Joan Roch, la vie après la course

Joan Roch était amou­reux fou de la course. Il ne l’est plus… Ex­pli­ca­tions.

Blue Run - - EDITO/ SOMMAIRE -

Le cou­reur à la longue ti­gnasse ra­conte son his­toire, celle d’un père de fa­mille or­di­naire qui, un jour, s’est mis à cou­rir entre sa mai­son de Lon­gueuil (Ca­na­da) et son bu­reau dans le centre-ville. Il aligne ain­si entre 70 et 100 km par se­maine, juste en al­lant au tra­vail.

Joan Roch n’était pas le plus ra­pide, loin de là. Mais son par­cours nour­ris­sait l’ima­gi­na­tion. En l’en­ten­dant, le cou­reur moyen se di­sait : « S’il réus­sit à faire ça, avec trois en­fants, peut-être que je suis ca­pable d’al­ler plus loin, moi aus­si. » Avec le temps, il était pas­sé du ma­ra­thon aux ul­tras. Il avait même un spon­sor et don­nait des confé­rences. Qua­si­ment tous les mé­dias, dont « La Presse », avaient ra­con­té son aven­ture. Joan Roch était une per­son­na­li­té pu­blique dans le pe­tit monde de la course au Qué­bec.

Et puis du jour au len­de­main, en mai 2016, deux mois après la sor­tie du livre « Ul­tra-or­di­naire », Roch a ar­rê­té de cou­rir. Ses chaus­sures de course - peut-être une di­zaine de paires - sont ran­gées au fond du ga­rage de sa nou­velle mai­son, dans une boîte de dé­mé­na­ge­ment. Il ne l’a pas ou­verte de­puis. Sa page Fa­ce­book, qu’il en­tre­te­nait as­si­dû­ment, est tom­bée en qua­si-som­meil. Joan Roch, le cou­reur, a dis­pa­ru de l’es­pace pu­blic. Il nous a ra­con­té l’his­toire ba­nale d’hu­ma­ni­té d’un gars qui avait été fou amou­reux de la course mais qui ne l’était plus. Une sorte de peine d’amour. Mais qui n’a rien de triste, in­siste-t-il. « Dire que j’ai fait un burn out de la course, ce se­rait un peu fort. Je pense que je me suis ar­rê­té juste avant. Je sen­tais que j’al­lais heur­ter un mur », ex­plique-t-il.

LE DÉCLIC

Joan Roch a com­men­cé ses al­lers-re­tours au tra­vail à la course il y a cinq ans. A l’époque, il se rend en vé­lo à la sta­tion de mé­tro Lon­gueuil et prend les trans­ports en com­mun. Un se­cond vé­lo l’at­tend au mé­tro BERRI-UQAM pour se rendre à son bou­lot.

Le vol d’un de ses vé­los et la des­truc­tion de l’autre l’ont na­tu­rel­le­ment ame­né à cou­rir pour al­ler tra­vailler, en­vi­ron 10 km ma­tin et soir. Pour s’amu­ser, il a dé­ci­dé d’en faire une vi­déo You­tube. Des mé­dias se sont mis à l’ap­pe­ler, à ra­con­ter son his­toire et Joan s’est fait connaître.

Il a com­men­cé, en pa­ral­lèle, à par­ti­ci­per à des ul­tra­ma­ra­thons, ces courses au long cours sur des dis­tances im­pres­sion­nantes (100, 160 km ou plus). Il y a un an, il était spon­so­ri­sé par MEC et son livre ve­nait d’être pu­blié. Il avait de­man­dé à son em­ployeur d’alors, dans le mi­lieu de l’in­for­ma­tique, un amé­na­ge­ment de fa­çon à pou­voir tra­vailler à temps par­tiel : il lui fal­lait du temps pour la pro­mo­tion de son livre. Joan Roch sem­blait de plus en plus pris par la course. Mais la vé­ri­té, c’est qu’il s’en était éloi­gné ir­ré­mé­dia­ble­ment.

« J’ai ar­rê­té et je me suis dit que si l’en­vie re­ve­nait, je re­com­men­ce­rais. Elle n’est ja­mais re­ve­nue »

« Quand je me suis mis à tra­vailler à temps par­tiel, je me suis dit que j’au­rais du temps pour cou­rir à un autre mo­ment plu­tôt que de faire mes al­lers-re­tours, ra­con­tet-il. Mais je n’en ai ja­mais eu le goût. Je ne l’ai ja­mais fait. Le fait de moins cou­rir me plai­sait. Ç’a été le pre­mier in­dice. Peut-être que je com­men­çais à en avoir un peu marre ? »

Il avait alors deux ul­tras à son ca­len­drier mais n’avait au­cune en­vie d’y par­ti­ci­per. Ça, ç’a été le deuxième in­dice. Puis en mai der­nier, il s’est ache­té un vé­lo. Un ma­tin, pour es­sayer sa nou­velle mon­ture, il a dé­ci­dé de la prendre pour se rendre au tra­vail. Il n’a plus ja­mais cou­ru de­puis. « J’ai ar­rê­té et je me suis dit que si l’en­vie de cou­rir re­ve­nait, je re­pren­drais. Mais ce n’est pas re­ve­nu. Je ne cours plus du tout. Ça ne m’a ja­mais man­qué, dit-il. Je me de­man­dais ce qui al­lait ar­ri­ver si j’ar­rê­tais la course du jour au len­de­main et il ne s’est rien pas­sé. J’ai peut-être pris un peu de poids, ce qui est nor­mal car je cou­rais entre 70 et 100 km par se­maine. »

QUAND COU­RIR DE­VIENT UNE CORVÉE

Joan Roch s’est de­man­dé ce qu’il de­vait dire aux gens qui le sui­vaient sur sa page Fa­ce­book. De­vait-il se jus­ti­fier ? « J’avais une image pu­blique qui n’était pas exac­te­ment conforme à la per­sonne que j’étais. J’avais une page Fa­ce­book où je ne pu­bliais que des trucs me concer­nant sur la course. C’était une image as­sez fi­dèle mais c’était une image. Les gens com­men­çaient à avoir cer­taines at­tentes. Ils s’at­ten­daient no­tam­ment à ce que je coure ma­tin et soir pour al­ler tra­vailler. Je le fai­sais de­puis quatre ans et je com­men­çais à en re­ve­nir. J’étais as­so­cié à ça. J’en suis ve­nu à me de­man­der si je cou­rais parce que j’en avais en­vie ou parce que j’étais obli­gé, parce que des gens s’at­ten­daient à ce que je le fasse. »

Joan Roch a dé­ci­dé de ne rien dire : il n’a écrit au­cun sta­tut sur Fa­ce­book, ne l’a pas crié sur les toits. Des gens

en ont eu vent et lui ont écrit. Ce qu’il a sen­ti chez eux, c’était une sorte de sou­la­ge­ment. « Ils n’étaient pas sou­la­gés pour moi mais pour eux. Plein de gens se sont re­con­nus dans la dé­marche. Ils se sont dit : «Luiaus­si,ilen a marre; lui aus­si, il est fa­ti­gué; lui aus­si, il a en­vie de

fai­reau­tre­chose.» Ben oui ! » Joan Roch a main­te­nant un nou­vel em­ploi, tou­jours dans le sec­teur de l’in­for­ma­tique. Cet hi­ver, il a par­cou­ru la dis­tance entre Lon­gueuil et le centre-ville de Mon­tréal en mé­tro. Il a hâte que le pont Jacques-car­tier rouvre pour sor­tir son vé­lo. « C’est gé­nial, le vé­lo, ça me prend deux fois moins de temps qu’à la course, dit-il. Avec trois en­fants, le temps que je gagne n’est pas de trop ! »

Avec le re­cul, il consi­dère ces an­nées de course comme une ex­pé­rience po­si­tive. Il a été pas­sion­né par ce sport. Il a bou­clé des dis­tances qu’il n’au­rait ja­mais cru être ca­pable de cou­vrir. Il a même pu­blié un livre qui s’est ven­du à plus de 6 000 exem­plaires. « Je ne pen­sais ja­mais faire tout ce que j’ai fait, conclut Joan. Mais il n’y a pas que la course dans la vie. Je fe­rai autre chose. Si j’y re­viens, j’y re­viens. Si­non, ce n’est pas grave du tout. »

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