En­quête Pau­line Fer­rand-Pré­vot

À Rio, Le rêve de mé­daille de Pau­line Fer­randP­ré­vot s’est trans­for­mé en cau­che­mar. Au lieu de bran­dir la mé­daille d’or sur le po­dium, c’est as­sise en haut d’une côte en plein mi­lieu de l’épreuve que les Jeux se sont ar­rê­tés pour elle. Un krach phy­sique et

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«Le vé­lo était ce que j’ai­mais le plus faire, mais c’est de­ve­nu mon plus grand cau­che­mar. » Cette ci­ta­tion ti­rée d’un billet d’hu­meur que Pau­line Fer­rand-Pré­vot a pos­té sur sa page Fa­ce­book après s’être ef­fon­drée lors des der­niers JO de Rio a mar­qué tout le monde. Cette phrase a ré­son­né comme un coup de ton­nerre, mar­quant en même temps l’ar­rêt (au moins pro­vi­soire) de la car­rière de la cham­pionne fran­çaise. Quand on ana­lyse la si­tua­tion et que l’on in­ter­roge les per­sonnes de son en­tou­rage sur ces 10 der­nières an­nées, on prend conscience que cette ex­plo­sion en plein vol était qua­si­ment iné­luc­table. Dé­jà parce qu’elle avait bien plus de pres­sion qu’elle ne le lais­sait voir à l’aube d’at­teindre une sorte d’apo­théose de sa car­rière au Bré­sil : « Les JO étaient le rêve d’une vie, mais aus­si ma plus grande an­goisse de­puis que j’ai com­men­cé mon hi­ver avec cette frac­ture de fa­tigue au ni­veau du ge­nou. Tout s’est très vite en­chaî­né. J’ai re­pris l’en­traî­ne­ment trop vite, trop fort, et sans écou­ter les conseils de mon en­traî­neur qui me di­sait de re­prendre en dou­ceur. J’ai fait le choix de des­cendre ha­bi­ter dans le Sud afin de rou­ler dans de meilleures condi­tions et pour rat­tra­per mon re­tard. De forts pro­blèmes d’al­ler­gies se sont fait res­sen­tir au bout de quelques se­maines sur place. Je n’étais plus moi-même. Il m’était im­pos­sible de dé­pas­ser les 200 watts et c’était de pire en pire. Chaque en­traî­ne­ment était un cal­vaire où je n’ar­ri­vais pas à res­pec­ter les consignes et les zones d’in­ten­si­té. Tous les jours, je me ré­veillais en me di­sant que c’était un jour de moins vers la plus grosse échéance de ma car­rière. Être cham­pionne du monde dans les 3 dis­ci­plines en 1 an a peut-être été la pire chose qui me soit ar­ri­vée. Je vou­lais fi­nir cette course dont j’ai tant rê­vé, mais mon corps ne pou­vait plus. On n’aban­donne pas les Jeux, je le sais. Mais là, le mal était bien plus pro­fond… » Ce té­moi­gnage illustre bien la dé­tresse de Pau­line après son aban­don. Elle a un temps cou­pé tout lien avec le mi­lieu. Son staff, son en­traî­neur, les jour­na­listes… plus per­sonne n’a eu de nou­velles et ses proches ne sou­hai­taient pas for­cé­ment s’ex­pri­mer sur cette bles­sure bien trop fraîche.

Bou­li­mique de com­pét’

Gé­rard Brocks, son der­nier en­traî­neur et aus­si ce­lui de Ju­lien Ab­sa­lon, son com­pa­gnon, a été le pre­mier à réa­li­ser que la cham­pionne al­lait droit dans le mur. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils avaient ces­sé de tra­vailler en­semble : « Après 5 an­nées de col­la­bo­ra­tion très fruc­tueuse, je lui avais si­gna­lé que je ne sou­hai­tais pas pour­suivre avec elle si elle conti­nuait à vou­loir évo­luer au plus haut ni­veau en VTT, en cy­clo-cross et sur route. L’équi­libre de vie de l’ath­lète passe pour moi avant les ré­sul­tats. Une fille, c’est une fu­ture ma­man, et si l’on n’en tient pas compte dans ces an­nées-là, on met en pé­ril sa vie fu­ture. Chez les filles, si le pro­gramme est ex­ces­sif, tout est per­tur­bé et plus tard, c’est l’os­téo­po­rose qui guette. J’avais, à ce mo­ment-là, pré­ci­sé à Pau­line et ses pa­rents que ça se­rait d’abord le men­tal qui lâ­che­rait et en­suite le phy­sique. C’est exac­te­ment ce qui s’est pas­sé. Mais je n’en suis pas fier, j’au­rais pré­fé­ré me trom­per. Le grand mal­heur de Pau­line a été de cu­mu­ler les trois titres de cham­pionne du monde dans un es­pa­ce­temps très res­treint. Tout le monde a pen­sé qu’elle était la plus forte dans les trois dis­ci­plines alors qu’il n’en est rien. Au­cun ath­lète, si doué soit-il, ne peut en­du­rer plus de 2-3 sai­sons avec les charges qu’elle s’est in­fli­gées. Au­jourd’hui, Pau­line est bien consciente de tout ça. Mais à cette époque, elle sou­hai­tait pour­suivre dans les trois dis­ci­plines, elle s’est rap­pro­chée de Lu­do­vic Du­bau. » Lu­do­vic était alors aus­si conscient de la dif­fi­cul­té de cu­mu­ler une telle charge de tra­vail, mais Pau­line avait su trou­ver les mots pour qu’il ac­cepte de l’ai­der. « Gé­rard Brocks reste à mon avis l’un des meilleurs en­traî­neurs au­jourd’hui. Tout le tra­vail qu’il a fait avec Ju­lien Ab­sa­lon en at­teste, at­taque Lu­do. Les coupes du monde sur route, de VTT, de cy­clo-cross, les cham­pion­nats de France, d’Eu­rope et du monde dans chaque dis­ci­pline, ça fai­sait un ca­len­drier où il res­tait un ou deux week-ends de

À 24 ans, Pau­line Fer­rand-Pré­vot est loin d’avoir dit son der­nier mot au gui­don, si elle le veut.

libres dans l’an­née. Pau­line était une bou­li­mique de com­pé­ti­tions de haut ni­veau. Elle s’ac­cor­dait très peu de pé­riodes de re­pos. J’ai es­sayé de tem­po­ri­ser quand elle me sor­tait son ca­len­drier. Je lui confir­mais que ce n’était pas pos­sible. Mais elle n’en­ten­dait que ce qu’elle avait en­vie d’en­tendre. On avait quand même réus­si à mettre en place quelques blocs de tra­vail. On ne mé­lan­geait plus les dis­ci­plines et l’on avait re­trou­vé une os­mose à peu près cor­recte. On a eu une cer­taine réus­site au ni­veau des ré­sul­tats. Pour ce qui est du plai­sir? Je ne sais pas. Pau­line reste la seule à pou­voir en par­ler. Je pense avoir fait plu­tôt du bon bou­lot pen­dant ces trois ans mal­gré le fait que pas mal de per­sonnes pensent le contraire et disent que ce sont les trois an­nées pas­sées avec moi qui l’ont usée et cra­mée. »

Vé­ri­té ca­chée

Ce point de vue, Lu­do s’en dé­fend : « C’est trop fa­cile de dire qu’elle a payé à Rio le trop-plein de sport qu’elle a fait du­rant toutes ces an­nées. Un spor­tif de haut ni­veau sans bles­sure, ça n’existe pas.

Sa scia­tal­gie a été très longue à soi­gner. Tout le monde a sau­té sur l’oc­ca­sion pour dire que c’était un signe d’alarme du corps qui était trop fa­ti­gué. Mais je connais bien les heures d’en­traî­ne­ment qu’elle fai­sait et pour quel­qu’un qui consacre 100 % de son temps à son sport, il y avait lar­ge­ment le temps pour ré­cu­pé­rer. Et puis, l’en­traî­neur a beau pré­voir des pé­riodes de re­pos, si l’ath­lète ne l’ac­cepte pas, tu n’y peux rien. Tu n’as pas toutes les cartes en main. Je ne me sen­tais pas à ma place pour en­gueu­ler Pau­line. Et quand je lui di­sais qu’elle en fai­sait trop, elle ré­pon­dait qu’elle en avait très en­vie que si elle ne le fai­sait pas, elle al­lait pé­ter les plombs. Il était hors de ques­tion que je me mette en tra­vers de tout ça. C’était sa car­rière, ses en­vies, ses rêves… Le fac­teur mal­chance existe, comme lors­qu’elle s’est cas­sé le pla­teau ti­bial lors d’un foo­ting. Mais en­core une fois, tout le monde y a vu une frac­ture de fa­tigue. Ça a com­men­cé à être com­pli­qué à ce mo­ment-là, mais son en­tou­rage a conti­nué de la faire rê­ver à des choses qui n’avaient dé­jà plus lieu d’être. Les der­nières courses avant les JO ne lais­saient rien pré­sa­ger de bon à Rio. Peut-être même qu’elle en avait dé­jà ras le bol du vé­lo il y a 6 mois. » Et les signes d’amé­lio­ra­tion que cer­tains ont pu voir quelque temps avant les JO n’étaient que de la poudre aux yeux : « Quand elle a ga­gné la coupe de France à Mar­seille, tout le monde y a vu le re­nou­veau de Pau­line. Mais il ne faut pas ou­blier qu’elle était de­vant Sa­bri­na Énaux. Je res­pecte Sa­bri­na. C’est une belle ath­lète, mais elle est en fin de car­rière. Pour vi­ser l’or aux JO, c’est un de­mi-tour qu’il fal­lait lui mettre, pas 15 se­condes. Il y avait des signes d’amé­lio­ra­tion, mais pas de là à es­pé­rer l’or. Je ne vois pas comment tu peux dé­cro­cher une mé­daille quand de toute l’an­née, tu n’as pas été ca­pable de mon­ter sur un po­dium ni en route ni en VTT. Mais at­ten­tion, je ne re­mets pas en ques­tion sa sé­lec­tion car mal­gré tout ça, elle reste la meilleure. En re­vanche, son staff s’est trom­pé en ima­gi­nant qu’elle al­lait ra­me­ner deux mé­dailles. Un ath­lète, il ne faut pas lui men­tir. Cinq jours avant l’épreuve VTT, elle di­sait qu’elle y croyait. Si une ath­lète de cet âge dit ça, c’est que son en­tou­rage va dans ce sens. Moi, en tout cas, je n’y croyais pas. Ça au­rait été le hold-up du siècle. »

Cap in­va­riable

Gé­rard Brocks confirme dès le dé­but de notre en­tre­tien que lors­qu’il a ré­cu­pé­ré Pau­line quelques mois seule­ment avant les Jeux, elle était dé­jà dans une si­tua­tion dif­fi­cile : « Quand Pau­line est re­ve­nue vers moi, elle de­vait dé­jà faire face à une suc­ces­sion de contre­temps phy­siques. Mais de­puis plus d’un an, beau­coup de per­sonnes conti­nuaient à avan­cer avec la cer­ti­tude qu’elle ra­mè­ne­rait deux mé­dailles d’or à la France. Ça a contri­bué à lui mettre une chape de plomb ter­rible sur les épaules. Ses pé­pins phy­siques ont dé­gra­dé sa confiance et l’image qu’elle avait d’elle. Elle s’est vrai­ment re­trou­vée sans ré­ponse à ses ques­tions. » N’ayant pas réel­le­ment mon­tré une grande forme de­puis le dé­but de sai­son, beau­coup s’in­ter­ro­geaient sur sa lé­gi­ti­mi­té au sein de la dé­lé­ga­tion Fran­çaise à Rio : « Si la Fé­dé n’avait pas dé­ci­dé de la sé­lec­tion­ner, elle au­rait uti­li­sé son poids au­près du pré­sident de la FFC voire au mi­nis­tère des Sports, as­sure Lu­do. C’est une ath­lète qui reste dif­fi­ci­le­ment gé­rable. » L’autre ques­tion qui re­vient sou­vent reste : pour­quoi s’en­tê­ter à s’ali­gner aux Jeux sur les deux dis­ci­plines (VTT et route) alors que, compte te­nu de sa forme, briller dans une au­rait dé­jà été un ex­ploit : « Très tôt, j’ai es­sayé de lui faire pas­ser un mes­sage pour lui sug­gé­rer de faire l’im­passe sur l’épreuve route aux JO , ra­conte Gé­rard. Le par­cours de VTT était très spé­ci­fique et faire l’épreuve route une se­maine avant était pour moi une contre-in­di­ca­tion à une per­for­mance sur le VTT, où elle avait mal­gré tout le plus de chances de briller. J’avais même de­man­dé à Ju­lien (Ab­sa­lon) d’ap­puyer ma dé­marche pour que Pau­line ac­cepte de lais­ser sa place à d’autres pour la route. Ed­wige Pi­tel, qui sou­hai­tait y al­ler, était au-des­sus d’elle, il faut l’avouer. » Mais en­core une fois, Pau­line est res­tée sur ses po­si­tions : « Et puis, il y a eu la

Des bles­sures longues à soi­gner, une en­vie d’y al­ler trop fort…

chute de Nove Mes­to alors qu’elle était dans une lo­gique de pro­gres­sion, re­grette Gé­rard. Les re­tours d’en­traî­ne­ment étaient plus que sym­pas à ce mo­ment. Mais la concen­tra­tion n’y était pas ; et le doute, tou­jours pré­sent. Cette chute a été une ca­tas­trophe, qui a à nou­veau tout re­mis en cause. Et plus les jours pas­saient, plus le doute s’ins­tal­lait. Et mal­gré tous les dis­cours que je pou­vais trou­ver pour la ras­su­rer, plus rien n’y fai­sait. »

Un énorme gâ­chis

Beau­coup de ques­tions ont éga­le­ment été sou­le­vées sur l’im­pact qu’a pu avoir sa re­la­tion amou­reuse ré­cem­ment vé­cue au grand jour avec Ju­lien Ab­sa­lon. Si peu de gens osent s’ex­pri­mer sur ce su­jet, la plu­part s’ac­cordent tou­te­fois sur le fait qu’il ne s’agit pas for­cé­ment d’un élé­ment dé­ter­mi­nant qui a pu faire bas­cu­ler la cham­pionne du mau­vais cô­té. Au­jourd’hui, tout le monde se de­mande si l’on a une chance de re­voir un jour Pau­line sur un vé­lo. Pour Gé­rard Brocks, ça ne fait pas de doute : « Pau­line re­vien­dra au vé­lo, elle aime trop ça. Elle n’a connu que ça de­puis sa plus tendre en­fance. Un break d’une an­née comme cer­taines ath­lètes qui pro­fitent de l’oc­ca­sion pour don­ner nais­sance à un bé­bé pour­rait lui faire le plus grand bien. Sur­tout si elle se met en tête les pro­chains JO. C’est moi qui lui avais sug­gé­ré de faire ce billet sur FB. Il fal­lait alors uti­li­ser des mots forts pour faire pas­ser des mes­sages à cer­taines per­sonnes. On ne peut pas tou­jours être en at­tente et mettre la pres­sion sur un ath­lète quand il est en si­tua­tion très dé­li­cate au ni­veau de sa san­té. Les filles sont plus fra­giles que les gar­çons et l’on a vite fait de mettre sur les épaules de ces de­moi­selles tous les es­poirs d’une fé­dé­ra­tion voire d’une na­tion pour al­ler cher­cher des mé­dailles. Sur la fin, un jour Pau­line était eu­pho­rique et le len­de­main, elle était d’un pes­si­misme in­croyable. Quand il y a des fluc­tua­tions men­tales aus­si im­por­tantes, c’est qu’il y a un doute énorme der­rière. Elle se de­man­dait dé­jà ce que les gens al­laient pen­ser d’elle par rap­port à sa pres­ta­tion aux Jeux, elle sa­vait dé­jà qu’elle ne se­rait pas à la hau­teur des at­tentes du mi­lieu. On l’a en­cen­sée. Elle était de­ve­nue comme une ve­dette de ci­né­ma et au bout d’un mo­ment, ça a cra­qué. Mais elle est jeune, si elle est ca­pable de prendre les bonnes dé­ci­sions et de pla­ni­fier ses quatre pro­chaines an­nées, elle a en­core un gros po­ten­tiel. Et si elle ne le fait pas, ça se­ra un gros gâ­chis. » Un gros gâ­chis, c’est aus­si le mot choi­si par Lu­do pour conclure : « Elle a at­teint son rêve de de­ve­nir cham­pionne du monde, mais pas ce­lui de de­ve­nir cham­pionne olym­pique. Mais elle est loin d’être en re­tard. Dans quatre ans, elle ne se­ra pas vieille. Il faut juste tout re­mettre en ordre. Qu’elle pèse le pour et le contre et qu’elle re­parte, avec quel­qu’un ou seule. Elle se connaît mieux que per­sonne et elle est ca­pable de re­bon­dir ra­pi­de­ment. Mais il faut qu’elle en ait en­vie. Mal­gré tout, quand elle dit que le vé­lo est de­ve­nu son pire cau­che­mar, ça fait un peu peur. Tout ça reste pour moi un énorme gâ­chis. »

Bour­reau de l’en­traî­ne­ment et des courses, après ses 3 titres mon­diaux, Pau­line de­vait gé­rer le syn­drome d’Icare, dé­li­cat pour tous les cham­pions, Ju­lien Ab­sa­lon et Ju­lie Bres­set (en bas) le savent.

Pu­gnace, Pau­line Fer­rand-Pré­vot n’ai­mait rien tant que jouer au coude-à- coude au mi­lieu de ses ad­ver­saires. Il lui faut au­jourd’hui prendre le temps de se re­cons­truire et re­trou­ver le che­min vers le plai­sir de re­mon­ter en selle.

Jus­qu’à cette an­née 2016 char­nière, Pau­line a tou­jours été pré­sente sur les grands ren­dez-vous, mais le cu­mul route et VTT n’était pas du­rable.

Ci- contre e : en 2014, à Mé­ri­bel, pour la fi­nale de la coupe du monde, Pau­line est al­lée cher­cher une 3e place der­rière Dhale et Neff (1re, au centre) mal­gré une grosse chute. Elle sait re­ve­nir.

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