VOYAGE VERS L’EN­FER DE GLACE

En­ga­gée à maintes re­prises de­puis le xvie siècle, la quête du « pas­sage du Nor­dOuest » per­met­tant de re­lier l’At­lan­tique Nord au Pa­ci­fique est jon­chée de dé­ci­sions ab­surdes, de ca­davres ge­lés et de pi­teux de­mi-tours. Long­temps l’apa­nage des An­glais, ce dé

Books - - SOMMAIRE - THO­MAS JONES. Lon­don Re­view of Books.

En­ga­gée à maintes re­prises de­puis le xvie siècle, la quête du « pas­sage du Nord-Ouest » per­met­tant de re­lier l’At­lan­tique Nord au Pa­ci­fique est jon­chée de dé­ci­sions ab­surdes, de ca­davres ge­lés et de pi­teux de­mi-tours. Long­temps l’apa­nage des An­glais, ce dé­fi fut fi­na­le­ment re­le­vé par un Nor­vé­gien, Roald Amund­sen.

En juin 2009, la Na­sa et le mi­nis­tère ja­po­nais de l’Éco­no­mie ont pu­blié une carte to­po­gra­phique dé­taillée de la Terre, cou­vrant 99 % des sur­faces émer­gées. C’était une pre­mière : il semble bien ne plus y avoir un seul ter­ri­toire in­ex­plo­ré. Cette carte est un triomphe de la tech­no­lo­gie du xxie siècle et de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale. Mais elle reste à bien des égards moins im­pres­sion­nante que ses an­cêtres d’avant l’ère Spout­nik, ces cartes nou­velles qu’on ne pou­vait dres­ser qu’en en­voyant des hommes au-de­là des li­mites des pré­cé­dentes. Avec « Le la­by­rinthe arc­tique », Glyn Williams offre ain­si un ré­cit cap­ti­vant des quatre siècles pen­dant les­quels une suc­ces­sion d’ex­pé­di­tions ont ten­té de se frayer un che­min à tra­vers l’ar­chi­pel im­mense, com­pact et blo­qué par les glaces si­tué au nord du conti­nent amé­ri­cain.

Au­jourd’hui, la ban­quise fond. Mais l’idée que le dé­gel arc­tique soit un phé­no­mène à re­dou­ter au­rait stu­pé­fié nos an­cêtres. Pour les hommes par­tis d’Eu­rope en ba­teau à la re­cherche du pas­sage du Nord-Ouest, c’était la glace qu’il fal­lait craindre ; et un été suf­fi­sam­ment chaud pour la faire dis­pa­raître re­pré­sen­tait sou­vent le seul es­poir de sur­vie. L’op­ti­misme in­sen­sé ame­nant à croire qu’il exis­tait né­ces­sai­re­ment une voie à tra­vers la ban­quise ex­plique aus­si en par­tie cette convic­tion étran­ge­ment in­ébran­lable : l’homme ca­pable de pro­gres­ser suf­fi­sam­ment loin vers le nord ver­rait la glace lais­ser place à une mer po­laire ou­verte. Williams re­pro­duit une carte ma­gni­fique mais fan­tai­siste des­si­née par Mer­ca­tor en 1569, où le pôle Nord est re­pré­sen­té comme un énorme ro­cher (l’exis­tence d’une mon­tagne riche en mi­ne­rai de fer était une fa­çon d’ex­pli­quer pour­quoi les ai­guilles des bous- soles s’orien­taient dans cette di­rec­tion), au mi­lieu d’une mer ou­verte en­tou­rée de quatre îles re­liées par des che­naux pra­ti­cables. La carte de Mer­ca­tor montre une voie ma­ri­time rac­cor­dant l’Eu­rope et l’Asie, qui re­monte le long de la côte ouest du Groen­land, longe la li­mite nord du conti­nent amé­ri­cain et re­des­cend à tra­vers un ca­nal bap­ti­sé le dé­troit d’Anian, qui semble avoir été in­ven­té quelques an­nées au­pa­ra­vant par l’es­prit fer­tile d’un car­to­graphe vé­ni­tien, Gia­co­mo Gas­tal­di.

Mar­tin Fro­bi­sher, grand cor­saire, aven­tu­rier et ba­ra­ti­neur, fut le pre­mier An­glais à es­sayer d’em­prun­ter la voie en ques­tion. Il fit voile de­puis le port de Gra­ve­send en juin 1576 avec 34 hommes dans trois na­vires som­mai­re­ment équi­pés et « dan­ge­reu­se­ment pe­tits », aux dires de Williams. L’ex­pé­di­tion était fi­nan­cée par un groupe de 18 in­ves­tis­seurs qui se fai­sait ap­pe­ler la Com­pa­gnie de Ca­thay. Deux ans plus tôt, Éli­sa­beth Ire avait écar­té un pro­jet de voyage à tra­vers le dé­troit de Magellan. Mais le pas­sage par le nord-ouest avait l’in­signe avan­tage, en plus d’abré­ger le tra­jet, d’être en de­hors de la zone d’in­fluence es­pa­gnole.

Après avoir per­du cinq hommes et un ba­teau, soit (croyait-il) en rai­son des ma­noeuvres des Inuits, soit en rai­son du mau­vais temps, ac­ca­blé par d’abon­dantes chutes de neige, Fro­bi­sher fit de­mi-tour. Il pré­ten­dit ce­pen­dant avoir dé­cou­vert l’en­trée du pas­sage, qu’il ap­pe­la le dé­troit de Fro­bi­sher ; en réa­li­té, il n’avait fait que pé­né­trer d’en­vi­ron 150 ki­lo­mètres dans un bras de mer de l’île de Baf­fin, connu au­jourd’hui sous le nom de baie de Fro­bi­sher [voir carte p. 55]. Mais il sem­bla aus­si avoir fait une dé­cou­verte en­core plus pré­cieuse : une mine d’or.

Il condui­sit donc une deuxième ex­pé­di­tion l’an­née sui­vante et re­vint en An­gle­terre avec 200 tonnes de mi­ne­rai que ses hommes avaient « dé­ga­gé du sol ge­lé au prix d’un tra­vail atroce », écrit Williams. Ce mi­ne­rai ne conte­nait que des traces faibles voire in­exis­tantes de mé­tal pré­cieux. Mais, à ce stade, le pro­jet était de­ve­nu « trop im­por­tant pour échouer » – tant d’ar­gent et d’es­pé­rances avaient été investis en lui ! Au lieu d’aban­don­ner cette cause ap­pa­rem­ment per­due, Fro­bi­sher en­tre­prit une troi­sième ex­pé­di­tion en­core plus am­bi­tieuse, en 1578, : si le mi­ne­rai n’était pas aus­si riche qu’es­pé­ré, il suf­fi­rait d’en ex­traire da­van­tage, et d’im­plan­ter une co­lo­nie mi­nière, et peu im­porte si le site choi­si était « l’une des ré­gions les plus dé­so­lées et in­ac­ces­sibles du bas­sin Nord At­lan­tique ». Mais créer une im­plan­ta­tion per­ma­nente se ré­vé­la im­pos­sible, et Fro­bi­sher était de re­tour au bout de deux mois en An­gle­terre avec 1 250 tonnes de mi­ne­rai, ayant per­du deux na­vires et 40 hommes. À tous points de vue, le jeu n’en va­lait pas la chan­delle. La seule ma­tière brillante ex­trac­tible était de la py­rite de fer (« l’or des fous »).

Le cycle es­poir-exal­ta­tion-dé­cep­tion se ré­pé­ta à maintes re­prises au cours des siècles sui­vants. Il y eut de grandes avan­cées, par­fois in­at­ten­dues : la car­to­gra­phie, le com­merce des peaux, l’étude du géo­ma­gné­tisme et le ni­veau d’ins­truc­tion dans la ma­rine ont tous pro­gres­sé à des de­grés va­riables grâce à la quête chi­mé­rique du pas­sage du Nord-Ouest. Mais au­cune voie ma­ri­time fiable n’a été dé­cou­verte. Pen­dant ce temps, l’opinion des na­vi­ga­teurs ex­pé­ri­men­tés comme des ma­rins en chambre os­cil­lait de la croyance en l’exis­tence d’un pas­sage à la convic­tion qu’il n’exis­tait pas. La par­tie la plus mé­ri­dio­nale de l’éten­due d’eau si­tuée à l’ouest du Groen­land s’ap­pelle le dé­troit de Da­vis, qui re­monte vers le nord jus­qu’à la baie de Baf­fin. En 1585, au re­tour de sa pre­mière ex­pé­di­tion, John Da­vis écri­vait à Fran­cis Wal­sin­gham [le se­cré­taire d’État d’Éli­sa­beth Ire] que « le pas­sage du Nord- Ouest n’avait rien d’hy­po­thé­tique ». Mais trente ans plus tard, l’ex­plo­ra­teur William Baf­fin écri­vait à l’un de ses com­man­di­taires qu’il n’exis­tait « ni pas­sage ni es­pé­rance d’un pas­sage ».

En re­vanche, Baf­fin avait croi­sé de nom­breuses ba­leines, et la plu­part des ba­teaux qui na­vi­guèrent de l’Eu­rope vers l’Arc­tique au xviie siècle étaient des ­baleiniers s’aven­tu­rant tou­jours plus vers l’ouest à me­sure que la chasse épui­sait les po­pu­la­tions de cé­ta­cés. [Lire « Com­ment la ba­leine a fait l ’Amé­rique », p. 42] La Com­pa­gnie de la baie d’Hud­son, créée en 1670 pour ex­ploi­ter le po­ten­tiel du com­merce des peaux d’Amé­rique du Nord, fut l’autre grand re­je­ton de cette quête. Soixante ans au­pa­ra­vant, Hen­ry Hud­son avait dé­cou­vert au nord-est du Ca­na­da la vaste éten­due d’eau qui porte son nom. (L’an­née pré­cé­dente, alors qu’il en ex­plo­rait la ré­gion mé­ri­dio­nale, il avait re­mon­té la ri­vière dé­sor­mais ap­pe­lée Hud­son de­puis la baie de New York jus­qu’à l’em­pla­ce­ment de l’ac­tuelle Al­ba­ny, où il com­prit en­fin qu’il ne s’agis­sait pas d’une voie vers le Pa­ci-

fique). Après avoir na­vi­gué sans en­combre à tra­vers les 500 ki­lo­mètres de mer obs­truée par la glace dans ce qu’on ap­pelle au­jourd’hui le dé­troit d’Hud­son, il pen­sa être par­ve­nu de l’autre cô­té du conti­nent, et crut qu’il lui se­rait fa­cile de na­vi­guer vers le sud-ouest jus­qu’à la côte Pa­ci­fique de l’Amé­rique du Nord. Mais dé­but no­vembre, après trois mois d’« er­rance sans but », son ba­teau, le Dis­co­ve­ry, fut pris dans les glaces.

Au­cune ex­pé­di­tion en quête du pas­sage du Nord-Ouest n’avait en­core hi­ver­né ain­si. Hud­son ne se trou­vait pas très au nord – à peu près à 51° N, la la­ti­tude de Londres –, mais il ne put mal­gré tout re­mettre à la voile avant juin de l’an­née sui­vante. En plus du froid, l’équi­page dut af­fron­ter la fa­mine : par­fois contraints de man­ger du li­chen et des gre­nouilles, bien des hommes at­tra­pèrent le scor­but. Crai­gnant que leur ca­pi­taine ne per­siste à vou­loir trou­ver le pas­sage plu­tôt que de ren­trer, les ma­rins se mu­ti­nèrent. Hen­ry Hud­son, son fils, une de­mi-­dou­zaine de ma­lades et le char­pen­tier du bord (qui avait re­fu­sé de par­ti­ci­per à la ré­volte) furent je­tés du Dis­co­ve­ry et en­voyés à la dé­rive sur un ca­not. « Il n’est pas im­pos­sible que ce ­petit groupe ait sur­vé­cu sur le ­ri­vage aux mois d’été, mais cer­tai­ne­ment pas à l’hi­ver sui­vant, écrit Williams. Ils avaient été lâ­che­ment condam­nés à la mort lente. » Quant aux mu­tins, cer­tains d’entre eux, dont la plu­part des me­neurs, furent tués peu après par les Inuits. Le Dis­co­ve­ry dé­ri­va plus ou moins vers l’est à tra­vers l’At­lan­tique et réus­sit ca­hin-ca­ha à re­mon­ter la ­Ta­mise en sep­tembre 1611. Les me­neurs étant morts, les au­to­ri­tés s’in­té­res­sèrent beau­coup moins à la mu­ti­ne­rie qu’aux im­pli­ca­tions des dé­cou­vertes d’Hud­son : avai­til oui ou non trouvé l’ac­cès au pas­sage du Nord-Ouest ?

La plu­part des ten­ta­tives faites au cours des deux siècles sui­vants se concen­trèrent sur la re­cherche d’une voie pour sor­tir de la baie d’Hud­son par l’ouest (il n’y en a pas). De nom­breux ef­forts ont été consa­crés à l’ex­plo­ra­tion de bras de mer et d’es­tuaires qui ne me­naient nulle part. Beau­coup d’im­por­tance a été ac­cor­dée à la di­rec­tion d’où sem­blait ve­nir la ma­rée, que l’on sup­po­sait à tort être l’in­dice d’une large voie d’eau vers l’ouest. D’autres ex­pé­di- tions pen­sèrent avoir plus de chance en ten­tant l’ap­proche par le cô­té Pa­ci­fique. Comme le dit Williams, « l’idée n’avait rien de neuf » : Fran­cis Drake était peu­têtre en quête du pas­sage quand il fit un dé­tour le long de la côte de Ca­li­for­nie du­rant sa cir­cum­na­vi­ga­tion de la fin des an­nées 1570, peu après les ex­plo­ra­tions de Fro­bi­sher du cô­té At­lan­tique.

Au dé­but du xviiie siècle, le nor­douest du Pa­ci­fique amé­ri­cain était en­core ter­ra in­co­gni­ta pour les Eu­ro­péens : quand Jo­na­than Swift choi­sit cette ­ré­gion pour y si­tuer le pays de Brob­din­gnag dans ses Voyages de Gul­li­ver, au­cun de ses lec­teurs n’au­rait pu af­fir­mer avec cer­ti­tude que la terre des géants n’était pas réel­le­ment si­tuée là. Tout a chan­gé avec les ex­pé­di­tions de Vi­tus Be­ring, James Cook et George Van­cou­ver qui, entre 1728 et 1794, ont car­to­gra­phié l’es­sen­tiel de la côte oc­ci­den­tale du Ca­na­da et de l’Alas­ka. Ils étaient à la re­cherche d’un dé­troit et d’une mer in­té­rieure que Juan de Fu­ca et Bar­to­lo­mé de Fonte étaient cen­sés avoir dé­cou­verts en 1592 et 1640. Mal­heu­reu­se­ment, les voyages des Es­pa­gnols n’avaient pas plus de sub­stance que ceux de Gul­li­ver, comme Cook et Van­cou­ver le dé­mon­trèrent. « Les ex­plo­ra­tions des an­nées 1790 ont mar­qué la fin d’une époque, écrit Williams, car après trois siècles il était en­fin éta­bli qu’il n’exis­tait pas de pas­sage du Nord-Ouest qui pût four­nir une voie ac­ces­sible à la na­vi­ga­tion ».

Ce­la n’a pas l ong­temps dis­sua­dé les An­glais. Ce n’est pas parce qu’il n’exis­tait pas de pas­sage aux la­ti­tudes tem­pé­rées qu’il n’y en avait pas un plus au nord. En 1818, les guerres na­po­léo­niennes der­rière elle, l’Ami­rau­té ­an­glaise or­ga­ni­sa deux ex­pé­di­tions si­mul­ta­nées, avec l’ap­pui du prince-régent et de gé­né­reuses ré­com­penses fi­nan­cières pro­mises par le Par­le­ment en cas de suc­cès, même par­tiel. John Ross ­de­vait cher­cher le pas­sage au nord-ouest à tra­vers la baie de Baf­fin ; Da­vid Bu­chan de­vait pous­ser plein nord au-de­là du Spitz­berg, et peut-être, es­pé­rait-on, par­ve­nir à une mer po­laire libre de glaces qu’il quit­te­rait via le dé­troit de Bé­ring pour pé­né­trer dans le Pa­ci­fique. Le 29 août, Ross pé­né­tra dans le dé­troit de Lan­cas­ter, au nord de l’île de Baf­fin. Sans s’en aper­ce­voir, il avait bel et bien dé­cou­vert l’en­trée du pas­sage du Nord-Ouest ! Mais, deux jours plus tard, per­sua­dé qu’il avait vu « une chaîne de mon­tagnes » blo­quant toute pro­gres­sion, il fit de­mi-tour. « Nul n’a ja­mais four­ni d’ex­pli­ca­tion va­lable à cette ­er­reur », écrit Glyn Williams. Bu­chan dut lui aus­si faire de­mi-tour, blo­qué par la ban­quise juste au nord du 80e pa­ral­lèle.

Tout sauf dé­mo­ti­vée, l’Ami­rau­té en­tre­prit l’an­née sui­vante une nouvelle double ap­proche,sous le com­man­de­ment des lieu­te­nants de Ross et de Bu­chan, Ed­ward Par­ry et John Frank­lin. Par­ry avait pour mis­sion de re­gar­der de plus près la chaîne de mon­tagnes de Ross, que per­sonne sur le ba­teau (pas même Par­ry) n’avait vue. Frank­lin, lui, de­vait re­joindre la côte arc­tique du conti­nent amé­ri­cain par voie de terre, en des­cen­dant la ri­vière Cop­per­mine à par­tir d’un poste de com­merce de la Com­pa­gnie de la baie d’Hud­son, afin de « com­plé­ter les ef­forts de dé­cou­verte du pas­sage du Nord-Ouest par la mer en pré­ci­sant l’em­pla­ce­ment de la côte sud du­dit pas­sage ». Sur le pa­pier, ce­la sem­blait fa­cile.

L’ex­pé­di­tion de Par­ry fut la pre­mière à hi­ver­ner au nord du cercle po­laire. Il je­ta l’ancre le 26 sep­tembre dans une baie de l’île Mel­ville, à mi-che­min entre l’At­lan­tique et le Pa­ci­fique, au point le plus à l’ouest ja­mais at­teint par des Euro­péens en na­vi­guant sous ces la­ti­tudes. Le soleil se cou­cha le 4 no­vembre et ne ré­ap­pa­rut qu’en fé­vrier. En jan­vier, la tem­pé­ra­ture tom­ba à – 47 °C. « Le sen­ti­ment d’iso­le­ment com­plet était au moins aus­si dé­pri­mant que l’obs­cu­ri­té », écrit Williams : ils étaient à 2 000 ki­lo­mètres des postes da­nois de la côte groen­lan­daise, en­core plus loin d’un port si­bé­rien, à 1 200 ki­lo­mètres du poste de com­merce de four­rures le plus proche, et même à des cen­taines de ki­lo­mètres des vil­lages inuits. Mais Par­ry fit de son mieux pour oc­cu­per ses hommes et les main­te­nir en bonne ­san­té : exer­cices ré­gu­liers, jus de ci­tron et chou­croute contre le scor­but (avec un suc­cès mi­ti­gé), mu­sique et danse, cours de lec­ture et d’écri­ture, jour­nal heb­do­ma­daire et re­pré­sen­ta­tions théâ­trales or­ga­ni­sées tous les quinze jours pour dis­traire les hommes d’équi­page. Les of­fi­ciers oc­cu­paient aus­si leur temps à faire des ob­ser­va­tions scien­ti­fiques. L’un dans l’autre, c’était mieux que de mou­rir de froid ou d’en­nui, mais quand même pas une fa­çon de pas­ser Noël. Les ­na­vires ne se li­bé­rèrent des glaces que le 1er août : comme les vivres avaient beau­coup di­mi­nué, et sa­chant qu’un nou­vel hi­ver­nage se­rait im­pos­sible, Par­ry ­dé­ci­da de ren­trer. Il arriva en An­gle­terre à la fin d’oc­tobre. En presque dix-huit mois de mer, il n’avait per­du qu’un seul membre d’équi­page – qui souf­frait dé­jà d’une ma­la­die des pou­mons avant le dé­part.

À l’in­verse, l’ex­plo­ra­tion ter­restre me­née par Frank­lin pen­dant trois ans fut un dé­sastre. Sans au­cune ex­pé­rience préa­lable des voyages arc­tiques ter­restres, sous-équi­pé et sur­char­gé, as­sailli par les mous­tiques l’été et par le gel l’hi­ver, il fri­sait l’in­com­pé­tence à force d’au­to­ri­ta­risme dans ses re­la­tions avec les « cou­reurs des bois » (pi­lotes de ca­noë) qué­bé­cois de même qu’avec ses guides et tra­duc­teurs in­diens ou inuits. Il ne dut sa sur­vie qu’à la chance. Il ­échap­pa à la fa­mine sur le che­min du re­tour uni­que­ment grâce aux ef­forts de l’un de ses hommes, George Back, qui s’était por­té en avant pour de­man­der l’aide des In­diens Yel­lowk­nife ren­con­trés à l’al­ler. Pour­tant, d’après Williams, « bien des malheurs de l’ex­pé­di­tion doivent être at­tri­bués à des fac­teurs que Frank­lin ne maî­tri­sait pas », et ce­lui-ci « fit preuve d’un cou­rage in­fi­ni et d’une vo­lon­té très ferme en re­fu­sant d’aban­don­ner ce qui pa­rais­sait une quête sans es­poir pour ­re­ga­gner la sé­cu­ri­té ; mais son in­flexi­bi­li­té et son manque de fa­mi­lia­ri­té avec les condi­tions du Grand Nord se ré­vé­lèrent de très sé­rieux han­di­caps ».

An­drew Lam­bert vient de pu­blier nouvelle bio­gra­phie de Frank­lin, où il cherche à prendre ses dis­tances vis-à-vis de l’ha­gio­gra­phie vic­to­rienne comme du dé­ni­gre­ment qui a sui­vi. Il est en­core moins im­par­tial : « En plus de tous ses autres ex­ploits, Frank­lin avait fait preuve d’un rare sens du lea­der­ship. » Dont acte. Douze hommes étaient pour­tant morts sous son com­man­de­ment. Mais l’opinion bri­tan­nique fut très im­pres­sion­née, par­ti­cu­liè­re­ment quand le ré­cit de ses aven­tures pa­rut en 1823 et qu’il fut bien­tôt uni­ver­sel­le­ment connu comme « l’homme qui man­gea ses bottes ». Les au­to­ri­tés bri­tan­niques n’étaient pas moins sa­tis­faites : il re­çut une pro­mo­tion dans la ma­rine, fut élu membre de la Royal ­So­cie­ty, fut vite pres­sen­ti pour di­ri­ger une nouvelle ex­pé­di­tion.

En 1825-1826, Frank­lin des­cen­dit donc la ri­vière Ma­cken­zie, qui coule vers l’océan Arc­tique à quelques cen­taines de ki­lo­mètres à l’ouest de la ­ri­vière Cop­per­mine, et mar­cha en­suite sur plus de 800 ki­lo­mètres en di­rec­tion de l’ouest le long de la côte. « La se­conde mis­sion bé­né­fi­cia de l’ex­pé­rience amère de la pre­mière, écrit Lam­bert. Elle se dé­rou­la pra­ti­que­ment sans in-

ci­dents… Cette fois, Frank­lin ­sa­vait quoi faire, quoi em­por­ter, à qui faire confiance… À nou­veau, il fit preuve d’une vé­ri­table maes­tria en ma­tière de na­vi­ga­tion, de science et de lea­der­ship .»

Il y eut ce­pen­dant un « in­ci­dent », quand ils ren­con­trèrent un groupe d’Inuits qui en­tre­prirent de pui­ser dans les ré­serves des Eu­ro­péens sans y avoir été in­vi­tés. Se­lon Lam­bert, « la conduite calme, avi­sée et ré­flé­chie de Frank­lin sau­va l’ex­pé­di­tion : si quel­qu’un avait ti­ré un coup de feu, tous au­raient été tués. » Williams cé­lèbre lui aus­si « la fermeté et la di­plo­ma­tie » de Frank­lin, mais il rend éga­le­ment hom­mage aux « com­pé­tences di­plo­ma­tiques d’Au­gus­tus », son in­ter­prète inuit (Tat­ta­noeuck de son vrai nom).

Les au­to­ri­tés ac­cé­dèrent en 1845 au dé­sir de Frank­lin de me­ner en­core une ex­pé­di­tion en Arc­tique. Dé­sor­mais âgé de 60 ans, plu­tôt gras et en mau­vaise forme, ce n’était pas le can­di­dat idéal. Mais le pre­mier choix de l’Ami­rau­té, James Clark Ross, qui avait na­vi­gué avec son oncle John en 1818 et avec Par­ry en 1819 – et re­ve­nait tout juste d’un voyage de quatre ans en An­tarc­tique –, re­fu­sa la pro­po­si­tion. L’Ere­bus et le Ter­ror firent donc voile sous le com­man­de­ment de Frank­lin en mai 1845 avec 133 hommes à bord. Hor­mis quatre in­va­lides ren­voyés chez eux de­puis le Groen­land, tous les autres al­laient pé­rir. Il n’était pas in­ha­bi­tuel de ne plus en­tendre par­ler d’une ex­pé­di­tion pen­dant un ou deux ans : dans les an­nées 1830, John Ross avait dis­pa­ru pen­dant quatre ans avant de ren­trer sain et sauf. Les pre­mières mis­sions de re­cherche et de sau­ve­tage ne furent en­voyées à la res­cousse de Frank­lin qu’en 1848. Et, dans une grande me­sure grâce au lob­bying in­fa­ti­gable de sa veuve, lady Jane, cette re­cherche sup­plan­ta celle du pas­sage du Nord-Ouest comme mo­ti­va­tion pre­mière des voyages en Arc­tique.

Quoi qu’il en soit, les équi­pages de l’Ere­bus et du Ter­ror n’eurent bien­tôt plus qu’un seul but en tête : sur­vivre. Se­lon des do­cu­ments re­trou­vés en 1859, Frank­lin lui-même mou­rut le 11 juin 1847. Il fut le sep­tième of­fi­cier à trou­ver la mort. Les vais­seaux furent aban­don­nés le 22 avril 1848. Des ré­cits inuits contem­po­rains ain­si que les ana­lyses des os­se­ments dé­cou­verts en 1992 sug­gèrent qu’au bout d’un mois à peine, pour lut­ter contre la fa­mine, les sur­vi­vants durent man­ger les ca­davres de leurs amis morts.

Lam­bert in­siste for­te­ment sur ce can­ni­ba­lisme, et son livre s’ouvre de fa­çon spec­ta­cu­laire : « Nous ne sa­vons pas s’ils ont tué les vi­vants, en sé­lec­tion­nant les plus faibles, les jeunes et ceux qui n’étaient pas in­dis­pen­sables, ou s’ils s’en sont te­nus aux morts. Mais il ne faut pas se ra­con­ter d’his­toires : ils ont man­gé leurs ca­ma­rades. » Et ain­si de suite. Williams, ju­di­cieu­se­ment, reste plus me­su­ré. Étant don­né les souf­frances ­su­bies par ceux qui sont re­ve­nus vi­vants de l’Arc­tique, ce­la n’a rien de par­ti­cu­liè­re­ment cho­quant à ce que des hommes mou­rant de froid et de faim, sans autre source de nour­ri­ture à des cen­taines de ki­lo­mètres à la ronde, aient consom­mé la seule viande à leur dis­po­si­tion. Bien sûr, quand les ré­cits évo­quant d’éven­tuels actes de can­ni­ba­lisme par­vinrent à Londres en 1854, ce­la pro­vo­qua in­di­gna­tion et dé­men­tis. Jane Frank­lin était fu­rieuse. Dickens mon­ta au cré­neau pour qua­li­fier l’his­toire de « vague ba­var­dage de sau­vages ».

La plu­part des An­glais ne vou­laient en­tendre que des ré­cits hé­roïques d’au­dace et de dé­voue­ment. Un vé­ri­table culte se dé­ve­lop­pa au­tour de Frank­lin, avec sa veuve pour grande prê­tresse. Il fut cé­lé­bré comme l’un des grands pion­niers de l’em­pire. En 1866, on inau­gu­ra place Wa­ter­loo une sta­tue de bronze com­mé­mo­rant la dé­cou­verte du pas­sage. « Ils ont for­gé le chaî­non man­quant avec leur sang », peut-on lire sur le pié­des­tal. Peut-être que oui – peut-être que non. Et, quoi qu’il en soit, « for­ger le chaî­non man­quant » et par­cou­rir toute la lon­gueur du pas­sage, en un seul voyage, et sans pé­rir, ce n’est pas la même chose.

Le pre­mier à réus­sir cet ex­ploit ne fut pas un Bri­tan­nique mais un Nor­vé­gien. En 1906, Roald Amund­sen, cinq ans avant de de­van­cer Scott au pôle Sud, ac­com­plit le pre­mier voyage com­plet à tra­vers le pas­sage du Nord-Ouest. Il par­tit avec six hommes et des vivres pour cinq ans dans un cha­lu­tier à faible ti­rant d’eau. Il dut son suc­cès à ses mé­thodes rai­son­nables et à sa ca­pa­ci­té de s’adapter à son en­vi­ron­ne­ment – contrai­re­ment à Frank­lin. Pour le voyage sur terre, « à la dif­fé­rence de la plu­part de ses ho­mo­logues de la ma­rine bri­tan­nique », qui in­sis­tèrent stu­pi­de­ment pour ti­rer eux-mêmes leurs traî­neaux, « il re­prit les ­mé­thodes de voyage des Inuits, écrit Williams : l’uti­li­sa­tion de traî­neaux ti­rés par des chiens, la construc­tion en cours de route d’abris de neige, et sur­tout leur ha­bille­ment. » Mal­gré tout, il lui fal­lut trois ans. Au cours du siècle qui s’est écou­lé de­puis, le pas­sage a été par­cou­ru avec suc­cès par plu­sieurs brise-glace et par un nombre in­con­nu de sous-ma­rins nu­cléaires. Mais, à me­sure que s’ac­cé­lère le dé­gel, le pas­sage du Nord-Ouest pour­rait bien de­ve­nir la grande route ma­ri­time que l’on avait es­pé­rée ja­dis.

LE LIVRE Arc­tic La­by­rinth: The Quest for the Nor­th­west Pas­sage (« Le la­by­rinthe arc­tique : la quête du pas­sage du Nord-Ouest »), Al­len Lane, 2009, 440 p. L’AU­TEUR Glyn Williams a été pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­si­té de Londres. Il a pu­blié plu­sieurs ou­vrages sur l’his­toire des océans, dont « La mort du ca­pi­taine Cook ».

James Clark Ross et ses hommes tentent de dé­ga­ger leurs vais­seaux, pris dans les glaces de la baie de Baf­fin. Ils ren­tre­ront en An­gle­terre en 1849 sans avoir trouvé le my­thique pas­sage.

Le Gjøa, petit cha­lu­tier à bord du­quel Roald Amund­sen ef­fec­tua le pre­mier voyage com­plet à tra­vers le pas­sage du Nord-Ouest, en 1906.

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