DÉ­PRES­SIF ET PA­RA­NOÏAQUE : LE VRAI VASCO DE GAMA

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Vu d’Eu­rope, et en par­ti­cu­lier du Por­tu­gal, Vasco de Gama est un héros, l’une des lé­gendes des grandes dé­cou­vertes, avec Magellan et Christophe Co­lomb. Ce n’est pour­tant pas tout à fait l’image qu’en avaient ses contem­po­rains, ni les chro­ni­queurs asia­tiques et mu­sul­mans de l’époque. Aus­si cruel que lâche, aus­si cu­pide que hau­tain, il est même soup­çon­né d’avoir été un grand pa­ra­noïaque dou­blé d’un dé­pres­sif. C’est ain­si que le dé­peint en ef­fet le Jour­nal du pre­mier voyage de Vasco de Gama aux Indes en 14971499, ano­nyme at­tri­bué à l’un des membres d’équi­page (un cer­tain Ál­va­ro Vel­ho) et dont une co­pie fut re­trou­vée dans les ar­chives d’un mo­nas­tère à Coim­bra en 1834. Le té­moi­gnage, clas­sé en 2013 au re­gistre de la mé­moire du monde de l’Unesco, nous ap­prend même que le grand na­vi­ga­teur ne fut en au­cun cas le pre­mier Por­tu­gais à po­ser le pied sur les côtes in­diennes : ce jour his­to­rique du 21 mai 1498, il au­rait pré­fé­ré en­voyer pour émis­saire au­près du za­mo­rin (le sou­ve­rain) de Ca­li­cut un vul­gaire pri­son­nier condam­né à l’exil ( de­gra­da­do), du nom de João Nunes. At­ten­dant que les in­di­gènes fassent en­suite le pre­mier pas (en ve­nant à lui par ba­teau), Gama reste cla­que­mu­ré sur son na­vire pen­dant qua­si­ment une se­maine après le re­tour de Nunes. Ce n’est qu’à ré­cep­tion d’une lettre d’in­vi­ta­tion du za­mo­rin que l’ami­ral au­rait en­fin quit­té son vais­seau pour se rendre au dî­ner de ga­la don­né en son hon­neur. Tous, à l’ex­cep­tion de Vasco de Gama, qui crai­gnait pour sa vie, se se­raient ré­ga­lés du plat de pois­son et de riz qu’on leur au­rait ser­vi, ra­conte en­core le Jour­nal, sou­li­gnant plu­sieurs fois la « dé­fiance » ma­la­dive du na­vi­ga­teur. Au cours du re­pas, le za­mo­rin ignore roya­le­ment le re­pré­sen­tant de la cou­ronne por­tu­gaise. Et, quand une au­dience pri­vée est en­fin concé­dée à Vasco de Gama, ce­lui-ci se couvre de ri­di­cule en ap­por­tant, au mi­lieu d’une cour où règnent faste et raf­fi­ne­ment, une de­mi-dou­zaine de draps, quelques sacs de sucre, deux pots de beurre et un de miel, des co­li­fi­chets de co­rail et pour faire bonne me­sure, dit-on, deux ou trois pots de chambre ! « Même le plus pauvre des pè­le­rins de La Mecque a mieux à of­frir », au­raient ré­tor­qué les char­gés du pro­to­cole du sou­ve­rain de Ca­li­cut. Dans sa mis­sive adres­sée au roi Ma­nuel Ier, le za­mo­rin est clair : « Vasco de Gama, fi­dal­go (noble) de votre royaume, est ve­nu sur notre ter­ri­toire, et je m’en ré­jouis. Ici, nous avons du poivre, de la can­nelle, du gin­gembre, de l’ambre, du musc et des pierres pré­cieuses. De mon cô­té, ce que je veux de vous, c’est de l’or, de l’ar­gent, du ve­lours et de l’écar­late. » En réa­li­té, comme l’a mon­tré l’his­to­rien San­jay ­Su­brah­ma­nyam dans son ou­vrage Vasco de Gama. Lé­gende et tri­bu­la­tions du vice-roi des Indes, on est loin, très loin, de la « di­vi­ni­té sé­cu­lière, du sur­homme pro­mé­théen » dont Luis de Camões a fait, dans ses Lu­siades, la fi­gure de proue his­to­rique de l’iden­ti­té na­tio­nale por­tu­gaise, dra­pé dans une au­ra sa­crée et dont « l’ex­pé­di­tion fut in­ves­tie d’une di­men­sion di­vine le por­tant de réus­site en réus­site ». Ob­sé­dé, comme tout noble por­tu­gais du xvie siècle, par la lutte contre l’is­lam, Vasco de Gama n’a pas hé­si­té à com­mettre les pires crimes, comme lors­qu’il ­cou­la un na­vire du sul­tan ma­me­louk convoyant des cen­taines de pè­le­rins mu­sul­mans de re­tour de La Mecque. L’his­to­rio­gra­phie por­tu­gaise n’aime pas rap­pe­ler la cruau­té et les mul­tiples exac­tions de l’ami­ral, ni la haine fé­roce de l’is­lam qui ani­mait son roi Ma­nuel Ier. Elle peine en­core plus à ad­mettre l’ar­ri­visme et la mo­ti­va­tion fi­nan­cière de Vasco de Gama. Car, de ses voyages, le na­vi­ga­teur est re­ve­nu non seule­ment au­réo­lé de gloire mais aus­si cou­vert de ri­chesses. Avide d’hon­neurs, il a été jus­qu’à faire chan­ter le roi du Por­tu­gal pour ob­te­nir le titre de comte, me­na­çant de se mettre au ser­vice de Charles Quint. Pous­sé par une am­bi­tion dé­me­su­rée, le ma­rin-sol­dat fi­ni­ra vice-roi des Indes et pla­ce­ra sa fa­mille ano­blie à la tête du com­merce avec les Indes.

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