Le kid de Man­ches­ter

Bike (France) - - Interview - PAR OLIVIER DE VAULX

Josh Bry­ce­land n'a pas en­core rem­por­té de vic­toire en coupe du monde de DH. Mais son in­té­gra­tion au pres­ti­gieux team San­ta Cruz Syn­di­cate l'a pro­pul­sé sur le de­vant de la scène mon­diale. Une as­cen­sion qui doit au­tant à son ta­lent na­tu­rel qu'à un cha­risme cer­tain. Le "Rat Boy" est-il aus­si dé­jan­té qu'on le dit ? Dans la pa­trie des Beatles, tout est pos­sible…

Man­ches­ter, un jour de pluie or­di­naire. Le GPS de la voi­ture de loc' in­dique d'une voix mé­tal­lique que nous nous trou­vons bien de­vant le do­mi­cile de Josh Bry­ce­land. Une pe­tite mai­son dans un quar­tier ré­si­den­tiel tout ce qu'il y a de plus sage. Le grand gaillard qui nous ouvre la porte, tout sou­rire, a gar­dé son bon­net sur la tête. Les che­veux tombent en boucles sur ses épaules. « Je sors de la gym, je me fais des pâtes. On par­tage ? » Le ton est don­né, ce gars-là est re­lax… L'in­té­rieur est co­sy, avec un par­quet ci­ré, une che­mi­née, mais quand même quelques pos­ters de mo­to et de vé­lo au mur. Une porte donne sur le mi­ni-ga­rage, qui abrite deux bé­canes de cross et des ou­tils en désordre. Un contraste sai­sis­sant…

Tu vis seul ici ?

Je par­tage cette mai­son avec ma mère. Mes pa­rents ont di­vor­cé, et c'était moins cher comme ça. Mais je vais chan­ger bien­tôt, ça de­vient dif­fi­cile pour ra­me­ner des filles à la mai­son (rires) !

C'est la mai­son dans la­quelle tu es né ?

Non, pas du tout ! Mes pa­rents fa­bri­quaient des ba­teaux dans un petit port, pas loin d'ici. J'ai vé­cu long­temps sur un ba­teau, d'ailleurs… Ils les ven­daient à Londres, ça per­met aux gens de se lo­ger gratuitement dans la ca­pi­tale.

Et com­ment passe-t-on du ba­teau au vé­lo ?

Par la mo­to. Mon père fai­sait du mo­to­cross. Je ne fai­sais du vé­lo que pour m'amu­ser. J'ai vite eu une mo­to et j'ai cou­ru en cross jus­qu'à mes 12 ans. Ce­la m'a don­né une super tech­nique.

On reste très éloi­gné du vé­lo…

En fait, mon père était pote avec le mé­ca­no de Steve Peat. Un jour, je suis al­lé sur une ses­sion pho­to avec eux. Steve a trou­vé que je rou­lais bien et m'a prê­té un petit vé­lo, puis un autre… Petit à petit, j'ai fait de plus en plus de vé­lo. C'était tou­jours deux roues, un gui­don, j'étais dans mon élé­ment ! Je me suis vite ren­du compte que j'avais des fa­ci­li­tés. Steve m'a aus­si ai­dé à prendre conscience que ce se­rait plus fa­cile de faire car­rière dans le vé­lo.

Parce que le vé­lo c'est plus fa­cile ?

Le mo­to­cross est un sport très dur phy­si­que­ment. Il au­rait fal­lu s'en­traî­ner

beau­coup plus, souf­frir énor­mé­ment, ne pas avoir de vie à cô­té…

Et en DH, tu n'as pas be­soin de t'en­traî­ner ?

Si, mais tu peux avoir un mode de vie plus dé­con­trac­té. Dé­jà, les courses ne font que cinq mi­nutes et pas deux fois qua­rante. Les vé­los sont aus­si plus lé­gers que des mo­tos. Au­jourd'hui, je fais des foo­tings très longs, j'en­chaîne sur une sor­tie vé­lo sans pro­blème. Mais après cinq mi­nutes sur un cir­cuit de cross, je suis cre­vé. Ça me conforte dans mon choix…

À t'en­tendre, on di­rait que la DH est fa­cile…

Non, pas du tout. Pour faire du vé­lo, en DH comme en XC, il faut être en pleine san­té. Ce­la te pousse à t'en­traî­ner de ma­nière va­riée et c'est to­ta­le­ment com­pa­tible avec un style de vie libre, comme je l'af­fec­tionne.

Tu pen­sais faire car­rière dès le dé­but ?

Oui, c'est clair. Je n'ai ja­mais vou­lu avoir un job nor­mal. Lorsque j'ai eu 16 ans, j'ai pas­sé mes exa­mens et suis ren­tré en fac. Au bout de deux se­maines, je suis par­ti,

L'en­traî­ne­ment va­rié

pra­ti­qué en DH per­met un style de

vie as­sez libre.

je ne voyais pas ma vie avec un em­ploi stable. Pour moi, la seule so­lu­tion d'avoir un style de vie in­té­res­sant pas­sait par le sport. Je me suis donc mis sé­rieu­se­ment au vé­lo.

Pas­ser d'une ac­ti­vi­té de loi­sir à un sport pro­fes­sion­nel n'a pas dû être simple ?

Pen­dant un an, j'ai tra­vaillé avec mon père sur les ba­teaux. J'ai même construit le mien ! Puis, j'ai com­men­cé à dé­cro­cher des places dans le top 10 et j'ai été ap­pro­ché par des marques. Steve a ap­puyé ma can­di­da­ture au­près de San­ta Cruz, et ç'a vrai­ment dé­mar­ré…

Qu'as-tu res­sen­ti en par­lant à Rob Ros­kopp ?

Je n'avais ja­mais en­core par­lé à quel­qu'un d'im­por­tant de toute ma vie. J'ai par­lé de la course avec Rob, mais je n'ai pas dû être très per­cu­tant. Rob par­ti, j'ai re­gar­dé les autres pro­po­si­tions. Je pou­vais ga­gner plus ailleurs, mais l'idée d'être dans le même team que Steve était ir­ré­sis­tible. C'est d'ailleurs lui qui a né­go­cié pour moi avec Rob…

Tu as vu ar­ri­ver pas mal d'ar­gent d'un coup. Ce­la ne t'a pas tour­né la tête ?

Je mets de cô­té la plu­part de l'ar­gent que je gagne. Il faut dire que je n'ai pas grand­chose à dé­pen­ser pour mon ac­ti­vi­té prin­ci­pale : je ne paye ni les vé­los, ni les te­nues, ni les dé­pla­ce­ments… Mon tra­vail étant en même temps mon loi­sir prin­ci­pal, j'ai des be­soins très mi­nimes ! J'ai sui­vi les conseils de Steve et je loue mon ba­teau, j'ai ache­té un ap­par­te­ment pour le mettre en lo­ca­tion…

Pas de pe­tites folies ?

Quand même un peu… J'ai deux mo­tos de cross, une voi­ture de drift, une vieille Porsche…

Tu fais du drift sur cir­cuit ?

Ra­re­ment. On s'amuse plu­tôt sur des par­kings dé­serts, dans des friches in­dus­trielles, ou sur les ronds-points de temps à autre. J'ai une Nissan Sky­line mo­di­fiée, sans siège ar­rière, avec un es­sieu ri­gide, des roues de 18… C'est fun !

De­puis cinq ans que tu es dans le cir­cuit pro­fes­sion­nel, as-tu beau­coup chan­gé ?

Oui, bien en­ten­du. Je suis de­ve­nu bien plus confiant en moi. J'ai aus­si ap­pris à m'en­traî­ner sé­rieu­se­ment, à gé­rer les hauts et les bas se­lon les courses…

Par­lons des bas. Cinq an­nées sans un seul titre, ça doit sem­bler long ?

J'aime le chal­lenge, la com­pé­ti­tion. Si c'était fa­cile d'être cham­pion du monde, ça ne m'in­té­res­se­rait pas. J'ap­prends tous les jours et ça fi­ni­ra par payer. Lorsque ça vien­dra, je le mé­ri­te­rai.

Que te manque-t-il se­lon toi ?

À chaque fois que je fais un bon ré­sul­tat, tout me semble fa­cile. Je suis mon­té quatre fois sur le po­dium, sur des courses où je n'avais pas for­cé, où tout s'en­chaî­nait na­tu­rel­le­ment. Mais d'autres jours, tu forces comme un fou et ça ne fonc­tionne pas. C'est donc plus un pro­blème de men­tal que de tech­nique. J'ai la tech­nique pour ga­gner, je le sais. Il ne reste qu'à gé­rer la pres­sion, c'est cent pour cent psy­cho­lo­gique.

Com­ment te sens-tu sur la ligne de dé­part ?

Je connais le cir­cuit par coeur, je re­passe tout dans ma tête. Quand tu t'élances, tu fais ra­re­ment mieux qu'à l'en­traî­ne­ment. Il faut juste es­sayer de rou­ler au mieux de ce qu'on sait faire. C'est court, mais quand tu passes la ligne, tu es vi­dé…

Il n'y a donc plus de sur­prise sur le ré­sul­tat ?

Plus jeune, j'étais éton­né de la dif­fé­rence entre mes sen­sa­tions sur le vé­lo et le ver­dict chrono. Au­jourd'hui, je sais par­fai­te­ment si j'ai bien rou­lé ou pas…

Les pistes de DH son­telles dan­ge­reuses ?

Oui, évi­dem­ment, sur­tout les sec­tions avec les ro­chers. Tu sais que c'est là que tu peux te faire mal. Ce n'est pas une rai­son pour lais­ser la peur te pa­ra­ly­ser. Il faut au contraire se concen­trer. En re­vanche, au­cune ap­pré­hen­sion sur les sauts, j'adore ça !

La par­tie du cir­cuit où tu es vrai­ment à ton avan­tage ?

Les vi­rages à plat ou re­le­vés. J'adore cette sen­sa­tion d'être à la li­mite de l'adhé­rence, de drifter… J'es­saie tou­jours de

gar­der de la vi­tesse et de ne pas frei­ner. À l’in­verse, je n'aime pas trop les épingles.

Tombes-tu sou­vent ?

Bien sûr, c'est né­ces­saire pour pro­gres­ser. Aux es­sais, je peux tom­ber jus­qu'à cinq fois par jour en tes­tant des traces. C'est sou­vent plus proche de trois à cinq fois par se­maine tout de même !

Com­ment règles-tu ton vé­lo ?

Il faut un vé­lo qui te met en confiance. Pour ce­la, j'ai la chance de pou­voir comp­ter sur le sup­port des in­gé­nieurs Fox. Même par té­lé­phone, ils peuvent ré­soudre ton pro­blème. Tu dé­cris ce qui se passe, ils ré­flé­chissent et te rap­pellent pour te dire com­ment ré­gler la sus­pen­sion. C'est par­fois sur­pre­nant : ils peuvent te faire mo­di­fier l'amor­tis­seur pour ré­soudre un sou­ci à l'avant.

Tu as des pé­dales plates sur ton vé­lo…

J'aime bien rou­ler avec le pied libre, sur­tout sur les tra­cés que je ne connais pas. Aux es­sais, je com­mence sou­vent en plates. En course, j'uti­lise des au­to­ma­tiques, avec des cages larges.

L'en­du­ro peut-il dé­trô­ner la DH sur le plan mé­dia­tique ?

Non, les marques in­ves­tissent en DH parce que c'est là qu'elles dé­ve­loppent les vé­los les plus ex­tra­or­di­naires. C'est ce qui plaît au pu­blic, qui veut rê­ver de­vant du beau ma­tos, des ex­ploits à grande vi­tesse. La DH est au vé­lo ce que la F1 est à la voi­ture.

Tu as pour­tant par­ti­ci­pé à quelques En­du­ro World Se­ries.

Je pense que je pour­rais ga­gner en en­du­ro. Mais je n'aime pas vrai­ment ça, je trouve dan­ge­reux de rou­ler aus­si vite sur des tra­cés qua­si in­con­nus. En­fin… pas pour tout le monde. Cer­tains connaissent mieux le cir­cuit que d'autres, on n'est pas au­tant à éga­li­té qu'en DH.

Aimes-tu voya­ger ?

J'adore ! Je vis en ban­lieue de Man­ches­ter. Si j'y reste une an­née en­tière, je de­viens fou ! J'aime es­sayer de nou­velles nour­ri­tures, voir de nou­velles choses. Quand je rentre, j'ap­pré­cie mieux mon cadre.

Ton avis sur le 650b ?

C'est une évo­lu­tion po­si­tive. J'adore le 26", mais ce n'est pas tri­cher que d'uti­li­ser des roues plus per­for­mantes. C'est comme mettre des jantes en car­bone…

Tu es tou­jours cé­li­ba­taire ?

Je ne cherche pas spé­cia­le­ment à me ca­ser, c'est plus fa­cile comme ça. Je peux ac­cep­ter toutes les idées de trip. Je ne me sens pas seul pour au­tant. Mon team est comme une se­conde fa­mille pour moi… J'en ai de la chance (rires) !

Com­ment t'en­traînes-tu au quo­ti­dien ?

Je fais du sport six jours par se­maine. En hiver, c'est gym trois fois par se­maine, ce qui com­prend course, éti­re­ments, mus­cu­la­tion. Je roule aus­si sur la route ou en XC. Et en mo­to­cross ou sur de pe­tites

pistes de DH… Il n'est pas rare que je fasse plu­sieurs ac­ti­vi­tés dans la même jour­née. En sai­son, l'en­traî­ne­ment se fait sur les courses. J'ai tou­jours un skate avec moi, his­toire de bou­ger…

Ce titre de cham­pion du monde, en as-tu vrai­ment be­soin ?

Pour pro­gres­ser, j’al­terne XC, BMX, route, DH et même

mo­to­cross…

Ga­gner une course est une ex­cel­lente sen­sa­tion ! La com­pé­ti­tion, c'est toute ma vie. Être cham­pion est l'abou­tis­se­ment d'un long tra­vail. Je peux être heu­reux sans avoir de titre, mais c'est tout de même mieux d'avoir un but pour avan­cer…

Si tu ob­te­nais ce titre, qu'est-ce que ce­la chan­ge­rait fi­na­le­ment ?

Pas grand-chose, c'est vrai… Mais dans ce cas, pour­quoi s'en pri­ver ?

Peux-tu t'ima­gi­ner dans vingt ans ?

Je vais rou­ler aus­si long­temps que pos­sible, ça, c'est cer­tain. Après, on ver­ra bien…

Ton cô­té fê­tard est cé­lèbre. In­tox ou réa­li­té ?

J'adore la bière, c'est vrai, mais je peux pas­ser six mois sans boire. Après la sai­son, j'ai un mois de pause, et là, je me saoule tous les soirs, on va voir des concerts, on fume un peu… Le tout est de sa­voir s'abstenir…

Uti­lises-tu beau­coup les ré­seaux so­ciaux ?

C'est une de­mande des spon­sors, Fox, San­ta Cruz, Mons­ter. Ils ont be­soin qu'on com­mu­nique. Le nombre de per­sonnes qui suivent nos posts est une don­née qui aide à né­go­cier les contrats. Ça ne me gêne pas, j'aime bien pos­ter sur Fa­ce­book, Ins­ta­gram. Et les ai­der en pos­tant des vi­déos est un juste re­tour des choses, car eux m'aident tel­le­ment. Et c'est gra­ti­fiant de mon­trer au pu­blic ce qu'on sait faire ! Ce­ci dit, c'est vrai que les gens passent trop de temps pen­chés sur leur té­lé­phone…

Tu aimes le cô­té show­biz de ton sport ?

Je n'ai ja­mais fait des courses pour at­ti­rer l'at­ten­tion. Cer­tains en font des tonnes pour qu'on les re­garde, comme Cé­dric Gracia. Mais moi, je roule avant tout pour les sen­sa­tions que ça me pro­cure…

As-tu des en­ne­mis dans le cir­cuit ?

Je ne pense pas. Je n'ai pas be­soin de dé­tes­ter les autres pour rou­ler contre eux. Et puis, c'est tel­le­ment meilleur de battre des amis !

Penses-tu être un exemple pour les kids ?

Mon mode de vie est ex­tra­or­di­naire ; j'ai eu énor­mé­ment de chance, tout s'est en­chaî­né à la per­fec­tion. Mais au dé­part, j'ai choi­si cette voie. D'autres l'au­raient re­fu­sée, au­raient pri­vi­lé­gié une vie plus conven­tion­nelle. Mon conseil se­rait de sai­sir les op­por­tu­ni­tés. Quand on est jeune, il faut es­sayer, pour ne pas avoir de re­grets.

En hiver, Josh se fait plai­sir dans la cam­pagne an­glaise avec son “petit” San­ta Cruz So­lo. En ville, il al­terne soi­rée entre potes et séances de “drift" au vo­lant de sa Nissan Sky­line pré­pa­rée…

Le V10 of­fi­ciel, équi­pé en al­ter­nance de pé­dales plates ou au­to­ma­tiques, est une ma­chine ul­tra­per­for­mante, que Josh règle en di­rect avec les in­gé­nieurs Fox. 1. La po­tence mi­ni­ma­liste per­met de gar­der le gui­don as­sez bas. 2. L’amor­tis­seur “usine”, gra­vé au nom de Josh, dis­pose de mul­tiples ré­glages. 3. Trans­mis­sion et freins Shi­ma­no Sainct donnent en­tière sa­tis­fac­tion.

Très à l’aise en free­ride, Josh s’amuse par­tout, qu’il s’agisse du pon­ton où son père parque les ba­teaux qu’il fa­brique, ou des bar­rières de ber­ger qu’il saute sans ap­pel, d’une “simple” im­pul­sion…

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.