L’EN­FER DES NA­VIRES NÉGRIERS

Du­rant deux mois de tra­ver­sée, les es­claves étaient sou­mis à un vé­ri­table ré­gime de ter­reur.

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Entre la fin du xve et le dé­but du xixe­sièc le, 14 mil­lions d’Afri­cains furent ar­ra­chés à leur conti­nent et ven­dus comme es­claves dans les Amé­riques. Cinq mil­lions d’entre eux sont morts au cours de leur pre­mière ­an­née de cap­ti­vi­té.

Pour rendre compte de cette tra­gé­die, les his­to­riens ne peuvent s’ap­puyer sur presque au­cun té­moi­gnage de vic­time. Les ar­chives sont en re­vanche plus abon­dantes du cô­té des es­cla­va­gistes : lettres, jour­naux, Mé­moires, livres de bord et re­gistre de com­pa­gnies ma­ri­times per­mettent de me­su­rer l’am­pleur d’une in- dus­trie ex­trê­me­ment lu­cra­tive et long­temps ju­gée par­fai­te­ment res­pec­table.

Au coeur du dis­po­si­tif, le na­vire né­grier était une épou­van­table « pri­son flot­tante » où s’en­tas­saient par­fois j us­qu’à 600 cap­tifs (aux­quels s’ajou­tait un équi­page nom­breux, com­po­sé de 30 à 45 ma­rins) du­rant les deux ou trois mois que pou­vait du­rer la tra­ver­sée de l’At­lan­tique jus­qu’aux An­tilles.

L’his­to­rien Mar­cus Re­di­ker re­cons­ti­tue dans The Slave Ship le fonc­tion­ne­ment de cette mi­cro­so­cié­té. Au som­met de la hié­rar­chie, le ca­pi­taine : un des­pote re­dou­té qui cu­mu­lait les fonc­tions de di­rec­teur ­gé­né­ral, de geô­lier, de comp­table, de tré­so­rier-payeur et de contre­maître. Cer­tains ca­pi­taines par­ve­naient à consti­tuer de vé­ri­tables for­tunes et em­bras­saient même la car­rière po­li­tique.

Pour te­nir en res­pect les es­claves, en sur­nombre, les membres d’équi­page avaient à leur dis­po­si­tion toute une pa­no­plie d’ins­tru­ments de tor­ture : des « chats à neuf queues », des fers rou­gis au feu, des gar­rots, etc. Mais ces moyens d’in­ti­mi­da­tion ne suf­fi­saient pas à pré­ve­nir les sou­lè­ve­ments. « On a gar­dé la trace de presque 500 ré­voltes sur les na­vires négriers de l’At­lan­tique et beau­coup d’autres ont sans doute été ju­gées si or­di­naires qu’on ne ju­gea pas né­ces­saire d’en avoir une trace écrite », écrit Adam Hoch­schild dans l’ar­ticle du New York Times qu’il consacre au livre.

Les es­claves pré­fé­raient par­fois la mort à la ser­vi­tude. Les ar­chives men­tionnent plu­sieurs cas de sui­cide col­lec­tif. Cer­tains cap­tifs, pous­sés par le déses­poir, al­lèrent jus­qu’à se ci­sailler la gorge avec leurs ongles.

Comme le sou­ligne Mar­cus Re­di­ker, c’est l’hor­reur des condi­tions de vie à bord des na­vires négriers, plus en­core que le sort des es­claves des Amé­riques et des An­tilles, qui per­mit aux abo­li­tion­nistes bri­tan­niques et amé­ri­cains de rem­por­ter leurs pre­mières vic­toires dans l’opinion.

The Slave Ship: A Hu­man His­to­ry (« Le na­vire né­grier, une his­toire hu­maine »), de Mar­cus Re­di­ker, Pen­guin Books, 2008.

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