DANS LE VENTRE DU CA­CHA­LOT

Sans Obla Pa­li­za, nous ne sau­rions rien, ou presque, de la vie du ca­cha­lot. Au temps où la pêche à la ba­leine était au­to­ri­sée, elle pas­sait sa vie sur les na­vires, plon­geant dans les es­to­macs du mas­to­donte et dans l’uté­rus des fe­melles pour en per­cer les

Books - - SOMMAIRE - PIE­RO CHE PIU. Eti­que­ta verde.

Sans Obla Pa­li­za, nous ne sau­rions rien, ou presque, de la vie du ca­cha­lot. Au temps où la pêche à la ba­leine était au­to­ri­sée, elle pas­sait sa vie sur les na­vires, plon­geant dans les es­to­macs du mas­to­donte et dans l’uté­rus des fe­melles pour en per­cer les se­crets.

Pour cal­cu­ler l’âge d’un ca­cha­lot, il faut cas­ser en deux l’une de ses dents. Au temps où la chasse à la ba­leine était en­core lé­gale , Obla Pa­li­za avait pour mis­sion, sur le port de Pis­co, au sud de Li­ma, d’ar­ra­cher l’une des 46 dents de la bête. La bio­lo­giste fut, dans les an­nées 1950, la seule femme à in­té­grer le pre­mier la­bo­ra­toire océa­no­gra­phique d’Amé­rique du Sud. Du haut de son petit mètre soixante, âgée alors d’à peine 25 ans et vê­tue comme n’im­porte quel ma­rin de la flotte – sa­lo­pette en jean et bottes en ca­ou­tchouc –, la scien­ti­fique ma­niait agi­le­ment lance, fau­cille et ma­chette. Comme les hommes de l’équi­page, elle man­geait des bro­chettes de coeur de ba­leine au dî­ner. Mais, pen­dant que les ma­rins se je­taient sur le ca­cha­lot pour le dé­pe­cer, pré­le­ver la pré­cieuse couche de graisse de 15 cen­ti­mètres, dé­cou­per la viande, ré­cu­pé­rer les os qu’ils trans­for­me­raient en fa­rine, Obla Pa­li­za, elle, plon­geait ses bras à l’in­té­rieur des quatre es­to­macs du cé­ta­cé. Elle avait vingt ­mi­nutes pour au­top­sier le plus grand pré­da­teur de la pla­nète et l’étu­dier. Car un ca­cha­lot mort est une bombe à re­tar­de­ment : en se dé­com­po­sant, il ac­cu­mule les gaz de fer­men­ta­tion et peut, à tout mo­ment, pro­vo­quer une pluie de sang et d’or­ganes. La scien­ti­fique de­vait éga­le­ment prendre garde à ne pas en­tra­ver le rythme de tra­vail des baleiniers. Il lui fal­lait me­su­rer la taille de l’ani­mal de la tête à la queue, exa­mi­ner et pe­ser les tes­ti­cules, re­cher­cher d’éven­tuels foe­tus dans l’uté­rus des fe­melles pour les rap­por­ter au la­bo­ra­toire. Une fois que les ­baleiniers avaient fi­ni de dé­pouiller la tête du ­cé­ta­cé, qui re­pré­sente plus d’un tiers de sa masse, Obla Pa­li­za, ar­mée de sa ma­chette, pou­vait s’at­te­ler à l’ex­trac­tion des dents. Elle en cou­pait en­suite une en deux, sur la lon­gueur, l’as­per­geait d’un pro­duit chi­mique co­lo­rant et comp­tait les stries ap­pa­rues pour dé­ter­mi­ner l’âge. Pen­dant trois ans, la bio­lo­giste a ex­plo­ré les en­trailles de quelque 2 000 ca­cha­lots.

Au­jourd’hui, Obla Pa­li­za est une vieille femme aux che­veux gris noués en une longue tresse qui des­cend jus­qu’à la taille. Des lu­nettes aus­tères à mon­ture mé­tal­lique ac­cen­tuent son re­gard noir. À 82 ans, elle se sou­vient de chaque ­ca­rac­té­ris­tique scien­ti­fique du mam­mi­fère qu’elle a pas­sé sa vie à étu­dier. Un ca­cha­lot peut me­su­rer jus­qu’à 20 mètres, au­tant qu’un ter­rain de vol­ley-ball, et pèse l’équi­valent de quatre au­to­cars. De nos jours, il suf­fit de quelques clics pour tout sa­voir sur cet ani­mal, ap­prendre que les cé­ta­cés – du grec ke­tos, « monstre ma­rin » – se di­visent en deux sous-ordres, les odon­to­cètes (cé­ta­cés à dents) et les mys­ti­cètes (cé­ta­cés à fa­nons, ou lames cor­nées). Les ca­cha­lots, les dau­phins et les orques font par­tie des cé­ta­cés à dents, se dis­tin­guant en ce­la des ba­leines. Mais à l’époque où Obla Pa­li­za vou­lait com­prendre com­ment se dé­ve­lop­paient les foe­tus des ca­cha­lots que l’on chas­sait à Pis­co et de quoi ils se nour­ris­saient, il n’exis­tait pas d’autre moyen que d’ou­vrir des cen­taines d’uté­rus et d’es­to­macs.

Le tra­vail du bio­lo­giste ob­sé­dé par des cé­ta­cés ca­pables de plon­ger jus­qu’à 3 000 mètres de pro­fon­deur est frus­trant, puis­qu’il est presque im­pos­sible de les étu­dier dans leur ha­bi­tat na­tu­rel. Nous ne sa­vons d’eux que ce que nous ont per­mis d’ap­prendre cinq siècles de pêche. Dans « Lé­via­than », Eric Jay ­Do­lin ra­conte qu’au xviiie siècle « l’huile de ba­leine amé­ri­caine illu­mi­nait le monde » [lire

« Com­ment la ba­leine a fait l’Amé­rique » p. 42]. Il par­lait en réa­li­té du sper­ma­ce­ti, le li­quide lai­teux qui se forme dans la tête des cé­ta­cés et était uti­li­sé dans les lampes à huile. En brû­lant, le sper­ma­ce­ti pro­dui­sait une lu­mière plus brillante que les com­bus­tibles vé­gé­taux et pré­sen­tait en outre l’avan­tage d’être in­odore. La graisse était quant à elle trans­for­mée en une cire jau­nâtre dont on se ser­vait pour lu­bri­fier les pre­miers mo­teurs, les montres, les ma­chines à coudre et à écrire. Un ba­lei­nier était l’équi­valent d’un puits de pé­trole.

Àla fin des an­nées 1950, sur le port de Pis­co, le tra­vail d’Obla Pa­li­za consis­tait à dé­cou­vrir si le ca­cha­lot pou­vait de­ve­nir une res­source re­nou­ve­lable pour le Pé­rou. Il s’agis­sait de dé­fi­nir la taille idéale pour le chas­ser, de sa­voir com­bien de temps il lui fal­lait pour se re­pro­duire, de fixer les mois de fer­me­ture de la pêche. Les notes que la bio­lo­giste a prises à l’époque com­posent au­jourd’hui sept vo­lumes d’ar­ticles et pu­bli­ca­tions scien­ti­fiques sur la vie, la mort et la re­pro­duc­tion des ca­cha­lots. Ils fi­gurent par­mi les sources prin­ci­pales ci­tées dans tout tra­vail de re­cherche au­jourd’hui pu­ blié dans le monde sur l’ani­mal. Pa­li­za a beau­coup voya­gé au Chi­li, en Nor­vège, au Por­tu­gal [trois pays ayant une longue tra­di­tion de pêche à la ba­leine] pour ex­po­ser ses tra­vaux. En 2012, lors d’un congrès in­ter­na­tio­nal sur la conser­va­tion des ba­leines, alors que les jeunes bio­lo­gistes avaient mul­ti­plié les pré­sen­ta­tions Po­wer­point et ra­con­té leurs voyages en ba­teau pour ob­ser­ver les ­cé­ta­cés, Pa­li­za, elle, com­men­ça son ­ex­po­sé en sor­tant de son sac une au­then­tique dent de ca­cha­lot. La vieille femme a été l’ac­trice de ce que les jeunes gé­né­ra­tions étu­dient dé­sor­mais dans les livres.

Ce mam­mi­fère ma­rin est l’ani­mal de tous les re­cords. Son cer­veau, le plus grand du règne ani­mal, pèse 8 ki­los. Son mu­gis­se­ment est si in­tense que le son est po­ten­tiel­le­ment mor­tel pour l’être hu­main. Un bé­bé pour­rait dé­am­bu­ler à quatre pattes dans son aorte. Avec dix pal­pi­ta­tions par mi­nute, son rythme car­diaque est l’un des plus lents au monde. Il res­pire sept fois moins vite que nous. Et c’est, après la tor­tue, l’ani­mal qui vit le plus long­temps (jus­qu’à soixante-dix ans). Son mets pré­fé­ré, le ca­la­mar géant, me­sure près de 10 mètres. Cette créa­ture énorme, aux longs ten­ta­cules gé­la­ti­neux, a d’ailleurs ins­pi­ré dans l’Eu­rope du xviiie siècle la lé­gende du Kra­ken, un ca­la­mar si grand qu’il ti­rait les ba­teaux au fond de l’océan pour dé­vo­rer les ­ma­rins [voir p. 34]. Le ca­cha­lot, lui, le gobe en­tier, puis­qu’il ne peut pas mas­ti­quer : le plus grand car­ni­vore de la pla­nète n’a de dents que sur la mâ­choire in­fé­rieure. Voi­là pour­quoi l’his­toire de Jonas, qui au­rait été ava­lé par une ba­leine et en se­rait sor­ti après trois jours et trois nuits de prières, peut, en ce sens au moins, sem­bler pos­sible.

Obla Pa­li­za, qui a pas­sé quant à elle trois ans à l’in­té­rieur des ba­leines, est sur­tout connue au­jourd’hui dans la pe­tite crique de pê­cheurs où elle vit, tout près de Pis­co, comme la pro­fes­seure d’an­glais du vil­lage. Dans le jar­din de sa mai­son se dresse, sur 4 mètres de hau­teur, une sculp­ture gran­deur na­ture de la queue d’un ca­cha­lot fe­melle, en­tou­rée de fleurs jaunes et de li­las. À l’in­té­rieur, ac­cro­chés aux murs du sa­lon, trônent deux énormes har­pons. On trouve aus­si sur un meuble une ver­tèbre de l’alète cau­dale

d’un ca­cha­lot. Sa bi­blio­thèque compte de nom­breux livres de bio­lo­gie da­tant du xviiie siècle, par­fois ca­chés der­rière des ma­quettes de baleiniers en bois. En 2012, Obla Pa­li­za a été hos­pi­ta­li­sée six mois à Li­ma, après avoir été vic­time d’un ac­ci­dent sur la route qui mène aux îles Bal­les­tas, au large de Pis­co, celle-là même qu’elle avait em­prun­tée quelques mois plus tôt pour dis­per­ser dans l’océan les cendres de son ma­ri, l’océa­no­graphe Ro­bert Clarke.

Pa­li­za parle tou­jours de son époux au pré­sent. Clarke était spé­cia­liste des ca­cha­lots de l’At­lan­tique, qu’il avait long­temps étu­diés aux Açores, où l’on pra­ti­quait une chasse à la ­ba­leine ­en­core très tra­di­tion­nelle. Il of­fi­cia comme consul­tant sur le tour­nage du film Moby Dick, sor­ti en 1956, avec pour mis­sion de rendre le ro­man de Mel­ville aus­si réa­liste que pos­sible à l’écran. L’océa­no­graphe bri­tan­nique arriva au Pé­rou pour créer, à la de­mande de l’Or­ga­ni­sa­tion des Na­tions unies pour l’ali­men­ta­tion et l’agri­cul­ture (FAO), un ins­ti­tut char­gé de la ges­tion de la pêche à la ba­leine sur les côtes du Pa­ci­fique Sud. Au­jourd’hui, la fon­da­tion est de­ve­nue l’Ins­ti­tut de la mer du Pé­rou (In­marpe), une agence gou­ver­ne­men­tale. Au­cune uni­ver­si­té de la ré­gion n’ayant en­core, à l’époque, de dé­par­te­ment spé­cia­li­sé en bio­lo­gie ba­lei­nière, Clarke sé­lec­tion­na huit étu­diants en bio­lo­gie ma­rine ori­gi­naires du Pé­rou, du Chi­li et d’Équa­teur pour par­ti­ci­per à une for­ma­tion in­ten­sive de trois mois. Obla Pa­li­za n’en fai­sait pas par­tie, mais elle se dé­brouilla pour as­sis­ter aux cours. Elle n’était alors qu’une jeune bio­lo­giste ma­rine qui étu­diait les an­chois sur le port ba­lei­nier de Pai­ta, au nord du pays. C’est là qu’elle avait com­men­cé à s’in­té­res­ser aux foe­tus de ca­cha­lot que les ma­rins met­taient de cô­té jus­qu’au der­nier mo­ment avant de les ba­lan­cer dans le fon­doir. Après la for­ma­tion théo­rique, Clarke et ses élèves par­tirent pour leur pre­mier voyage d’ob­ser­va­tion. Deux heures avant de lar­guer les amarres, l’océa­no­graphe de­man­da aux étu­diants de dé­ga­ger un es­pace dans la cale du ­ba­teau, cloua une table au sol et leur don­na un ra­pide cours de na­vi­ga­tion.

Obla Pa­li­za et Ro­bert Clarke com­men­cèrent à tra­vailler en­semble. À ses cô­tés, elle put en­ta­mer ses recherches sur le dé­ve­lop­pe­ment des foe­tus de ca­cha­lot. Au dé­but, les yeux ap­pa­raissent à l’avant de la tête et ne migrent qu’en­suite sur les faces la­té­rales ; leurs alètes sont comme deux pe­tites pattes re­cou­vertes de peau ; et, à la place de l’évent (le ­fu­tur ori­fice ­na­sal), ils ont deux trous pour res­pi­rer. Au cours des quinze mois de la ges­ta­tion, ils perdent peu à peu ces traits carac­té­ris­tiques d’ani­maux ter­restres pour se trans­for­mer en êtres aqua­tiques dont la taille avoi­si­ne­ra 4 mètres à la nais­sance.

Nous avons cou­tume de pen­ser que les pre­miers ani­maux de la pla­nète étaient des créa­tures aqua­tiques, qui pas­sèrent peu à peu de l’eau à la terre ferme. Mais l’in­verse a éga­le­ment pu se pro­duire. Les ca­cha­lots sont de loin­tains pa­rents des hip­po­po­tames et des cha­meaux. Leur cycle re­pro­duc­tif est l’un des plus longs du genre ani­mal : il dure quatre ans (la fe­melle a un petit tous les trois à cinq ans).

Ce­pen­dant, Obla Pa­li­za et Ro­bert Clarke n’ont pas fait leurs dé­cou­vertes les plus mé­mo­rables dans l’uté­rus des ani­maux, mais dans leurs es­to­macs. Le ca­cha­lot du Pa­ci­fique Sud est une vé­ri­table ma­chine à en­glou­tir les ca­la­mars. Il en avale des tonnes et des tonnes. Or le couple a consta­té que la côte pé­ru­vienne était un pays de co­cagne en ma­tière de cé­pha­lo­podes – jus­qu’à ce que l’État laisse la sur­pêche les dé­ci­mer. Au cours des an­nées 1980, Pa­li­za a es­ti­mé que les ca­cha­lots de la côte pé­ru­vienne man­geaient entre 8 et 13 mil­lions de tonnes de ca­la­mars géants par an. Dans un ar­ticle pu­blié en 1988 par la re­vue scien­ti­fique In­ves­ti­ga­tions on Ce­ta­cea, elle a dé­crit com­ment il était pos­sible à un ca­cha­lot – qui, dans les autres océans, mange aus­si du pois­son – de gros­sir et croître mal­gré une ali­men­ta­tion com­po­sée ex­clu­si­ve­ment de ca­la­mars. ­Do­si­di­cus gi­gas, le ca­la­mar géant vi­vant dans les eaux du cou­rant de Hum­boldt, dans le Pa­ci­fique Est, est connu au Pé­rou sous le nom d’en­cor­net géant, que l’on dé­guste avec une ma­ri­nade de ci­tron, d’ail et de sel.

Dans les conclu­sions de son ar­ticle, ­Pa­li­za pro­po­sait l’or­ga­ni­sa­tion d’une pêche du­rable. Mais les scien­ti­fiques

ja­po­nais et chi­nois se sont bien­tôt mon­trés très in­té­res­sés, non par les ­ca­cha­lots, mais par les ca­la­mars pé­ru­viens. Dès 1989, la pêche in­dus­trielle aux ca­la­mars a com­men­cé le long des côtes du pays. Et l’État a dis­tri­bué à tour de bras les conces­sions, sans au­cun quo­ta, fai­sant fi de la re­com­man­da­tion faite par ­Pa­li­za d’in­ter­dire celle-ci entre mai et ­dé­cembre, pé­riode où les fe­melles pondent leurs oeufs. À vrai dire, per­sonne ne s’en est par­ti­cu­liè­re­ment ému. Seuls les ca­cha­lots en ont res­sen­ti les ef­fets.

Avant qu’il ne soit in­ter­dit de le chas­ser, nous avions de l’ani­mal l’image d’une ma­li­cieuse ba­leine blanche dé­trui­sant les ba­teaux et dé­vo­rant les jambes des ma­rins tom­bés à la mer. Le ro­man Moby Dick, d’Her­man Mel­ville (1850) ap­pa­rais­sait par­fai­te­ment vrai­sem­blable, avec un tel luxe de dé­tails qu’il ne pou­vait men­tir. Cer­tains ex­perts pensent que le ro­man­cier a dû s’ap­puyer sur l’ou­vrage d’un chi­rur­gien de l’époque, pas­sion­né par le com­por­te­ment des cé­ta­cés. Mel­ville don­na un ca­rac­tère ter­rible aux at­taques de son ca­cha­lot al­bi­nos car il croyait que son énorme tête lui ser­vait de bélier contre les lames en haute mer. Au­jourd’hui, nous sa­vons qu’elle joue le rôle d’un so­nar géant, à l’ins­tar de ceux qu’uti­lisent les sous-ma­rins pour na­vi­guer dans l’obs­cu­ri­té des pro­fon­deurs. Plus la tête est grande, plus les sons émis vont loin. Il faut ima­gi­ner ces sons comme l’am­pli­fi­ca­tion mons­trueuse du bruit que fait une per­sonne en cla­quant la langue contre son pa­lais. Mais d’autres pas­sages de Mel­ville ont l’exac­ti­tude d’une en­cy­clo­pé­die.

Dans un cha­pitre, l’écri­vain ra­conte com­ment les « nom­breux nez » du ­Pé­quod, le ba­lei­nier du ca­pi­taine Achab, sen­tirent sou­dain une odeur nau­séa­bonde, « pire qu’une ci­té as­sy­rienne lors d’une épi­dé­mie de peste, quand les vi­vants n’ar­rivent plus à en­ter­rer les morts ». L’odeur pes­ti­len­tielle pro­ve­nait d’une « ba­leine bal­lon­née », une bête trouvée morte, dont le ca­davre flot­tant avait été re­mor­qué par un na­vire fran­çais. À force de ruses, Stubb, se­cond of­fi­cier du Pé­quod, per­suade les Fran­çais de leur aban­don­ner la prise. Les baleiniers s’af­fairent en­suite à ou­vrir les es­to­macs de la bête pour en ex­traire une sub­stance de grande va­leur. Au­jourd’hui, le pré­cieux ambre gris sert de fixa­teur dans la par­fu­me­rie. Son prix est vingt fois su­pé­rieur à ce­lui de l’ar­gent [lire « Ambre beurk », Books, no­vembre 2012].

Le dé­funt ma­ri de Pa­li­za, Ro­bert ­Clarke, a pu­blié un ou­vrage dans ­le­quel il ex­plique l’ori­gine de l’ambre gris. Comme la perle, qui se forme dans les co­quillages où un grain de sable s’est ­in­tro­duit, l’ambre gris se forme dans les en­trailles des ca­cha­lots à par­tir du bec d’un ca­la­mar in­gé­ré, par­tie la plus dure du cé­pha­lo­pode. Les sé­cré­tions bi­liaires du ca­cha­lot pro­dui­raient comme des selles li­quides au­tour du bec, qui peuvent tuer le cé­ta­cé s’il ne les ex­pulse pas. L’ambre gris ­ac­quiert en­suite sa com­po­si­tion ­fi­nale après ex­po­si­tion à la lu­mière et à l’eau pen­dant des mois ou des an­nées de flot­tai­son dans l’océan.

Obla Pa­li­za et Ro­bert Clarke ont ­pas­sé leur vie à ac­cu­mu­ler des cen­taines de pages d’ob­ser­va­tions sur la re­pro­duc­tion des ba­leines, la taille de leurs alètes, les dif­fé­rences entre les taches cu­ta­nées des mâles et celles des fe­melles. La der­nière fois que tous deux sont sor­tis en mer à la ­re­cherche de ba­leines, ce fut en vain. C’était en mai 2001. Avec des ­pê­cheurs tra­di­tion­nels, des pho­to­graphes et des éco­lo­gistes, ils ont em­bar­qué sur un na­vire de la ma­rine pé­ru­vienne pour les îles Galá­pa­gos. L’ex­pé­di­tion du­ra un mois. Clarke avait 82 ans ; il pas­sait douze heures par jour sur le pont à scru­ter l’océan dans l’es­poir de voir une tête de ca­cha­lot émer­ger. En vain. L’ab­sence de cé­ta­cés aus­si bien que de bêtes échouées sur la côte confir­mait les craintes des deux bio­lo­gistes : quand la nour­ri­ture vient à man­quer dans la zone où il est ins­tal­lé, le plus grand pré­da­teur de la pla­nète n’hé­site pas à la quit­ter.

La ques­tion de sa­voir où étaient par­tis les ca­cha­lots du Pa­ci­fique Sud est res­tée sans ré­ponse jus­qu’à ce qu’une scien­ti­fique amé­ri­caine en lo­ca­lise sept, en 2003, au large de la Basse-Ca­li­for­nie, au Mexique. Tous por­taient les éti­quettes po­sées par les deux bio­lo­gistes pour mar­quer leur ori­gine. Il est im­pos­sible de sa­voir si les cé­ta­cés ont mo­di­fié leur ré­gime ali­men­taire. Les cher­cheurs ne peuvent plus au­jourd’hui ou­vrir leurs es­to­macs pour le vé­ri­fier. L’oc­ca­sion de pra­ti­quer une né­crop­sie se pré­sente uni­que­ment lors­qu’un ca­cha­lot s’échoue sur une plage. De­puis les don­nées ré­col­tées par Pa­li­za et Clarke, l’in­for­ma­tion dont nous dis­po­sons sur les ca­cha­lots du Pa­ci­fique Sud n’a ja­mais été ac­tua­li­sée. Pour­tant, en 2010, un groupe de scien­ti­fiques a dé­cou­vert que les selles re­je­tées par ces mam­mi­fères ma­rins dans l’océan, très riches en fer, nour­rissent et fer­ti­lisent le planc­ton, l’une des prin­ci­pales sources d’oxy­gène de la pla­nète. Nous ne sa­vons pas si la mi­gra­tion des ca­cha­lots vers le nord a af­fec­té la po­pu­la­tion de phy­to­planc­ton du Pa­ci­fique Sud, ni si une in­ter­dic­tion de la pêche aux ca­la­mars géants dans les eaux pé­ru­viennes per­met­trait le re­tour des cé­ta­cés sur ces côtes.

Quand la Com­mis­sion ba­lei­nière in­ter­na­tio­nale a ins­tau­ré les pre­miers quo­tas, à la fin des an­nées 1970, il s’agis­sait de pro­té­ger les cé­ta­cés des chas­seurs de ba­leines. Trente ans plus tard, le prin­ci­pal dan­ger ne vient plus des har­pons ni des fi­lets. Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique af­fecte la tem­pé­ra­ture des eaux dans les­quelles les ca­cha­lots avaient l’ha­bi­tude de vivre. Le tra­fic com­mer­cial déso­riente leurs so­nars. Il n’est plus rare de voir ces ani­maux heur­ter des na­vires mar­chands. La pollution chi­mique les em­poi­sonne, et les chas­seurs d’en­cor­nets les privent de leur nour­ri­ture. Un ca­cha­lot doit in­gé­rer une tonne de ca­la­mars par jour pour cou­vrir ses be­soins. Mais l’ani­mal est une vic­time dont il est presque im­pos­sible de s’oc­cu­per. On ne peut pas l’éle­ver en cap­ti­vi­té comme un pan­da.

Au­jourd’hui, Obla Pa­li­za par­tage son temps entre tra­duc­tions d’ou­vrages et écri­ture de contes pour en­fants. De­puis la fin de la pêche à la ba­leine, per­sonne ne s’in­té­resse plus à ces cé­ta­cés, re­gret­tet-elle. Nous nous conten­tons dé­sor­mais, pour l’es­sen­tiel, de spé­cu­ler sur les si­gni­fi­ca­tions de leurs cla­que­ments et d’or­ga­ni­ser des ex­pé­di­tions tou­ris­tiques pour al­ler contem­pler le spec­tacle d’une ­es­pèce en voie d’ex­tinc­tion.

LE LIVRE « Sperm Whales of the Sou­theast Pa­ci­fic, Part VII: Re­pro­duc­tion and Growth in the Fe­male » (« Les grands ca­cha­lots du Pa­ci­fique Su­dEst, VIIe par­tie : re­pro­duc­tion et crois­sance chez la fe­melle »). Étude pu­bliée par le La­tin Ame­ri­can Jour­nal of Aqua­tic Mam­mals, vo­lume 9, en 2011.

Un ca­cha­lot peut me­su­rer jus­qu’à 20 mètres, au­tant qu’un ter­rain de vol­ley-ball, et pe­ser l’équi­valent de quatre au­to­cars. Son mets pré­fé­ré, le ca­la­mar géant, me­sure près de 10 mètres.

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