Le Da­ne­mark est à la fois le plus to­lé­rant et le plus ra­ciste des pays de l’Union eu­ro­péenne.

Cé­lèbre pour sa gé­né­reuse pro­tec­tion so­ciale, le Da­ne­mark se ré­vèle aus­si, c’est moins connu, un pion­nier des po­li­tiques an­ti-im­mi­gra­tion. Ter­ri­fié à l’idée que la crise des ré­fu­giés ne sub­merge l’État-pro­vi­dence, le pays a conçu une po­li­tique d’aus­té­ri­té

Books - - NEWS - HUGH EAKIN.

Dans tous les pays d’Eu­rope, la crise des ré­fu­giés sy­riens sou­met les mi­lieux po­li­tiques à une pres­sion in­tense. En ­Po­logne, les élec­teurs ont por­té au pou­voir un par­ti de droite dont le lea­der, Ja­rosław Kac­zyńs­ki, dé­clare que les mi­grants in­tro­duisent en Eu­rope « des ma­la­dies dan­ge­reuses » et « dif­fé­rents types de pa­ra­sites ». En France, lors des élec­tions ré­gio­nales de dé­cembre, cer­tains can­di­dats so­cia­listes se sont re­ti­rés pour sou­te­nir les can­di­dats de droite et em­pê­cher le Front na­tio­nal de l’em­por­ter. Même l’Al­le­magne, qui a ac­cueilli en 2015 plus de 1 mil­lion de de­man­deurs d’asile, a dû re­cu­ler face à la ré­volte mon­tante au sein du propre par­ti de la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel et aux viols du Nou­vel An à Co­logne, im­pu­tés à des hommes d’ori­gine nord-afri­caine.

Et puis il y a le Da­ne­mark. Cette pe­tite et riche dé­mo­cra­tie scan­di­nave de 5,6 mil­lions d’habitants est, se­lon la plu­part des clas­se­ments, l’un des pays les plus ou­verts et les plus égalitaires au monde. Les dis­pa­ri­tés de re­ve­nus et le taux de pau­vre­té y sont par­mi les plus faibles des na­tions oc­ci­den­tales. Connu pour avoir des villes au bi­lan car­bone qua­si neutre, des soins et des études su­pé­rieures gra­tuites pour tous, des chauf­feurs de bus payés comme des ex­perts-comp­tables, cé­lèbre pour dé­fendre vi­gou­reu­se­ment les droits des ho­mo­sexuels et les li­ber­tés, sans ou­blier sa so­lide culture du dé­bat, le pays est de­puis long­temps un mo­dèle de so­cial-dé­mo­cra­tie en­vié. Le Da­ne­mark passe pour un en­droit où l’ef­fi­ca­ci­té de l’État est éton­nam­ment du­rable, et où il est de tra­di­tion de pro­té­ger les mi­no­ri­tés re­li­gieuses : sous l’Oc­cu­pa­tion, le pays fut le seul à lut­ter contre l’an­ti­sé­mi­tisme et à sau­ver presque tous ses juifs. [Lire « Com­ment le Da­ne­mark a sau­vé ses juifs », Books, oc­tobre 2014.]

En ma­tière d’ac­cueil des ré­fu­giés, pour­tant, la dé­rive droi­tière du Da­ne­mark a pré­cé­dé celle du reste de l’Eu­rope. Car l’idée n’a ces­sé de re­cueillir un consen­sus plus large : l’im­mi­gra­tion mu­sul­mane à grande échelle est in­com­pa­tible avec le mo­dèle eu­ro­péen de dé­mo­cra­tie so­ciale. Aux yeux du vi­si­teur, l’op­po­si­tion du pays aux im­mi­grants d’Afrique et du Moyen-Orient peut sem­bler im­pla­cable. Plu­sieurs mois avant que la crise des ré­fu­giés ­sy­riens ne frappe l’Eu­rope, les élec­tions de juin der­nier se sont jouées sur la ques­tion sui­vante : qui, du par­ti au pou­voir (les So­ciaux-dé­mo­crates, de centre gauche) ou de ses ad­ver­saires (le Par­ti li­bé­ral du Da­ne­mark, de centre droit), était le plus dur avec les de­man­deurs d’asile ? Le grand vain­queur fut le Par­ti po­pu­laire da­nois (PPD), ou­ver­te­ment an­ti-im­mi­gra­tion, qui ra­fla 21 % des voix, le meilleur score de son his­toire. Sa fon­da­trice, Pia Kjærs­gaard, qui ex­plique de­puis des an­nées que les mu­sul­mans en sont à « un stade in­fé­rieur de la ci­vi­li­sa­tion », pré­side dé­sor­mais le Par­le­ment. Avec l’ap­pui du PPD, les li­bé­raux ont for­mé un gou­ver­ne­ment mi­no­ri­taire qui a adop­té vis-à-vis des ré­fu­giés l’une des lignes les plus dures d’Eu­rope.

Quand je suis ar­ri­vé à Co­pen­hague en août 2015, le nou­veau gou­ver­ne­ment, di­ri­gé par le li­bé­ral Lars Løkke Ras­mus­sen, ve­nait de ré­duire de 45 % les pres­ta­tions so­ciales ac­cor­dées aux ré­fu­giés. Les hommes po­li­tiques et la presse da­noise évo­quaient une « in­va­sion » ve­nue du Moyen-Orient. Dé­but sep­tembre, le Da­ne­mark com­men­ça à pu­blier dans les jour­naux li­ba­nais et jor­da­niens des mes­sages vi­sant à dis­sua­der les de­man­deurs d’asile po­ten­tiels. Et, en no­vembre, le gou­ver­ne­ment an­non­ça qu’il ne pou­vait plus ac­cep­ter le mil­lier de ré­fu­giés que lui

im­po­sait l’ac­cord de ré­par­ti­tion eu­ro­péen, parce que l’Ita­lie et la Grèce avaient per­du le contrôle de leurs fron­tières.

Le sum­mum fut at­teint en jan­vier der­nier. La mi­nistre de l’In­té­gra­tion, In­ger Stø­j­berg, une rousse de 42 ans qui a du chien et in­carne dé­sor­mais la po­li­tique très agres­sive du gou­ver­ne­ment contre les ré­fu­giés, a réus­si à faire adop­ter une loi « d’aus­té­ri­té asi­laire » de­ve­nue cé­lèbre en Eu­rope. Ce nou­veau texte, vo­té avec le sou­tien des So­ciaux-dé­mo­crates et du PPD, au­to­rise la po­lice à sou­mettre les ­de­man­deurs d’asile à une fouille cor­po­relle et à confis­quer leur ar­gent et leurs ob­jets de va­leur au-des­sus de 10 000 cou­ronnes da­noises (1 300 eu­ros) pour fi­nan­cer leur hé­ber­ge­ment ; il al­longe à trois ans la ­du­rée de sé­jour re­quise pour sol­li­ci­ter un re­grou­pe­ment fa­mi­lial ; il ­in­ter­dit de ré­si­der hors des centres de ré­fu­giés, dont cer­tains sont des cam­pe­ments ; il ré­duit les ver­se­ments en li­quide dont ils peuvent bé­né­fi­cier ; et il rend net­te­ment plus dif­fi­cile l’ob­ten­tion d’un titre de ­sé­jour per­ma­nent. Comme me l’a ­ex­pli­qué un dé­pu­té li­bé­ral, l’un des ob­jec­tifs est tout sim­ple­ment de « rendre le pays moins at­ti­rant pour les étran­gers ».

L’hos­ti­li­té da­noise est frap­pante en Scan­di­na­vie, où la tra­di­tion hu­ma­ni­taire est forte. Au cours de la der­nière dé­cen­nie, le gou­ver­ne­ment sué­dois a ou­vert ses portes à des cen­taines de mil­liers d’Ira­kiens et de Sy­riens, mal­gré l’ag­gra­va­tion des pro­blèmes so­ciaux et la po­pu­la­ri­té crois­sante de l’ex­trême droite. Mais l’une des choses que les di­ri­geants da­nois (et la plu­part des gens que j’ai ren­con­trés) semblent re­dou­ter le plus est de de­ve­nir « une nou­velle Suède ». An­na Mee ­Al­lers­lev, res­pon­sable de l’in­té­gra­tion pour la ville de Co­pen­hague, m’a confié que la ca­pi­tale, place forte des So­ciaux-dé­mo­crates qui compte une im­por­tante po­pu­la­tion étrangère, re­fu­sait de­puis des an­nées d’ac­cueillir le moindre ré­fu­gié (sous la pres­sion des autres mu­ni­ci­pa­li­tés, cette po­li­tique doit chan­ger en 2016).

L’ap­proche da­noise est en par­tie mo­ti­vée par la longue ex­pé­rience du pays en ma­tière de ter­ro­risme et de dji­ha­disme. Près de dix ans avant l’at­taque contre Char­lie Heb­do et les at­ten­tats du 13 no­vembre à Pa­ris, la pu­bli­ca­tion des ca­ri­ca- tures de Ma­ho­met dans le Jyl­lands-Pos­ten avait dé­jà fait du pays une cible prio­ri­taire des ex­tré­mistes [lire « Je crois au droit d’in­sul­ter, mais… », Books, mars 2015]. Por­tée à l’ori­gine par quelques imams da­nois, la ré­ac­tion in­di­gnée aux des­sins avait ­don­né de la vi­gueur à plu­sieurs groupes, ul­tra­mi­no­ri­taires mais ra­di­caux, im­plan­tés par­mi les 260 000 mu­sul­mans du Dane­mark. Se­lon d’au­cuns, l’ac­ti­vi­té de ces cel­lules ex­pli­que­rait pour­quoi un nombre ex­cep­tion­nel de Da­nois – jus­qu’à 300 ou da­van­tage – sont par­tis se battre en Sy­rie, pour cer­tains avant même la mon­tée en puis­sance de Daech en 2013. « Nous sommes en alerte rouge presque in­in­ter­rom­pue de­puis 2005 », m’a ex­pli­qué Ma­gnus Rans­torp, un ex­pert de la lutte an­ti­ter­ro­riste qui conseille le PET, le ser­vice de ren­sei­gne­ment da­nois.

De­puis la pu­bli­ca­tion des ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met, le PET et d’autres or­ganes de ren­sei­gne­ment ont dé­joué de nom­breux com­plots ter­ro­ristes, dont cer­tains pré­fi­gu­raient étran­ge­ment ce qui s’est pro­duit à Pa­ris. En 2009, le Pa­kis­ta­no-Amé­ri­cain Da­vid Head­ley, lié à La­sh­kar-­e-

Tai­ba, une or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste pa­kis­ta­naise, avait mi­nu­tieu­se­ment pla­ni­fié une at­taque des bu­reaux du ­Jyl­lands-Pos­ten à Co­pen­hague, pré­voyant de tuer sys­té­ma­ti­que­ment tous les jour­na­listes qu’il y trou­ve­rait. Head­ley a été ar­rê­té aux États-Unis en oc­tobre 2009, avant d’avoir pu mettre son plan à exé­cu­tion ; en 2013, un tri­bu­nal amé­ri­cain l’a condam­né à trente-cinq ans de pri­son pour sa par­ti­ci­pa­tion aux at­ten­tats de Bom­bay en 2008.

À Co­pen­hague, en fé­vrier 2015, quelques se­maines après l’at­ten­tat contre Char­lie Heb­do, un jeune Da­no-Pa­les­ti­nien du nom d’Omar Ab­del Ha­mid el-Hus­sein a ten­té de s’in­tro­duire en ti­rant à vue dans une confé­rence or­ga­ni­sée par un groupe de dé­fense de la li­ber­té d’ex­pres­sion, où était in­vi­té un des­si­na­teur sué­dois connu pour ses ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met. El-Hus­sein a réus­si à tuer un ci­néaste avant de s’en­fuir ; quelques heures plus tard, après avoir abat­tu un agent de sé­cu­ri­té de­vant la prin­ci­pale sy­na­gogue de la ville, il a été tué par la po­lice.

Pour­tant, le ter­ro­risme n’est pas la pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale des Da­nois aux­quels j’ai pu par­ler, plus sou­cieux de la me­nace que font pe­ser se­lon eux les mu­sul­mans sur leur mode de vie. Ceux- ci ont beau re­pré­sen­ter moins de 5 % de la po­pu­la­tion, les nou­veaux ar­ri­vants peinent à in­té­grer la po­pu­la­tion ac­tive et à ap­prendre le da­nois, échouant dans des quar­tiers où la cri­mi­na­li­té est forte. Même s’ils touchent de gé­né­reuses al­lo­ca­tions, leurs en­fants et eux vivent à l’écart de la so­cié­té da­noise. En 2010, le gou­ver­ne­ment a pu­blié une « liste des ghet­tos » re­cen­sant ces zones mar­gi­na­li­sées, dans le but de les « ré­in­té­grer » ; plus de 30 quar­tiers y sont au­jourd’hui ré­per­to­riés.

La peur, ré­pan­due dans la po­pu­la­tion, que la crise des ré­fu­giés ne sub­merge l’État-pro­vi­dence da­nois étonne par­fois les di­ri­geants du pays eux-mêmes. Le 3 dé­cembre,le gou­ver­ne­ment a es­suyé une dé­faite ma­jeure lors­qu’une nette ma­jo­ri­té de l’élec­to­rat (53 %) a ré­pon­du non à un ré­fé­ren­dum sur le ren­for­ce­ment de la co­opé­ra­tion avec l’Union eu­ro­péenne en ma­tière de sé­cu­ri­té. Jus­qu’à pré­sent, l’in­té­gra­tion du Da­ne­mark au sein de l’UE n’était que très par­tielle : le pays n’a pas adop­té l’eu­ro et n’adhère pas aux pro­to­coles eu­ro­péens sur la ci­toyen­ne­té et la jus­tice. Face à la me­nace crois­sante du dji­ha­disme, le gou­ver­ne­ment et les So­ciaux-dé­mo­crates, dé­sor­mais dans l’op­po­si­tion, es­pé­raient as­so­cier leur pays aux ef­forts eu­ro­péens dans le do­maine de la po­lice et de la lutte contre le ter­ro­risme. Mais le vote né­ga­tif, sou­te­nu par le PPD, était mo­ti­vé par la crainte que ce­la ne per­mette éga­le­ment à Bruxelles d’in­fluer sur la po­li­tique du pays en ma­tière de ré­fu­giés et d’im­mi­gra­tion.

L’is­sue du ré­fé­ren­dum a des consé­quences in­quié­tantes pour l’Union, à l’heure où le ré­ta­blis­se­ment d’ur­gence des contrôles aux fron­tières dans de nom­breux pays – dont l’Al­le­magne et la Suède, en plus du Da­ne­mark – re­met en cause le sys­tème Schen­gen de libre cir­cu­la­tion à l’in­té­rieur de l’UE. Au Da­ne­mark, le ré­fé­ren­dum a contraint le Par­ti li­bé­ral et les So­ciaux-dé­mo­crates à se rap­pro­cher en­core de la droite po­pu­liste. En no­vembre, Mar­tin Hen­rik­sen, porte-pa­role du PPD pour les ré­fu­giés et l’im­mi­gra­tion, dé­cla­rait à Po­li­ti­ken, le prin­ci­pal quo­ti­dien du pays : « Nous as­sis­tons à un con­cours pour la dé­si­gna­tion de ce­lui qui pour­ra ri­va­li­ser avec le PPD sur l’im­mi­gra­tion, et j’es­père que d’autres par­tis vont y par­ti­ci­per. »

De nom­breux Da­nois font re­mon­ter cette hos­ti­li­té en­vers les im­mi­grés à l’élec­tion na­tio­nale de dé­cembre 2001, deux mois après les at­ten­tats du 11-Sep­tembre. À l’époque, le tout nou­veau PPD était pour l’es­sen­tiel ex­clu du coeur de la vie po­li­tique ; le Pre­mier mi­nistre en place,

un so­cial-dé­mo­crate, le dé­cla­rait in­apte à gou­ver­ner.

Mais,au cours des an­nées 1990,la po­pu­la­tion mu­sul­mane du pays avait presque doublé pour at­teindre les 200 000 per­sonnes, et l’im­mi­gra­tion de­vint un thème cen­tral de la cam­pagne. Pour la pre­mière fois de­puis 1924, les So­ciaux-dé­mo­crates n’ob­tinrent pas la ma­jo­ri­té au Par­le­ment. Et An­ders Fogh Ras­mus­sen, l’am­bi­tieux lea­der du Par­ti li­bé­ral vic­to­rieux, prit la dé­ci­sion his­to­rique de for­mer un gou­ver­ne­ment avec le sou­tien du PPD, ar­ri­vé troi­sième ; cette al­liance avec l’ex­trême droite n’avait ja­mais été ten­tée en Scan­di­na­vie. Elle per­mit à Fogh Ras­mus­sen de se main­te­nir au pou­voir pen­dant trois man­dats.

D’un point de vue éco­no­mique, l’en­tente du gou­ver­ne­ment avec la droite po­pu­liste re­le­vait de l’ano­ma­lie. Avec son sys­tème fon­dé sur un mé­lange unique de pro­tec­tion so­ciale gé­né­reuse et de flexi­bi­li­té du mar­ché du travail – la « flexi­sé­cu­ri­té » –, le Da­ne­mark pos­sède une éco­no­mie ef­fi­cace où le taux de re­nou­vel­le­ment de la main-d’oeuvre est l’un des plus éle­vés d’Eu­rope, mais où près de 75 % des Da­nois en âge de tra­vailler ont un em­ploi. Pa­ral­lè­le­ment, les ex­tra­or­di­naires avan­tages so­ciaux du pays, comme la for­ma­tion conti­nue, les dis­po­si­tifs de re­con­ver­sion et les crèches gra­tuites, sont fon­dés sur la par­ti­ci­pa­tion à la po­pu­la­tion ac­tive. Mais bon nombre des ca­rac­té­ris­tiques du sys­tème, qui fonc­tionnent si bien pour les per­sonnes nées au Da­ne­mark, rendent très dif­fi­cile l’in­té­gra­tion des nou­veaux ve­nus.

Le pays est pour l’es­sen­tiel un ter­ri­toire au re­lief plat, com­po­sé de la pé­nin­sule du Jyl­land à l’ouest, des grandes îles de Fyn et de Sjael­land à l’est, et de nom­breuses îles plus pe­tites. L’État mo­derne y est ap­pa­ru à la fin du xixe siècle, après une sé­rie de dé­faites face à l’Al­le­magne de Bis­marck, au cours des­quelles le Da­ne­mark per­dit l’es­sen­tiel de son ter­ri­toire et une part non né­gli­geable de sa po­pu­la­tion. Plu­sieurs écri­vains da­nois as­so­cient ce trau­ma­tisme fon­da­teur à une ob­ses­sion de l’in­va­sion et au be­soin per­ma­nent d’af­fir­mer l’iden­ti­té da­noise ( dans­khed).

C’est l’une des rai­sons pour les­quelles l’État-pro­vi­dence joue un tel rôle dans la dé­fi­ni­tion de l’iden­ti­té na­tio­nale. Les tou­ristes voient par­tout le dra­peau da­nois, sur les au­to­bus comme sur les em­bal­lages de beurre ; nombre des ins­ti­tu­tions ca­rac­té­ris­tiques du pays, de­puis son édu­ca­tion se­con­daire uni­ver­selle ( fol­kehø­js­ko­ler – les ly­cées du peuple) jus­qu’au Par­le­ment ( Fol­ke­tin­get – la mai­son du peuple), en pas­sant par l’Église na­tio­nale da­noise ( Fol­ke­kir­ken – l’Église du peuple), sans ou­blier le concept même de dé­mo­cra­tie ( fol­kes­ty­ret – le règne du peuple), ont été construites pour ren­for­cer le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance au folke, le peuple da­nois.

Ce culte de la co­hé­sion se tra­duit no­tam­ment par le con­traste frap­pant que l’on ob­serve entre la fa­çon dont les Da­nois voient leurs com­pa­triotes et la fa­çon dont ils semblent voir le monde ex­té­rieur : en 1997, une étude sur le ­ra­cisme au sein de l’UE a ré­vé­lé que le Da­ne­mark était à la fois le plus to­lé­rant et le plus ra­ciste de tous les pays du conti­nent. « Dans l’image de soi na­tio­na­liste, la to­lé­rance est per­çue comme po­si­tive, écrit l’an­thro­po­logue da­nois Pe­ter ­Her­vik. Ce­pen­dant […] la to­lé­rance ex­ces­sive est ju­gée naïve et contre-pro­duc­tive pour l’iden­ti­té ­na­tio­nale. »

Se­lon Her­vik, ce pa­ra­doxe ex­plique l’es­sor du PPD. Comme ses ho­mo­logues d’ex­trême droite alen­tour, le par­ti ex­ploite les nou­velles an­goisses que sus­citent les im­mi­grants non eu­ro­péens et l’in­fluence crois­sante de l’UE. Mais le PPD tire sa force par­ti­cu­lière de sa dé­fense vi­gou­reuse de la re­dis­tri­bu­tion des ri­chesses et d’une pro­tec­tion so­ciale avan­cée pour tous les Da­nois. « Sur l’échi­quier tra­di­tion­nel gauche-droite, ils sont très dif­fi­ciles à ­si­tuer, m’a confié à Co­pen­hague l’ex-Pre­mier mi­nistre Fogh Ras­mus­sen. Ils sont durs à pro­pos de la cri­mi­na­li­té, durs à pro­pos de l’im­mi­gra­tion ; mais, pour la po­li­tique so­ciale, ils ap­pa­raissent au centre gauche. Par­fois, ils es­saient même de ­da­mer le pion aux So­ciaux-dé­mo­crates. »

À par­tir de 2002,le gou­ver­ne­ment Fogh Ras­mus­sen a vo­té une sé­rie de ré­formes vi­sant à li­mi­ter le flot des ­de­man­deurs d’asile. Par­mi les plus contro­ver­sées, la « règle des 24 ans » exige que les conjoints nés à l’étran­ger soient âgés d’au moins 24 ans pour pou­voir de­man­der la na­tio­na­li­té da­noise, et que les deux conjoints réunis aient vé­cu plus long­temps au Dane­mark qu’ailleurs. Sans pré­cé­dent en Eu­rope, ces nou­velles lois ont cou­pé cette voie d’ac­cès ra­pide à la ci­toyen­ne­té qu’était le ma­riage des im­mi­grés. Pa­ral­lè­le­ment, le gou­ver­ne­ment a dur­ci les cri­tères d’at­tri­bu­tion du sta­tut de ré­fu­gié.

Se­lon les ad­ver­saires de Fogh Ras­mus­sen, ces me­sures n’étaient qu’un moyen de s’as­su­rer le sou­tien du PPD pour la mise en oeuvre de son propre pro­gramme : ré­formes du mar­ché du travail (consis­tant à sou­mettre les pres­ta­tions so­ciales à condi­tion d’em­ploi) et, sur­tout, une nou­velle po­li­tique étrangère mus­clée. S’écar­tant de la tra­di­tion­nelle neu­tra­li­té du pays, le gou­ver­ne­ment se joi­gnit à ­l’ar­mée amé­ri­caine lors des in­ter­ven­tions en Af­gha­nis­tan et en Irak ; de­puis, le Da­ne­mark a éga­le­ment par­ti­ci­pé aux opé­ra­tions en Libye et en Sy­rie.

La re­fonte de la po­li­tique d’ac­cueil avait tou­te­fois des fon­de­ments so­lides au sein du Par­ti li­bé­ral. En 1997, Ber­tel Haar­der, stra­tège et vé­té­ran du par­ti, fit beau­coup par­ler de lui avec « Le Cy­nisme soft », un livre où il re­pro­chait à l’État-pro­vi­dence da­nois de sus­ci­ter, à force de dor­lo­ter les im­mi­grés, cette stig­ma­ti­sa­tion des nou­veaux ve­nus qu’il était of­fi­ciel­le­ment cen­sé évi­ter. Haar­der, qui al­lait ­de­ve­nir mi­nistre de l’Im­mi­gra­tion de Fogh Ras­mus­sen,m’a ex­pli­qué : « Les Da­nois vou­laient être doux et gen­tils.Et nous avons trans­for­mé des im­mi­grants fiers en ac­cros à l’Etat-pro­vi­dence. Ce n’était pas de leur faute. C’était de la nôtre. »

Se­lon Haar­der, de­ve­nu mi­nistre de la Culture dans l’ac­tuel gou­ver­ne­ment li­bé­ral, les ré­fu­giés ar­ri­vés ces der­nières an­nées manquent ter­ri­ble­ment de l’ins­truc­tion et des qua­li­fi­ca­tions né­ces­saires pour en­trer sur le mar­ché du travail ­da­nois. Lors­qu’il était mi­nistre de l’Im­mi­gra­tion, il a cher­ché à fa­ci­li­ter l’ac­cès à la ci­toyen­ne­té pour les étran­gers qua­li­fiés, tout en re­strei­gnant les de­mandes d’asile. Mais il est aus­si cé­lèbre pour sa re­marque à pro­pos des mu­sul­mans dé­si­reux d’af­fir­mer leurs propres tra­di­tions : « Toute cette his­toire d’éga­li­té des cultures et d’éga­li­té des re­li­gions n’a au­cun sens, dé­cla­rait-il à un jour­nal da­nois en 2002. Les Da­nois ont le droit de prendre les dé­ci­sions au Da­ne­mark. »

In­ter­ve­nant au mo­ment même où le gou­ver­ne­ment de Fogh Ras­mus­sen ­pre­nait son vi­rage à droite sur

Les tou­ristes voient par­tout le dra­peau da­nois, sur les au­to­bus comme sur l’em­bal­lage du beurre.

­l’im­mi­gra­tion et s’en­ga­geait de plus en plus dans la « guerre contre la ter­reur », la dé­ci­sion du Jyl­lands-Pos­ten de pu­blier en sep­tembre 2005 des ca­ri­ca­tures du pro­phète Ma­ho­met sem­bla ex­po­ser au grand jour un conflit in­so­luble. Au cours des dix ans qui se sont écou­lés de­puis, ces ca­ri­ca­tures ont été liées à l’in­cen­die d’am­bas­sades oc­ci­den­tales, à une in­ter­mi­nable sé­rie d’at­ten­tats et d’as­sas­si­nats à tra­vers l’Eu­rope, et au sen­ti­ment crois­sant qu’ont les in­tel­lec­tuels d’une « ty­ran­nie du ­si­lence » frap­pant les so­cié­tés oc­ci­den­tales – pour re­prendre le titre d’un ou­vrage ré­cent de Flem­ming Rose, l’an­cien res­pon­sable de la ru­brique culture du Jyl­lands-­Pos­ten ; ­ce­lui-là même qui avait com­man­dé les ca­ri­ca­tures et vit main­te­nant sous pro­tec­tion po­li­cière per­ma­nente. Dans son der­nier livre sur le dji­ha­disme fran­çais, Ter­reur dans l’Hexa­gone, Gilles Ke­pel, spé­cia­liste fran­çais de l’is­lam, laisse en­tendre que les des­sins ont ins­pi­ré une « cam­pagne is­la­mique in­ter­na­tio­nale contre le pe­tit Da­ne­mark » et ser­vi de ca­ta­ly­seur à la ré­orien­ta­tion du dji­ha­disme en di­rec­tion de l’Oc­ci­dent.

Rien ne lais­sait pour­tant pré­sa­ger ce­la dans les douze ca­ri­ca­tures d’ori­gine. Tra­di­tion­nel­le­ment ba­sé dans le Jyl­land, le Jyl­lands-Pos­ten est un jour­nal de centre droit au lec­to­rat es­sen­tiel­le­ment pro­vin­cial et peu connu à l’étran­ger. Ayant ap­pris qu’un des­si­na­teur da­nois avait re­fu­sé d’illus­trer un livre sur le Pro­phète, Rose in­vi­ta un groupe de ca­ri­ca­tu­ristes à « des­si­ner Ma­ho­met comme vous le voyez », pour vé­ri­fier s’ils avaient les mêmes in­hi­bi­tions (ce n’était pas le cas de la plu­part d’entre eux). Cer­tains des des­sins ain­si créés se mo­quaient du jour­nal qui avait eu cette idée ; dans la contro­verse qui sui­vit, l’in­di­gna­tion se concen­tra sur l’une des ca­ri­ca­tures, où le Pro­phète por­tait une bombe al­lu­mée en guise de tur­ban. Mais le tol­lé ne com­men­ça vrai­ment que plu­sieurs mois après, quand le Pre­mier mi­nistre da­nois re­fu­sa de re­ce­voir les di­plo­mates de pays mu­sul­mans qui sou­hai­taient le ren­con­trer à pro­pos des ca­ri­ca­tures. « Je pen­sais que c’était un piège », m’a ex­pli­qué Fogh Ras­mus­sen. Pen­dant ce temps, plu­sieurs ré­gimes arabes laïcs, dont l’Égypte de Mou­ba­rak et la Sy­rie d’Al-As­sad, ­dé­ci­daient qu’at­ti­ser l’op­po­si­tion aux ca­ri­ca­tures était une ex­cel­lente oc­ca­sion de re­do­rer leur bla­son is­la­mique.

Lorsque des foules en co­lère se mirent à ma­ni­fes­ter dans l’en­semble du monde mu­sul­man, fin jan­vier et dé­but fé­vrier 2006 – no­tam­ment en Égypte, en Iran, au Sou­dan, au Li­ban et en Af­gha­nis­tan –, la crise prit un tour qui n’exis­tait pas au dé­part : l’at­taque de cibles oc­ci­den­tales pous­sèrent de nom­breux jour­naux eu­ro­péens à re­pro­duire les ca­ri­ca­tures par so­li­da­ri­té, pro­vo­quant de nou­velles at­taques. Lors du mas­sacre de Char­lie Heb­do, la ques­tion du « ve­to de l’as­sas­sin » (ex­pres­sion de Ti­mo­thy Gar­ton Ash) se po­sait : cer­tains jour­naux pour­raient s’au­to­cen­su­rer sim­ple­ment pour évi­ter de nou­velles agres­sions. Après avoir dé­cla­ré dans un éditorial de jan­vier 2015 que « la vio­lence fonc­tionne », le Jyl­lands-Pos­ten lui-même ne re­pro­duit plus les ca­ri­ca­tures.

Mais ces re­tom­bées géo­po­li­tiques ont mas­qué le dé­bat sur les va­leurs da­noises que les ca­ri­ca­tures avaient sus­ci­té dans le pays même. Sous l’in­fluence de N.F.S. Grundt­vig, l’un des pères de l’État au xixe siècle, les fon­da­teurs du Da­ne­mark mo­derne avaient éri­gé la li­ber­té d’ex­pres­sion en va­leur car­di­nale. Le pays fut le pre­mier d’Eu­rope à lé­ga­li­ser la por­no­gra­phie, dans les an­nées 1960, et les Da­nois goûtent par­ti­cu­liè­re­ment de­puis long­temps les joies de l’ir­ré­vé­rence pro­vo­ca­trice. En dé­cembre, Po­li­ti­ken a ­ain­si pu­blié une ca­ri­ca­ture re­pré­sen­tant la ­mi­nistre de l’In­té­gra­tion, In­ger Stø­j­berg, en train d’al­lu­mer gaie­ment des bou­gies sur un sa­pin de Noël dé­co­ré du ca­davre d’un de­man­deur d’asile. Ex­pli­quant les rai­sons qui l’avaient pous­sé à com­man­der les ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met, Flem­ming Rose a évo­qué le be­soin d’af­fir­mer le droit es­sen­tiel « au sar­casme, à la mo­que­rie, au ri­di­cule » contre le to­ta­li­ta­risme en­va­his­sant qui émane du monde is­la­mique. Il af­firme aus­si clai­re­ment que les mu­sul­mans, comme tout autre groupe mi­no­ri­taire, doivent être libres d’ex­pri­mer leur propre opi­nion dans les termes les plus vigoureux.

Mais les idées de Rose sur la li­ber­té d’ex­pres­sion sont ac­ti­ve­ment contes­tées. Bo Li­de­gaard, ré­dac­teur en chef de Po­li­ti­ken, jour­nal tra­di­tion­nel de l’es­ta­blish­ment de Co­pen­hague, était conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale de Fogh Ras­mus­sen à l’époque de la crise. Et Po­li­ti­ken, qui ap­par­tient au même pro­prié­taire que le Jyl­lands-Pos­ten, est ins­tal­lé dans le même bâ­ti­ment à la sé­cu­ri­té ren­for­cée. Il se montre de­puis long­temps cri­tique à l’égard des ca­ri­ca­tures. Avec moi, Li­de­gaard n’y est pas al­lé par quatre che­mins : « C’était une in­com­pré­hen­sion to­tale de ce qu’une re­li­gion mi­no­ri­taire juge sa­cré. Ce­la res­sem­blait aus­si au lyn­chage d’une mi­no­ri­té à qui on ba­lan­çait : “Nous ne res­pec­tons pas votre re­li­gion ! Vous trou­vez peut-être ça of­fen­sant mais pas nous, donc vous êtes stu­pides !” ». Li­de­gaard, qui a consa­cré plu­sieurs livres à l’his­toire de son pays, af­firme que les dé­fen­seurs des ca­ri­ca­tures se mé­prennent sur la tra­di­tion de li­ber­té d’ex­pres­sion. Il cite la loi contre tout dis­cours « me­na­çant, in­sul­tant ou dé­gra­dant », vo­tée par le Par­le­ment da­nois en 1939, es­sen­tiel­le­ment pour pro­té­ger la mi­no­ri­té juive contre l’an­ti­sé­mi­tisme. Fait re­mar­quable, ce texte res­ta en vi­gueur – et fut même ap­pli­qué – du­rant l’oc­cu­pa­tion na­zie. Se­lon Li­de­gaard, ce­la montre qu’il est par­fois plus né­ces­saire de dé­fendre l’éga­li­té des droits et la to­lé­rance pour tous que de pro­té­ger des formes ex­trêmes d’ex­pres­sion.

Mais au­jourd’hui, bien peu de ­Da­nois semblent craindre d’of­fen­ser les mu­sul­mans. Niels-Erik Hansen, émi­nent avo­cat spé­cia­li­sé dans les droits de l’homme, m’a confié que la loi contre les pro­pos hai­neux était ra­re­ment uti­li­sée ces temps-ci, et que, dans plu­sieurs cas de crimes contre des im­mi­grés mu­sul­mans – un jeune li­vreur de jour­naux a été tué après avoir été trai­té de « porc pa­ki » –, les au­to­ri­tés n’avaient pas vrai­ment cher­ché à in­vo­quer ce texte. Lors de l’af­faire des ca­ri­ca­tures, Li­de­gaard fai­sait lui-même par­tie de l’équipe de po­li­tique étrangère qui conseilla au Pre­mier mi­nistre Fogh Ras­mus­sen de ne pas ren­con­trer les di­plo­mates mu­sul­mans. Quand je l’ai in­ter­ro­gé à ce pro­pos, il a re­con­nu : « Le gou­ver­ne­ment a fait des er­reurs. »

À l’au­tomne der­nier, je me suis ­ren­du à Mjøl­ner­par­ken, « ghet­to » im­mi­gré, dans le nord de Co­pen­hague, d’où ­ve­nait Omar el-Hus­sein, le ter­ro­riste qui a ­ou­vert le feu l’an der­nier lors du mee­ting sur la ­li­ber­té d’ex­pres­sion. De nom­breux jeunes y ­ap­par­tiennent à des gangs et font ré­gu­liè­re­ment des sé­jours en pri­son ; la

Un jeune li­vreur de jour­naux a été tué après avoir été trai­té de « porc pa­ki ».

po­lice y ef­fec­tue sou­vent des des­centes à la re­cherche de caches d’armes. Au moins la moi­tié des adultes, pour beau­coup ori­gi­naires de Palestine ou de So­ma­lie, sont au chômage. Es­kild Pe­der­sen, tra­vailleur ­so­cial qui s’oc­cupe presque seul du quar­tier, ex­plique qu’on n’y croise qua­si­ment ja­mais de Da­nois de souche. C’est le Dane­mark sous son plus mau­vais jour.

Mal­gré tout, dans ces im­meubles de brique rouge, dans le ter­rain de jeu qui leur fait face, presque rien, en de­hors de quelques graf­fi­tis, ne sug­gère la mi­sère ou l’aban­don. Pe­der­sen semble jouir de la confiance de beau­coup de ses pro­té­gés. Il ve­nait de ré­gler une com­plexe af­faire d’hon­neur op­po­sant deux fa­milles so­ma­liennes ; alors que nous par­lions, une fillette pa­les­ti­nienne, âgée tout au plus de 6 ans, l’a in­ter­rom­pu pour lui ra­con­ter un pro­blème de vio­lence do­mes­tique chez elle. Il a aus­si trou­vé des em­plois à temps par­tiel pour plu­sieurs membres des gangs et ai­dé l’un d’eux à re­prendre sa sco­la­ri­té ; un jeune homme d’ori­gine pa­les­ti­nienne m’a d’ailleurs fait vi­si­ter l’ate­lier de car­ros­se­rie qu’il avait ou­vert dans un ga­rage voi­sin (quand une dé­lé­ga­tion égyp­tienne a ré­cem­ment vi­si­té le quar­tier, ses membres ont de­man­dé : « Mais où est le ghet­to ? »).

Ce­la étant, la po­lice est consi­dé­rée au Da­ne­mark comme une ex­ten­sion du sys­tème de pro­tec­tion so­ciale et ­Pe­der­sen ex­pli­que bien, sur­tout aux jeunes ­hommes, qu’il tra­vaille main dans la main avec les forces de l’ordre. Comme le ­ré­vèle ­l’at­ten­tat de l’an der­nier, ce­la ne fonc- tionne pas tou­jours. Mais les res­pon­sables mu­ni­ci­paux de Co­pen­hague et d’Aa­rhus, deuxième ville du pays, évoquent des cas où les au­to­ri­tés lo­cales ont pu pré­ve­nir des com­por­te­ments ex­tré­mistes en s’ap­puyant sur un contact quo­ti­dien avec de jeunes mu­sul­mans li­vrés à eux-mêmes, dont des dji­ha­distes re­ve­nus de Sy­rie.

Ces der­nières se­maines, dans toute l’Eu­rope, le choc pro­vo­qué par l’ar­ri­vée de cen­taines de mil­liers de ré­fu­giés a ra­pi­de­ment cé­dé la place à l’in­quié­tude face au dé­fi qu’ils sont ré­pu­tés po­ser à la sta­bi­li­té so­ciale. Plu­sieurs pays qui ont ac­cueilli de nom­breux Sy­riens et de­man­deurs d’asile sont confron­tés à l’agi­ta­tion crois­sante de l’ex­trême droite et à des actes de vio­lence contre les étran­gers. En dé­cembre, l’heb­do­ma­daire al­le­mand Die Zeit a in­di­qué que plus de 200 abris pour ré­fu­giés avaient été at­ta­qués ou in­cen­diés au cours de l’an­née ; fin jan­vier, la po­lice sué­doise a in­ter­cep­té un gang de plu­sieurs di­zaines d’hommes mas­qués qui cher­chaient à at­ta­quer des mi­grants près de la gare cen­trale de Stock­holm. De­puis dé­but 2016, deux par­tis d’ex­trême droite – les Dé­mo­crates de Suède et le Par­ti pour la li­ber­té de Geert Wil­ders, aux Pays-Bas – sont de­ve­nus plus po­pu­laires que les par­tis au pou­voir dans leurs pays res­pec­tifs, alors qu’ils sont ex­clus du gou­ver­ne­ment.

Et le re­tour de bâ­ton ne touche pas seule­ment la droite. De­puis les viols du Nou­vel An à Co­logne im­pu­tés à des im­mi­grés, les ad­ver­saires conser­va­teurs de la chan­ce­lière al­le­mande An­ge­la Mer­kel ont été re­joints par des fé­mi­nistes et des membres de la gauche, qui dé­noncent les tra­di­tions « pa­triar­cales » de l’« homme arabe ». Se­lon des don­nées ré­centes sur les Dé­mo­crates de Suède, qui ont rem­por­té en jan­vier 28 % des voix, le par­ti a connu, pen­dant la dé­cen­nie où la Suède me­nait une po­li­tique d’ou­ver­ture aux de­man­deurs d’asile, une as­cen­sion pa­ral­lèle au dé­clin des So­ciaux-dé­mo­crates, pi­lier tra­di­tion­nel de la vie po­li­tique sué­doise. Face à ce sur­saut po­pu­liste, le gou­ver­ne­ment a an­non­cé le 27 jan­vier qu’il pré­voyait ­d’ex­pul­ser jus­qu’à 80 000 de­man­deurs d’asile.

Au mo­ment où les vieilles dé­mo­cra­ties d’Eu­rope re­pensent les fron­tières qui les sé­parent du monde mu­sul­man, l’ap­proche res­tric­tive du Da­ne­mark offre une rude al­ter­na­tive. En­tré dans le jeu po­li­tique bien plus tôt que ses ho­mo­logues des autres pays, le Par­ti po­pu­laire da­nois est beau­coup plus mo­dé­ré que le Front ­na­tio­nal en France, par exemple ; mais il est aus­si par­ve­nu à fa­çon­ner dans une large me­sure le dé­bat sur l’im­mi­gra­tion. Ces der­nières se­maines, les So­ciaux-dé­mo­crates ont eu du mal à dé­fi­nir leur propre po­li­tique en la ma­tière, tout en su­bis­sant une hé­mor­ra­gie de leurs sou­tiens. Quand j’ai de­man­dé à l’ex-­Pre­mier mi­nistre Fogh Ras­mus­sen en quoi le PPD dif­fé­rait des autres concer­nant les de­man­deurs d’asile et les ré­fu­giés, il m’a ré­pon­du : « Il existe des dif­fé­rences rhé­to­riques, mais ce ne sont que des nuances. »

En jan­vier, plus de 60 000 ré­fu­giés sont ar­ri­vés en Eu­rope,soit trente-cinq fois plus que l’an­née der­nière au même ­mo­ment ; mais au Da­ne­mark, se­lon Po­li­ti­ken, le nombre de de­man­deurs d’asile connaît une baisse ré­gu­lière de­puis le dé­but de l’an­née, avec seule­ment 1 400 per­sonnes ayant cher­ché à en­trer dans le pays. En li­mi­tant le genre d’ef­fer­ves­cence so­ciale dont l’Al­le­magne, la Suède et la France sont au­jourd’hui le théâtre, le Da­ne­mark par­vien­dra peut-être à tra­ver­ser la crise ac­tuelle en res­tant plus stable, plus uni et plus ou­vert qu’au­cun de ses voi­sins. Mais peut-être au­ra-t-il éga­le­ment mon­tré que cette ou­ver­ture ne va pas au-de­là de la fron­tière da­noise.

LE LIVRE The Ty­ran­ny of Si­lence, Ca­to Ins­ti­tute, 2015, 240 p. L’AU­TEUR Flem­ming Rose est un jour­na­liste da­nois. An­cien res­pon­sable des pages culture du quo­ti­dien conser­va­teur Jyl­lands-Pos­ten, c’est lui qui fut, en 2005 à l’ori­gine de la pu­bli­ca­tion des ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met. Il vit à pré­sent aux États-Unis.

De­man­deurs d’asile re­fou­lés par la po­lice da­noise près de la fron­tière al­le­mande en sep­tembre 2015.

En 2006, les ca­ri­ca­tures du Jyl­lands Pos­ten mettent le feu aux poudres (ici en Irak). L’épi­sode a du­ra­ble­ment in­flé­chi l’at­ti­tude des Da­nois face à l’is­lam.

Cer­tains centres d’ac­cueil des­ti­nés aux ré­fu­giés sont de simples cam­pe­ments. Une me­sure par­mi d’autres cen­sées dé­cou­ra­ger les can­di­dats à l’émi­gra­tion.

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