« UNE IN­FLUENCE MA­GNÉ­TIQUE SUR LES ES­PRITS »

L’hé­ri­tage de Gand­hi est tou­jours bien pré­sent en Inde et ailleurs dans le monde. Il se fait no­tam­ment sen­tir en Palestine, où l’échec de la non-vio­lence pour­rait n’être que pro­vi­soire. Car l’agres­si­vi­té est ins­crite dans la na­ture hu­maine, mais l’im­pé­rat

Books - - ÉDITO/ SOMMAIRE - — Pro­pos re­cueillis par Oli­vier Pos­tel-Vi­nay

Com­ment in­ter­pré­tez-vous les en­torses faites par Gand­hi à son en­ga­ge­ment en fa­veur de la non-vio­lence ? En ef­fet, le Ma­hat­ma a ap­pe­lé à ­re­joindre l’ar­mée bri­tan­nique pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale et af­fir­mé en 1942 qu’il fal­lait « prendre le risque de la vio­lence ». Je peux seule­ment dire à ce su­jet que les vues qu’il ex­pri­mait étaient sou­vent fonc­tion du contexte et qu’elles ont par­fois chan­gé du tout au tout. Au dé­but de sa car­rière, il pou­vait être utile, pour la lutte de li­bé­ra­tion, de mon­trer la loyau­té des In­diens à l’égard du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique. Il ne faut pas com­mettre l’er­reur de re­cher­cher chez lui une co­hé­rence ab­so­lue au fil des dé­cen­nies. Sa phi­lo­so­phie et ses ­mé­thodes ont évo­lué et se sont cris­tal­li­sées, par­fois len­te­ment.

On peut, et c’est une bonne ques­tion, se de­man­der si la ré­sis­tance non vio­lente de Gand­hi a chan­gé le cours de l’his­toire de l’Inde. L’un de mes bons amis, bon connais­seur de l’his­toire mo­derne du pays, pense que la ré­ponse est non, que les Bri­tan­niques ont fi­na­le­ment ­quit­té l’Inde en rai­son d’une mul­ti­tude de fac­teurs glo­baux à la fin de la Se­conde guerre mon­diale, comme en té­moignent les do­cu­ments of­fi­ciels pré­sents dans les divers dé­par­te­ments de l’ad­mi­nis­tra­tion bri­tan­nique. D’autres sont convain­cus que le mou­ve­ment de masse ins­pi­ré par Gand­hi a eu un im­pact es­sen­tiel sur le pro­ces­sus. Pour ma part, je pense que la vé­ri­table im­por­tance de sa vi­sion tient à ce qu’elle reste pré­sente

dans ­l’es­pace pu­blic in­dien. En un sens, il sur­vit peu de chose du pro­jet gand­hien. Mais sa vi­sion exerce une in­fluence ma­gné­tique sur les es­prits et les coeurs, elle forme un ju­ge­ment mo­ral qui de­meure bien vi­vant au­jourd’hui. C’est une belle réus­site.

Quels sont à vos yeux les suc­cès les plus mar­quants de la non-vio­lence ?

La ré­sis­tance non vio­lente sous ses ­di­verses formes a for­mi­da­ble­ment réus­si dans le sud des États-Unis dans les an­nées 1950 et 1960, pro­ba­ble­ment parce que la culture amé­ri­caine ac­cor­dait une place à l’idée d’une vraie éga­li­té et d’une vraie li­ber­té. C’est un thème an­cien et pro­fon­dé­ment an­cré, ins­crit dans la Cons­ti­tu­tion. Un vé­ri­table com­bat a été né­ces­saire, des per­sonnes ont été bles­sées et tuées, mais un chan­ge­ment réel s’est pro­duit. Au­jourd’hui les ré­sul­tats de cette ré­vo­lu­tion sont me­na­cés, car le sec­ta­risme et le ra­cisme sont de nou­veau à l’oeuvre dans la so­cié­té et la po­li­tique amé­ri­caines. Il est dif­fi­cile d’ima­gi­ner ce qui va se pas­ser.

En Afrique du Sud, la pré­sence de la voix lu­cide et hu­ma­niste d’un Man­de­la a pro­duit un chan­ge­ment ma­jeur et ce­la peut à coup sûr être in­ter­pré­té comme une vic­toire des mé­thodes non vio­lentes. Dans son fa­meux plai­doyer lors du procès de Ri­vo­nia en 1964, Man­de­la avait certes ex­pli­qué qu’il avait dû ­re­non­cer à la non-vio­lence. Mais son état d’es­prit a pro­fon­dé­ment évo­lué du­rant ses longues an­nées d’em­pri­son­ne­ment, et il a joué un rôle es­sen­tiel dans la fin du ré­gime de l’apar­theid en por­tant un mes­sage de ré­con­ci­lia­tion hu­ma­niste. Au même mo­ment, au cré­pus­cule de l’Union so­vié­tique, la déso­béis­sance ­ci­vile em­prun­tait des formes cou­ra­geuses et était sui­vie d’ef­fet – ­au­tant de pro­grès au­jourd’hui ba­layés par l’au­to­ri­ta­risme de la Rus­sie ac­tuelle.

N’y a-t-il pas des si­tua­tions où la non-vio­lence est for­ce­ment in­opé­rante ?

Gand­hi n’a pas su sai­sir la na­ture de l’en­ne­mi na­zi. Pour être ef­fi­cace, la ré­sis­tance non vio­lente exige de l’ad­ver­saire un mi­ni­mum d’hu­ma­ni­té, un fonds cultu­rel de bien­veillance et de to­lé­rance. La culture bri­tan­nique pos­sé­dait ce fonds. Je pense que la so­cié­té et l’his­toire is­raé­liennes portent aus­si cette fa­cul­té de s’iden­ti­fier aux op­pri­més, le sens de la jus­tice so­ciale, de la to­lé­rance et de la cu­rio­si­té en­vers au­trui. Ce fonds est pour l’heure obli­té­ré par l’hy­per­na­tio­na­lisme étroit et vi­cieux du gou­ver­ne­ment et de l’ex­trême droite. Je pense pour­tant qu’il est sus­cep­tible de re­sur­gir et de l’em­por­ter. Toute l’his­toire juive est mar­quée par cette os­cil­la­tion entre un pôle tri­bal, pa­ra­noïaque, au­to­cen­tré, et un pôle uni­ver­sa­liste tour­né vers ­l’extérieur. Cer­taines pé­riodes portent l’un ou l’autre au pre­mier plan, mais ja­mais de fa­çon très du­rable.

En dé­pit de la conjoncture ac­tuelle, la non-vio­lence pour­rait-elle fi­nir par l’em­por­ter dans le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien ?

De nom­breux Pa­les­ti­niens de la base ont adop­té ces der­nières an­nées l’idée

et les mé­thodes de la ré­sis­tance non vio­lente contre l’oc­cu­pa­tion. On peut même dire que cette forme de pro­tes­ta­tion est do­mi­nante en Cis­jor­da­nie, où les élites pa­les­ti­niennes de Ra­mal­lah la jugent ef­fi­cace.

Je connais moi-même de nom­breux mi­li­tants pa­les­ti­niens en­ga­gés dans l’ac­tion non vio­lente. Cer­tains d’entre eux le sont pour des rai­sons pra­tiques, parce qu’ils savent que la vio­lence pa­les­ti­nienne a tou­jours un ef­fet boo­me­rang né­ga­tif. Mais d’autres, des per­sonnes réel­le­ment ad­mi­rables, le font en rai­son de leur pro­fonde convic­tion que la vio­lence est condam­nable, im­mo­rale et au­to­des­truc­trice. À mes yeux du moins, cette forme de ré­sis­tance a un ave­nir. Elle pour­rait al­ler au-de­là des ma­ni­fes­ta­tions très lo­ca­li­sées où elle s’est in­car­née jus­qu’ici pour de­ve­nir un mou­ve­ment de masse. Mais ce­la ne se pro­dui­ra pas ai­sé­ment et pren­dra du temps – en­core que, sai­ton ja­mais…

Chez les Is­raé­liens, le culte par dé­faut de la vio­lence est si pro­fon­dé­ment ­en­ra­ci­né, si ac­ces­sible, si do­mi­nant dans les es­prits et l’es­pace pu­blic, que les ma­ni­fes­ta­tions non vio­lentes ­me­nées par des mi­li­tants de la paix sont consi­dé­rées par la plu­part comme le fait d’illu­mi­nés. Et, pour­tant, il est pos­sible que même au sein d’Is­raël nous puis­sions un jour voir des cen­taines de mil­liers de gens ap­pe­ler à la paix et as­su­mer les risques qu’une telle at­ti­tude im­pli­que­rait.

Que pensez-vous de la thèse de Ste­ven Pin­ker, pour qui la vio­lence a ten­dance à ré­gres­ser ? 1

Je ne par­tage ab­so­lu­ment pas son point de vue. Les êtres hu­mains res­tent ca­pables d’une ex­trême vio­lence, sur­tout en groupe. Il y a une énorme pro­pen­sion à l’au­to­des­truc­tion et à la fé­ro­ci­té dans la vie hu­maine, tant in­di­vi­duelle que col­lec­tive. Mais l’être hu­main est aus­si ca­pable d’une im­mense ab­né­ga­tion et d’al­truisme créa­tif. Le ba­lan­cier penche d’un cô­té ou de l’autre. La tâche d’un mi­li­tant de la paix est de faire vivre l’es­poir et de tou­cher le coeur de ses op­po­sants ani­més par la fureur et la haine.

LE LIVRE Ta’ayush, jour­nal d’un com­bat pour la paix, Is­raël Palestine 2000-2005, Seuil, 2006. L’AU­TEUR Da­vid Shulman est spé­cia­liste des langues in­diennes à l’uni­ver­si­té hé­braïque de Jé­ru­sa­lem. Il mi­lite de­puis de longues an­nées pour la paix et la non-vio­lence dans son pays.

En Is­raël, « le culte de la vio­lence est si pro­fon­dé­ment en­ra­ci­né que les ma­ni­fes­ta­tions non vio­lentes sont consi­dé­rées comme le fait d’illu­mi­nés », ex­plique Da­vid Shulman.

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