QUAND LA MÉ­DI­TER­RA­NÉE AP­PAR­TE­NAIT AUX PIRATES

Pen­dant toute l’An­ti­qui­té ou presque, les Grecs ont écu­mé les mers, mul­ti­pliant mas­sacres, pillages et en­lè­ve­ments. Il était d’ailleurs dif­fi­cile de dis­tin­guer le na­vi­ga­teur ho­no­rable du voyou tant la fron­tière était floue entre com­merce et pi­ra­te­rie. Pro

Books - - SOMMAIRE - MAT­THIAS SCHULZ. Der Spie­gel.

Pen­dant toute l’An­ti­qui­té ou presque, les pirates grecs ont écu­mé les mers, mul­ti­pliant mas­sacres, pillages et en­lè­ve­ments. Il était d’ailleurs dif­fi­cile de dis­tin­guer le na­vi­ga­teur ho­no­rable du voyou tant la fron­tière était floue entre com­merce et pi­ra­te­rie. Pro­fi­tant de l’in­sta­bi­li­té po­li­tique, cer­tains fli­bus­tiers ont ac­quis une richesse et une puis­sance co­los­sales, voire fon­dé de vé­ri­tables États pirates.

Alors que le jeune Jules Cé­sar, en l’an 75 avant notre ère, se ren­dait à Rhodes pour y suivre des cours de rhé­to­rique, son voyage fut bru­ta­le­ment in­ter­rom­pu non loin de Mi­let [an­cienne ci­té io­nienne, si­tuée sur la côte sud-ouest de l ’ac­tuelle Tur­quie]. Des cri­mi­nels s’em­pa­rèrent de son na­vire et exi­gèrent une ran­çon de 50 ta­lents d’ar­gent (à peu près 1,3 tonne). Il fal­lut trente-huit jours pour ache­mi­ner la somme. En at­ten­dant, le pri­son­nier s’oc­cu­pa en fai­sant de la gym­nas­tique et en com­po­sant des poèmes. 1

Cet in­ci­dent dans la vie de l’illustre Ro­main met en l umière un corps de mé­tier qui, dans l’An­ti­qui­té dé­jà, ­pas­sait pour « le fléau de l’hu­ma­ni­té ». Des mil­liers de bâ­ti­ments, char­gés de soie, d’oeufs d’au­truche, de barres d’étain ou de bois d’ébène sillon­naient alors la Mé­di­ter­ra­née. Les fli­bus­tiers de l’An­ti­qui­té convoi­taient ces biens de luxe. De­puis des criques in­ac­ces­sibles, ils sur­veillaient le com­merce ma­ri­time. Les sources les plus an­ciennes – des ta­blettes d’ar­gile ex­hu­mées en Égypte – parlent d’« hommes de Luk­ki » (au sud-ouest de la Tur­quie) qui, vers 1350 avant notre ère, en­tre­pre­naient des ex­pé­di­tions pré­da­trices.

Ces écu­meurs des mers n’ont lais­sé presque au­cune trace : ni Mé­moires, ni bustes, ni tom­beaux. Pour­tant, nous en sa­vons de plus en plus sur eux : des ar­chéo­logues ma­rins ont dé­cou­vert des épaves sur les­quelles ils avaient mis le grap­pin ; en Grèce, des ins­crip­tions sur pierre ont été dé­chif­frées, où il est ques­tion d’ex­tor­sions et d’en­lè­ve­ments d’en­fants ; et, dans les Bal­kans, des ­dé­pôts d’ar­gent ont été mis au jour – sans doute des bu­tins ca­chés par des ­pirates. Tant et si bien qu’une ex­po­si­tion est consa­crée pour la pre­mière fois au su­jet en Al­le­magne. Sous le titre « Pé­ril en mer », elle se tient au mu­sée et parc ar­chéo­lo­gique de Kal­kriese de­puis le 23 avril et nous plonge dans l’uni­vers des ­pirates ­an­tiques ; elle est dû­ment as­sor­tie d’un ca­ta­logue qui ra­conte la vie des an­cêtres du ca­pi­taine Cro­chet et de Klaus Stör­te­be­ker . Cent trente pièces y sont ex­po­sées, par­mi les­quelles l’image d’un pi­rate nu en­chaî­né ou en­core un épe­ron de bronze pe­sant près d’une de­mi-tonne, dont les épines de mé­tal cou­paient en deux le ba­teau at­ta­qué et le ren­dait im­pos­sible à ma­noeu­vrer.

La fron­tière entre com­merce et pi­ra­te­rie n’était pas, dans l’An­ti­qui­té, aus­si claire qu’au­jourd’hui. Le mot grec pei­ra, qui a don­né le mot « pi­rate », si­gni­fie « at­taque à main ar­mée », mais aus­si, de fa­çon tout à fait neutre, « ten­ta­tive »,

« en­tre­prise ». Même des na­vi­ga­teurs ap­pa­rem­ment ho­no­rables n’hé­si­taient pas à mon­ter à l’abor­dage lorsque l’oc­ca­sion se pré­sen­tait – en par­ti­cu­lier les Grecs. « Dans les temps an­ciens », lorsque le peuple des Hel­lènes par­tait co­lo­ni­ser d’autres ri­vages, « ils at­ta­quaient et pillaient » constam­ment les com­mu­nau­tés étran­gères, dé­plore l’his­to­rien Thu­cy­dide (né vers 460 avant notre ère).

Ulysse, le cou­ra­geux héros épique, ne fait pas ex­cep­tion. D’après Ho­mère, il a neuf ex­pé­di­tions pré­da­trices à son ac­tif quand éclate la guerre de Troie. Avant de ren­trer chez lui, il erre dix ans sur les flots et conti­nue à se­mer la mort – par exemple au pays des Ci­cones : « J’étran­glai les hommes. Mais les jeunes femmes et les tré­sors, nous les avons ­ré­par­tis entre nous tous équi­ta­ble­ment », lit-on dans l’Odys­sée.

À l’ori­gine, la tac­tique type consis­tait à me­ner une at­taque ra­pide contre des lo­ca­li­tés cô­tières mal pro­té­gées. Les pirates ai­maient s’ap­pro­cher de nuit à la rame, oc­cu­per brus­que­ment les ports et vo­ler les ob­jets pré­cieux et les den­rées ali­men­taires. Il fal­lut at­tendre le viie siècle avant notre ère et l’in­ven­tion de la trière pour que la pi­ra­te­rie soit pos­sible aus­si en haute mer. Le ba­teau, très ma­noeu­vrable, of­frait de la place pour 170 ma­te­lots, ré­par­tis sur trois ni­veaux. Avec le stac­ca­to de ses rames plon­geant dans l’eau, le na­vire fai­sait of­fice de ­ma­chine de course et se lan­çait à la pour­suite des bâ­ti­ments de fret.

Le plus cé­lèbre fli­bus­tier de cette époque, Po­ly­crate, opé­rait ­de­puis Sa­mos au moyen d’une cen­taine de na­vires de 50 ra­meurs, ra­pides comme l’éclair. Grâce au bu­tin ac­cu­mu­lé, il se fit construire un pa­lais sur l’île, où – cou­ronne de roses dans les che­veux et en­tou­ré de jeunes gar­çons aux boucles soyeuses – il or­ga­ni­sa de ­mé­chantes bac­cha­nales. Son poète de cour, Ana­créon, trans­fi­gure ces beu­ve­ries dans ses vers fleu­ris.

Le « contexte po­li­tique in­stable » de l’époque est pour beau­coup dans la puis­sance ac­quise par Po­ly­crate, comme le fait re­mar­quer Derks. Une guerre de tous contre tous se dé­rou­lait en haute mer dans l’An­ti­qui­té : les Perses lut­taient contre les Grecs qui com­bat­taient en même temps les Étrusques et les Car­tha­gi­nois. D’un ser­vice de sur­veillance cô­tière, au­cune trace. Les pirates étaient d’ailleurs sou­vent d’an­ciens sol­dats ou des ami­raux li­cen­ciés, qui, après un af­fron­te­ment, pillaient de leur propre ini­tia­tive. Con­sé­quence : les com­mer­çants n’osèrent bien­tôt plus s’aven­tu­rer sur les flots sans es­corte. Rhodes of­frit par mo­ments sa pro­tec­tion et des ­pa­trouilles contre ces « as­sauts né­fastes » et sé­cu­ri­sa le cor­ri­dor ma­ri­time vers l’Égypte.

Mais les pirates sur­ent s’adapter. Ils ap­prirent à prendre un na­vire à l’abor­dage. Lorsque la tac­tique échouait, ils at­ta­quaient de loin avec des ca­ta­pultes. À l’époque ro­maine s’ajou­tèrent le pont bas­cu­lant et la barre à har­pon [qui, ­je­tée sur le na­vire ci­blé, per­met d ’y fixer son har­pon]. Une épave dé­cou­verte au large de Ky­re­nia, au nord de Chypre,

porte les traces évi­dentes d’un as­saut en­ne­mi. Le na­vire était char­gé de 380 am­phores à vin, de lin­gots de fer, d’amandes, d’olives et de rai­sins secs. Les ob­jets de va­leur manquent. Quatre cuillères et au­tant de go­be­lets, de plats et de sa­lières in­diquent que l’équi­page était ré­duit à quatre per­sonnes. Lorsque l’at­taque eut lieu, le ra­fiot avait dé­jà à peu près 80 ans, il était pour­ri et cal­fa­té à plu­sieurs en­droits.

Rien d’éton­nant, donc, à ce que l’as­saillant, qui dis­po­sait vrai­sem­bla­ble­ment d’une trière ra­pide, ait eu la par­tie fa­cile. Les cher­cheurs sup­posent que les pirates firent pleu­voir une grêle de flèches qui frap­pèrent les bor­dages re­cou­verts de plomb. Plu­sieurs de ces pro­jec­tiles ont été re­trou­vés au fond de la mer. Sur leur pointe ap­pa­raissent en­core des traces de plomb.

Mais où se trou­vaient les re­paires de ces fri­pouilles ? L’ar­chéo­logue Wiebke Friese est cer­taine que, dans l’An­ti­qui­té dé­jà, il exis­tait des nids de fli­bus­tiers, « des huttes faites de dé­bris d’épaves, des ca­vernes sombres conte­nant d’énormes ré­serves d’armes et d’al­cool, si­tués dans des criques in­vi­sibles ». Dans ces ca­chettes, à en croire Friese, les pirates au­raient soi­gné leurs bles­sés et mis en sé­cu­ri­té leurs tré­sors. Iden­ti­fier de telles ruines reste dif­fi­cile. Il n’y avait pas en­core de bou­teilles de rhum, ni de pa­villons à tête de mort. L’ar­chéo­logue amé­ri­cain Nick Rauth n’en a pas moins dé­cou­vert ré­cem­ment en Tur­quie des niches, des bas­tions et même un ar­se­nal.

Les ha­bi­tants de l’île d’An­ti­cy­thère, par exemple, sont soup­çon­nés de s’être li­vrés à la pi­ra­te­rie. Presque un mil­lier de per­sonnes vi­vaient sur ce petit bout de terre mi­sé­rable – c’était trop, beau­coup trop pour que les ré­coltes lo­cales aient pu suf­fire à les nour­rir. Les cher­cheurs ont en outre ex­hu­mé sur l’île un nombre in­ha­bi­tuel­le­ment éle­vé de pro­jec­tiles en plomb. Lan­cés par des frondes, ils pou­vaient at­teindre une cible à 300 mètres. C’était une arme es­sen­tielle pour les pirates.

Plu­sieurs dé­cou­vertes im­por­tantes de pièces de mon­naie, no­tam­ment à Ri­san, au Mon­té­né­gro, ou à Ma­zin, en Croa­tie, ont re­nou­ve­lé notre connais­sance du phé­no­mène. Les tré­sors sont com­po­sés à chaque fois de mil­liers de pièces ­ve­nues de tous les pays frap­pant mon­naie et en­ter­rés par pré­cau­tion vers 230 avant notre ère. C’était l’époque où sé­vis­sait la reine des pirates Teu­ta. À par­tir de l’Al­ba­nie ac­tuelle, elle com­man­dait à une bande de cra­pules des mers qui pillaient l’Adria­tique. La sou­ve­raine au­rait fait re­mor­quer son bu­tin, com­po­sé d’or, d’ar­gent et de bi­joux, sur 40 mu­lets dans l’ar­rière-pays pour le faire en­fouir dans un lieu re­ti­ré.

Mais il est aus­si pos­sible de gla­ner des dé­tails sai­sis­sants dans les ro­mans d’amour an­tiques [lire « Aux ori­gines du ro­man », Books, avril 2016]. Quel­que­sunes de ces his­toires nous sont parve-

nues. L’in­trigue tourne sou­vent au­tour d’un couple de bonne fa­mille, en­le­vé et ré­duit en es­cla­vage par des pirates, puis en­traî­né dans des aven­tures ter­ribles. Au­cun dé­tail ne nous est épar­gné sur les bru­ta­li­tés com­mises en mer : des femmes sont dé­ca­pi­tées sur le pont des na­vires ou se re­trouvent à ge­noux, écla­bous­sées par le sang des ma­rins mas­sa­crés au­tour d’elles. La réa­li­té n’était guère plus re­lui­sante. À par­tir du iie siècle avant notre ère, les fli­bus­tiers se consa­crèrent de plus en plus au tra­fic d’êtres hu­mains. Dans le del­ta du Nil, des pirates d’eau douce étaient à l’af­fût. À par­tir de la Crète aus­si, des ma­lan­drins se lan­çaient dans des ex­pé­di­tions pré­da­trices.

L’éco­no­mie agri­cole ro­maine, qui tom­ba petit à petit entre les mains des grands pro­prié­taires, fut la prin­ci­pale cause de l’es­sor de la traite des es­claves. Sur ces ex­ploi­ta­tions gi­gan­tesques, des mil­liers de ser­vi­teurs s’oc­cu­paient de la ré­colte des olives et des concombres. La de­mande en main-d’oeuvre cor­véable à mer­ci ex­plo­sa. Et les pirates com­prirent tout le pro­fit qu’ils pou­vaient en ti­rer. Ils veillaient à l’ap­pro­vi­sion­ne­ment : une ins­crip­tion sur un ro­cher, dé­cou­verte sur l’île grecque d’Amor­gos, nous ­ap­prend que des ban­dits « me­nèrent une ­at­taque de nuit et en­le­vèrent 30 jeunes filles, femmes et autres per­sonnes ». Les ­na­vires du port avaient été cou­lés et les truands purent re­par­tir avec « tout leur bu­tin » sans être in­quié­tés. L’île de ­Dé­los consti­tuait la plaque tour­nante du com­merce d’es­claves. Stra­bon ­in­dique que 10 000 pri­son­niers pou­vaient y être ven­dus chaque jour.

Vers 140 avant notre ère, une sorte d’État pi­rate se consti­tua même dans le sud de la Tur­quie, qui avait pour fief l’ac­tuelle Ala­nya. Ses bandes dis­po­saient de mil­liers de na­vires et de 400 bases s’éche­lon­nant jus­qu’à Gi­bral­tar. Cer­taines gé­raient des flottes ­en­tières ache­mi­nant des car­gai­sons de blé de­puis l’Égypte. D’autres se consa­craient à l’ex­tor­sion et au kid­nap­ping de riches Ro­mains, n’hé­si­tant pas à en­le­ver un jour la fille d’un consul.

Les cri­mi­nels des mers ne tar­dèrent donc pas à crou­ler sous les ri­chesses. « Leurs cor­dages do­rés, leurs voiles pourpres et leurs rames d’ar­gent, les flûtes et autres ins­tru­ments de ­mu­sique, les beu­ve­ries qu’ils or­ga­nisent à cha­cune de leurs ex­pé­di­tions, tout ce­la est une honte », s’in­digne un té­moin de ­l’An­ti­qui­té.

Il fal­lut at­tendre que le gé­né­ral ro­main Pom­pée in­ter­vienne, en 67 avant notre ère, pour que le cau­che­mar prenne fin. À la tête de 500 na­vires et sou­te­nu par une in­fan­te­rie de 120 000 hommes, il pas­sa au peigne fin, sur terre comme sur mer, toutes les zones de l’es­pace mé­di­ter­ra­néen at­teintes par la pi­ra­te­rie. Pour fi­nir, son ar­ma­da contrai­gnit 30 000 pirates à lui li­vrer une ba­taille dé­ci­sive au large des côtes turques. Un fli­bus­tier sur trois fut exé­cu­té.

La tran­quilli­té ré­gnait dé­sor­mais. L’Em­pire avait im­po­sé son mo­no­pole de la vio­lence jusque sur les mers. Du moins jus­qu’au iiie siècle, quand la ­tri­bu ger­ma­nique des Goths res­sus­ci­ta la truan­de­rie ma­ri­time. Sui­vie plus tard par les Vi­kings, Klaus Stör­te­be­ker et les frères des Vic­tuailles [une bande de cor­saires qui sé­vit à la fin du xive siècle dans la mer Bal­tique], les Bar­ba­resques mu­sul­mans et fi­na­le­ment les sa­breurs an­glais tels que Barbe-Noire.

LE LIVRE Ge­fahr auf See. Pi­ra­ten in der An­tike (« Pé­ril en mer. Les pirates dans l’An­ti­qui­té »), Theiss Ver­lag, 2016. Ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion du même nom, qui se tient du 23 avril au 3 oc­tobre 2016 au mu­sée et parc ar­chéo­lo­gique de Kal­kriese, à Bramsche, en Basse-Saxe. L’AU­TEURE L’ar­chéo­logue al­le­mande Hei­drun Derks di­rige le mu­sée-parc de Kal­kriese, sur le site de la Va­rus­schlacht (ba­taille de Teu­to­burg).

Une ca­la­mi­té qui n’épar­gnait pas même les dieux : Dio­ny­sos, ac­com­pa­gné de Si­lène, ­re­pousse des pirates et les trans­forme en dau­phins (mo­saïque, iiie siècle avant J.-C.).

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