Pour les Inuits, l’Être su­prême est une vieille femme.

Chez les Es­ki­mos iso­lés dans leurs igloos, les contes jouaient tous les rôles : école, ins­truc­tion re­li­gieuse, dis­trac­tion, ap­pren­tis­sage mo­ral… Knud Ras­mus­sen en a re­cueilli des cen­taines.

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Les Es­ki­mos ont eux aus­si leur Lé­vi-Strauss – ou plu­tôt leur pro­to-­Lé­viS­trauss : Knud Ras­mus­sen, un eth­no­logue da­nois du tout dé­but du xxe siècle, qui a par­cou­ru les es­paces ge­lés du nord du Groen­land jus­qu’à l’Alas­ka, en quête de contes, d’ar­te­facts et de tout ce qui lui per­met­trait de com­prendre la ci­vi­li­sa­tion es­ki­mo. Fils d’un pas­teur da­nois et d’une mère à de­mi in­di­gène, il avait pas­sé son en­fance à ­Il­lu­li­sat, sur la côte oc­ci­den­tale groen­lan­daise, ap­pre­nant la langue et s’ac­cou­tu­mant tout na­tu­rel­le­ment aux condi­tions lo­cales : les longues courses en traî­neau, la faim et la gas­tro­no­mie à base de phoque cru.

Ras­mus­sen avait une ob­ses­sion : re­mon­ter le fil des mi­gra­tions qui, sur dix mille ans, ont conduit les Es­ki­mos du Sud-Est asia­tique à l’Est si­bé­rien, l’Alas­ka, le Ca­na­da et le Groen­land, et dé­mon­trer l’uni­té de cette ci­vi­li­sa­tion. À cet ef­fet, tout en car­to­gra­phiant des côtes in­ex­plo­rées, il se dé­pla­çait de vil­lage en vil­lage, s’émer­veillant à chaque fois du fait que des groupes fa­mi­liaux dis­per­sés sur des mil­liers de ki­lo­mètres, si loin les uns des autres et de­puis si long­temps, par­tagent ­gros­so mo­do le même lan­gage, les mêmes to­po­ny­mies, les mêmes moeurs et les mêmes croyances. Des groupes tel­le­ment iso­lés que cer­tains se croyaient les seuls hu­mains sur la Terre. Ras­mus­sen est aus­si le pre­mier Oc­ci­den­tal à avoir fran­chi le ­fa­meux pas­sage du Nord-Ouest à sec (Roald Amund­sen l’avait fait presque vingt ans avant lui, en 1905, mais en bateau).

L’im­pres­sion gé­né­rale que l’on peut se faire des Es­ki­mos à par­tir des écrits de Ras­mus­sen est tout à fait char­mante (à no­ter que le mot « Es­ki­mo » est déso­bli­geant, sauf en Alas­ka, car il si­gni­fie « man­geur de viande crue », au­tre­ment dit plouc ; par­tout ailleurs, on uti­lise Inuit ou Groen­lan­dais). Les Inuits, donc, sont des gens pa­ci­fiques (sauf quelques tri­bus ca­na­diennes, au contact des In­diens), très so­li­daires, ex­trê­me­ment so­ciables, et la gaie­té et la bonne hu­meur sont pour eux des qua­li­tés pri­mor­diales. Quand ils ne sont pas oc­cu­pés à se pro­cu­rer de la nour­ri­ture ou à coudre des vê­te­ments, ils jouent, dansent et s’amusent sans cesse. Leurs moeurs sont très libres – pour trom­per l’en­nui ou pour ra­vi­ver le pool gé­né­tique – mais d’une grande pu­deur, alors qu’ils vivent la ma­jeure par­tie du temps confi­nés nom­breux dans le tout pe­tit es­pace d’un igloo.

Les contes re­cueillis par Ras­mus­sen té­moignent d’une ima­gi­na­tion for­mi­da­ble­ment fer­tile, d’une spi­ri­tua­li­té ­in­tense et d’une grande poé­sie. Le monde inuit, peu­plé d’es­prits, est ré­gi par un en­tre­lacs de ­ta­bous concer­nant no­tam­ment la chasse, pra­ti­quée avec me­sure dans le res­pect de la na­ture. Leur cos­mo­go­nie pa­raît alam­bi­quée, comme toutes les cos­mo­go­nies. Mais la leur pré­sente quelques par­ti­cu­la­ri­tés qui re­flètent les condi­tions du Grand Nord : l’Être su­prême est une vieille femme, « la Mère des ani­maux ma­rins » ; l’en­fer est dans les cieux tan­dis que le pa­ra­dis est sous terre, là où il fait chaud ; leurs cen­taures sont mi-hommes mi-chiens… À no­ter que les Inuits ont tou­jours pen­sé que la Terre était ronde.

Les longues jour­nées pas­sées dans un igloo plon­gé dans l’obs­cu­ri­té font des Inuits sans doute les pre­miers consom­ma­teurs de contes de la pla­nète. Ceux-ci jouent chez eux tous les rôles : dis­trac­tion, ins­truc­tion, loi ­mo­rale, élu­ci­da­tion mé­ta­phy­sique. Une vé­ri­table joute op­pose le conteur à son au­di­toire, pour ­sa­voir à qui s’épui­se­ra, s’en­dor­mi­ra le pre­mier. Le conte prend sou­vent à cet ef­fet la forme d’un ré­cit de voyage, sorte de bro­chette sur la­quelle on en­file des anec­dotes au gré des cir­cons­tances.

Ras­mus­sen en a re­cueilli des cen­taines. Fils de pas­teur, il est ti­raillé : la pré­di­ca­tion eu­ro­péenne dé­grade peu à peu les contes, où ap­pa­raissent des élé­ments comme le Dé­luge, voire une ver­sion nor­dique de Barbe-Bleue. Heu­reu­se­ment pour lui, il est mort en 1933, avant d’as­sis­ter à la fa­tale oc­ci­den­ta­li­sa­tion des Inuits. Une mort hau­te­ment sym­bo­lique : il n’a pas sur­vé­cu à l’in­ges­tion d’un des mets lo­caux les plus re­cher­chés, un oi­seau mort lon­gue­ment fer­men­té dans une panse de phoque.

Es­ki­mo Folk-Tales, Knud Ras­mus­sen, Gyl­den­dal Lon­don-Ch­ris­tia­nia, 1921. Édi­té en fran­çais chez Es­prit ou­vert (Lau­sanne), 2000.

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