LE CHANT DES MA­RINS POR­TU­GAIS

Com­plainte nos­tal­gique par ex­cel­lence, le fa­do re­flète ma­gni­fi­que­ment l’âme d’un peuple qui a long­temps vé­cu au rythme des voyages en mer.

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Sym­bole mu­si­cal du Por­tu­gal, le fa­do – du la­tin fa­tum, le des­tin – est ap­pa­ru sur les docks de Lis­bonne au dé­but du xixe siècle. En deux cents ans d’his­toire, nom­breuses ont été les théo­ries pu­bliées sur l’ori­gine de ce chant po­pu­laire, sans qu’au­cun consen­sus se soit ja­mais fait par­mi les cher­cheurs. Cer­tains af­firment que le fa­do plonge ses ra­cines dans les chants mau­resques, dont il ­au­rait re­pris les thèmes prin­ci­paux de la souf­france et de la tris­tesse. D’autres le pensent hé­ri­tier des chan­sons des trou­ba­dours ou du lun­du bré­si­lien, ce chant triste et lent en­ton­né par les es­claves de la plus grande co­lo­nie por­tu­gaise, et dont les ma­te­lots se se­raient ins­pi­rés une fois de ­re­tour en mé­tro­pole. Une chose est sûre, les « gens de mer » ont j oué un rôle ­dé­ter­mi­nant dans la dif­fu­sion de cette mu­sique. Les ma­rins, fré­quen­tant ta­vernes et lieux de pros­ti­tu­tion, an­crèrent le fa­do au coeur des quar­tiers po­pu­laires de la ca­pi­tale por­tu­gaise : ­l’Al­fa­ma, la Ma­dra­goa, l’Al­cân­ta­ra, le Bair­ro Al­to et la Mou­ra­ria. Entre port et lu­pa­nars, c’est là aus­si qu’est né tel le tan­go ar­gen­tin à Bue­nos Aires… « Fa­do et ­tan­go c’est la même mi­sère », di­sait Amá­lia Ro­drigues, chan­teuse em­blé­ma­tique de fa­do, dé­cé­dée en 1989. La mer est l’ho­ri­zon de l’uni­vers fa­diste. La cé­lèbre sau­dade, ce « mal du re­tour » qu’est la nos­tal­gie, pré­sente d’ailleurs une di­men­sion ma­ri­time fon­da­men­tale, peut-être même ori­gi­nelle. Fa­do por­tu­guês (« Fa­do por­tu­gais »), chan­son cé­lèbre d’Amá­lia Ro­drigues, sur un poème de Jo­sé Ré­gio, res­ti­tue cette at­mo­sphère : « O fa­do nas­ceu um dia/ … Na amu­ra­da dum ve­lei­ro/ No pei­to dum ma­rin­hei­ro/ Que es­tan­do triste can­ta­va » (« Le fa­do est né un jour/… Sur le pont d’un voi­lier/ Dans le coeur d’un ma­rin/ Qui étant triste chan­tait »). En réa­li­té, c’est une grande par­tie de la po­pu­la­tion por­tu­gaise qui vi­vait au rythme des voyages ma­ri­times, nous rap­pelle ­Ma­ria Luí­sa Guer­ra dans son ou­vrage in­ti­tu­lé « Fa­do, l’âme d’un peuple. Ori­gines his­to­riques » (2003) : « Le peuple por­tu­gais a vé­cu pen­dant des siècles dans l’at­tente de ceux qui par­taient (pères, fils, ma­ris, pa­rents, voi­sins, amis), plon­gé dans l’an­goisse et la sau­dade […] ». Pour Jo­sé Pin­to de Car­val­ho, au­teur d’une cé­lèbre « His­toire du fa­do » pu­bliée à Lis­bonne en 1903 et sans cesse ré­édi­tée ­de­puis, le fa­do ne peut être autre chose qu’un chant de la mer : « Le fa­do a une ori­gine ma­ri­time, ori­gine qui se de­vine dans son rythme on­du­lé, re­pro­dui­sant les mou­ve­ments ca­den­cés des vagues, ba­lan­çant de bâ­bord à tri­bord, […] triste comme les la­men­ta­tions de l’At­lan­tique, em­preint de l’in­dé­fi­nis­sable nos­tal­gie de la loin­taine pa­trie. » Quelle que soit l a que­relle ­au­tour des ori­gines mys­té­rieuses de ce chant, les thèmes abor­dés dans le fa­do, des mé­tiers du port aux mé­ta­phores ma­rines, sont im­pré­gnés de l’his­toire qui lie le peuple por­tu­gais à la mer. L’un des pre­miers fa­dos re­cen­sés n’est autre que le Fa­do do ma­rin­hei­ro (« Fa­do du ma­rin »), que les hommes d’équi­page avaient pour ha­bi­tude d’en­ton­ner dans les an­nées 1820 de­puis la proue de leur na­vire : « Per­du là-bas en haute mer/ Un pauvre na­vire er­rait/ Sans di­rec­tion ni bis­cuit / La faim tous les te­naillait/ Ils ti­rèrent au sort/ Pour sa­voir le­quel se­rait tué/ Ser­vant de dî­ner aux autres ce jour-là/ Sur le meilleur des jeunes hommes/ La mal­chance tom­ba/ Ah, avec quelle tris­tesse il chan­ta/ Priant la Vierge Marie. »

Peut-être is­su des chants mau­resques – ou bien du lun­du, lente com­plainte en­ton­née par les es­claves bré­si­liens –, le fa­do a été an­cré par les ma­rins dans la culture po­pu­laire por­tu­gaise.

Histó­ria do fa­do (« His­toire du fa­do »), de Jo­sé Pin­to de Car­val­ho, Dom Quixote, 1994.

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