri­tions pu­bliques ha­billée en show­girl. Le peintre co­lom­bien Os­car Mu­rillo, qui a payé ses études à la fac de West­mins­ter en tra­vaillant comme homme de mé­nage, uti­lise ses toiles pour faire des blagues sur ses ra­cines “cho­los” (la­ti­nos).

Le duo fran­co-bri­tan­nique Ruiz Stephinson col­la­bore avec la marque pa­ri­sienne Each Other et ex­plore les li­mites entre le web art in­ter­ac­tif et les jeux vi­déo. “Quel est l’in­té­rêt de l’art s’il n’est pas ac­ces­sible à tout le monde ?”, se de­mande Co­ra­lie Ruiz. “Je trouve plu­tôt condes­cen­dante l’at­ti­tude des ar­tistes qui dictent la fa­çon dont le pu­blic de­vrait re­ce­voir leur travail, ajoute An­tho­ny Stephinson. Les ré­ac­tions, souvent sur­pre­nantes, des ob­ser­va­teurs face à nos ins­tal­la­tions sont la plus belle par­tie de nos oeuvres.” En ré­ponse aux cri­tiques qui re­prochent leur lé­gè­re­té et ac­cusent leur gé­né­ra­tion de di­let­tante, ils se dé­fendent : “L’art a tou­jours été proche du peuple, et les ar­tistes clas­siques étaient tous des mul­ti­tas­keurs ! Ce n’est que ces soixante-dix der­nières an­nées que l’in­dus­trie s’est re­fer­mée sur el­le­même.” L’heure est peut-être ar­ri­vée d’in­ver­ser cette ten­dance. Après tout, ce qu’on cherche dans l’art est sim­ple­ment ce que Serge de Dia­ghi­lev de­man­dait à Jean Coc­teau en 1920 : “Éton­nez-moi !”

“Self Portrait”

“Figh­ting Fish”

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