L’ÉTER­NEL SE­CRET DE BRU­NO PONTECORVO

EN 1950, UN BRILLANT PHY­SI­CIEN ITA­LIEN DIS­PA­RAÎT AVEC TOUTE SA FA­MILLE ALORS QU’IL EST EN VA­CANCES À ROME. CINQ ANS PLUS TARD, IL RE­FAIT SUR­FACE EN URSS, OÙ IL POUR­SUI­VRA SES TRA­VAUX JUS­QU’À SA MORT, EN 1993. EST-IL PAR­TI DE SON PLEIN GRÉ ? A-T-IL LI­VRÉ D

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - FREEMAN DYSON. The New York Re­view of Books.

En 1950, un brillant phy­si­cien ita­lien dis­pa­raît avec toute sa fa­mille alors qu’il est en va­cances à Rome. Cinq ans plus tard, il re­fait sur­face en URSS, où il pour­sui­vra ses tra­vaux jus­qu’à sa mort, en 1993. Est-il par­ti de son plein gré ? A-t-il li­vré des in­for­ma­tions sur les pro­grammes nu­cléaires oc­ci­den­taux ?

J «e veux mou­rir en grand scien­ti­fique, pas en tant que votre fou­tu es­pion. » C’est ce que Bru­no Pontecorvo a ré­pon­du en russe, un an avant sa mort en 1993, à un fonc­tion­naire russe qui ten­tait d’or­ga­ni­ser un ren­dez­vous avec un his­to­rien sou­hai­tant l’in­ter­vie­wer. Ja­mais Pontecorvo ne fut aus­si près d’ac­cré­di­ter la thèse, lar­ge­ment ré­pan­due, se­lon la­quelle il avait es­pion­né pour le compte de l’Union so­vié­tique lors­qu’il tra­vaillait sur le pro­jet de ré­ac­teur nu­cléaire ca­na­dien dans les an­nées 1940.

« Vash ïe­ba­nyi shpion » : cette ex­pres­sion dé­signe la fa­çon dont Pontecorvo sou­hai­tait ne pas pas­ser à la pos­té­ri­té. Dans Le Mys­tère Pontecorvo, le phy­si­cien des par­ti­cules Frank Close la tra­duit par « your fu­cking spy » (votre fou­tu es­pion), ce qui ne rend pas le sens pré­cis du mot ïe­ba­nyi 1. Or Pontecorvo connais­sait cer­tai­ne­ment le sens pré­cis du mot lors­qu’il l’em­ploya. Il re­flète son res­sen­ti face au trai­te­ment que lui ré­ser­vaient aus­si bien les Russes que les mé­dias oc­ci­den­taux. Il donne aus­si une in­di­ca­tion des tour­ments in­té­rieurs qu’il réus­sis­sait si bien à ca­cher à ses amis et à sa fa­mille. Pontecorvo était in­dé- nia­ble­ment un grand scien­ti­fique. Mais était-il un es­pion ? La ques­tion n’est pas tran­chée.

Les faits sui­vants sont in­con­tes­tables. Dans sa jeu­nesse, Pontecorvo est un brillant phy­si­cien ex­pé­ri­men­tal, qui tra­vaille de 1934 à 1936 aux cô­tés d’En­ri­co Fer­mi à Rome. Avec son aide, Fer­mi amorce une ré­vo­lu­tion dans le do­maine de la phy­sique nu­cléaire en se ser­vant des neu­trons lents comme ou­til d’ex­pé­ri­men­ta­tion. Leur uti­li­sa­tion rend pour la pre­mière fois pos­sible de dé­clen­cher des trans­for­ma­tions nu­cléaires avec des atomes de toutes sortes. Par­mi les ré­ac­tions que pro­vo­quaient les neu­trons lents, il y avait la fis­sion de l’ura­nium – mais Fer­mi est pas­sé à cô­té de cette dé­cou­verte.

En 1936, lorsque Mus­so­li­ni se met, comme Hit­ler, à per­sé­cu­ter les juifs, Pontecorvo, qui est is­su d’une fa­mille juive non pra­ti­quante, s’exile en France, où il tra­vaille avec Irène Cu­rie et Fré­dé­ric Jo­liot. Le couple Jo­liot-Cu­rie est connu pour son en­ga­ge­ment com­mu­niste. Pontecorvo adhère au Par­ti, et il faut croire qu’il res­te­ra un par­ti­san sin­cère du com­mu­nisme jus­qu’à la fin de sa vie 2. Au mo­ment de l’in­va­sion de la France par Hit­ler, en 1940, le scien­ti­fique part pour les États-Unis, où il trouve un em­ploi au sein de la com­pa­gnie pé­tro­lière texane Well Sur­veys. C’est ain­si qu’il in­tro­duit l’uti­li­sa­tion des neu­trons à des fins de pros­pec­tion pé­tro­lière. Son sa­voir-faire ex­pé­ri­men­tal est exac­te­ment ce qu’il fal­lait pour re­pé­rer des roches conte­nant du pé­trole à proxi­mi­té d’un trou de fo­rage.

En 1943, Pontecorvo est in­vi­té à re­joindre le pro­jet de ré­ac­teur nu­cléaire

ca­na­dien de Chalk Ri­ver, dans l’On­ta­rio. Il tra­vaille sur des ré­ac­teurs pen­dant six ans. Ses re­cherches n’ont rien à voir avec la bombe, mais, à l’époque, elles sont clas­sées se­cret. En 1949, Pontecorvo est em­bau­ché au Centre de re­cherche ato­mique de Har­well, au Royaume-Uni, où il pour­suit ses tra­vaux confi­den­tiels sur les ré­ac­teurs.

À l’été 1950, Pontecorvo part en va­cances en Ita­lie avec sa femme, Ma­rianne, et leurs trois gar­çons. Après quelques se­maines de ran­don­nées et de bai­gnades ap­pa­rem­ment in­sou­ciantes, la fa­mille s’en­vole brus­que­ment pour Hel­sin­ki. Sur place, des voi­tures les at­tendent pour les conduire en Rus­sie. Ils dis­pa­raissent de la circulation pen­dant cinq ans. Les po­li­ciers bri­tan­niques qui per­qui­si­tionnent le do­mi­cile des Pontecorvo constatent avec stu­pé­fac­tion que le man­teau de four­rure de Ma­rianne est res­té dans la pen­de­rie. Elle n’avait à l’évi­dence pas pré­vu de pas­ser l’hi­ver en Rus­sie.

Quand Pontecorvo re­fait sur­face, il est un membre ac­tif et es­ti­mé de l’Ins­ti­tut uni­fié de re­cherches nu­cléaires de Doub­na, que l’Union so­vié­tique vient d’inau­gu­rer. Cette même an­née 1955, tous les pays do­tés de pro­grammes d’éner­gie nu­cléaire ac­ceptent de le­ver la confi­den­tia­li­té sur les ré­ac­teurs. Seul le vo­let mi­li­taire de ces pro­grammes de­meure se­cret. Pontecorvo a plu­sieurs fois dé­cla­ré n’avoir ja­mais tra­vaillé à la mise au point de la bombe – ni au Ca­na­da, ni en Grande-Bre­tagne, ni en URSS. Mais il au­ra in­ter­dic­tion de quit­ter l’Union so­vié­tique pour se rendre à l’Ouest pen­dant vingt-huit ans. Après 1978, il se­ra au­to­ri­sé à voya­ger mais res­te­ra do­mi­ci­lié à Doub­na.

Frank Close a choi­si de ra­con­ter cette his­toire comme un drame hu­main, lais­sant en­tier le mys­tère cen­tral. Pour­quoi Pontecorvo a-t-il tout d’un coup dé­ci­dé de par­tir pour la Rus­sie avec sa fa­mille ? Ce dé­ra­ci­ne­ment fut une ca­tas­trophe pour Ma­rianne, qui avait fait des dé­pres­sions à ré­pé­ti­tion en France et au Ca­na­da. La ma­la­die s’ag­gra­va en URSS, l’ame­nant à pas­ser une bonne par­tie de sa vie dans des hô­pi­taux psy­chia­triques. Ja­mais Ma­rianne ne par­vint à se créer une vie à elle dans son nou­veau pays. Les choses se pas­saient mieux pour Bru­no. Il pre­nait soin de sa femme et de ses fils du mieux qu’il pou­vait, nouait des liens d’ami­tié avec ses col­lègues russes et pour­sui­vait sa car­rière de phy­si­cien à Doub­na. Mais, pour lui aus­si, ce dé­mé­na­ge­ment s’avé­ra ca­tas­tro­phique. Il avait be­soin d’ins­tru­ments de pointe pour me­ner des tra­vaux de ni­veau in­ter­na­tio­nal. À plu­sieurs re­prises, il eut des idées d’ex­pé­riences qui au­raient pu pro­duire des ré­sul­tats ma­jeurs si on lui avait don­né la pos­si­bi­li­té d’uti­li­ser les équi­pe­ments dis­po­nibles en Eu­rope de l’Ouest ou aux États-Unis. Il était par­fai­te­ment conscient que son ins­tal­la­tion en Rus­sie avait com­pro­mis ses chances de de­ve­nir une som­mi­té mon­diale de la phy­sique comme son maître Fer­mi.

Close com­pare la si­tua­tion de Pontecorvo en 1950 avec celles de deux phy­si­ciens es­pions, Alan Nunn May et Theo­dore Hall. Si Pontecorvo ne

s’était pas en­vo­lé pour la Rus­sie, on au­rait pu ima­gi­ner trois scé­na­rios. Dans la pire et la moins pro­bable des hy­po­thèses, s’il avait été un es­pion et qu’il était pas­sé aux aveux, il au­rait pur­gé, comme Nunn May, sept ans de pri­son en Grande-Bre­tagne. Ma­rianne et les gar­çons se­raient par­tis vivre dans sa fa­mille à elle en Suède, et, à sa sor­tie de pri­son, il au­rait pu re­prendre sa vie pro­fes­sion­nelle avec au moins au­tant de suc­cès que Nunn May.

Dans l’hy­po­thèse la plus pro­bable, s’il avait été un es­pion mais que les au­to­ri­tés n’avaient dis­po­sé d’au­cune preuve contre lui, il au­rait pu nier les ac­cu­sa­tions. Il au­rait été en butte aux soup­çons pour le res­tant de ses jours, mais ja­mais pour­sui­vi en justice, comme Ted Hall. Dans la troi­sième hy­po­thèse, s’il n’avait ja­mais été un es­pion, Pontecorvo au­rait vé­cu en homme libre sans rien avoir à craindre. Les trois cas de fi­gure étaient à bien des égards pré­fé­rables à sa vie d’exil sans re­tour en Rus­sie.

Le seul pro­blème sé­rieux qu’eut Pontecorvo avec les au­to­ri­tés bri­tan­niques en 1950 te­nait au fait qu’il re­pré­sen­tait un risque pour la sé­cu­ri­té en rai­son de son pas­sé com­mu­niste. John Co­ck­croft, le di­rec­teur de Har­well, s’en était dé­jà en­tre­te­nu avec l’in­té­res­sé. Il s’était ar­ran­gé pour qu’il soit nom­mé à un poste de pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Li­ver­pool, où il n’au­rait pas ac­cès à des in­for­ma­tions confi­den­tielles. Pontecorvo avait don­né son ac­cord ; Li­ver­pool, avec son nou­vel ac­cé­lé­ra­teur de par­ti­cules en construc­tion, était par­fait pour un phy­si­cien ex­pé­ri­men­tal.

Close a sa propre hy­po­thèse concer­nant le mys­té­rieux dé­part pré­ci­pi­té de Pontecorvo. Sup­po­sons que ce­lui-ci ait réel­le­ment été un es­pion mais que, en 1950, il ait in­for­mé son contact so­vié­tique qu’il quit­tait Har­well pour Li­ver­pool et ne se­rait plus en me­sure de four­nir des in­for­ma­tions confi­den­tielles. Mos­cou a pu consi­dé­rer ce­la comme un acte de tra­hi­son né­ces­si­tant une lourde sanc­tion. Du­rant son été en Ita­lie, un agent russe a peut-être pla­cé Pontecorvo de­vant une al­ter­na­tive : soit il par­tait pour la Rus­sie, soit les Russes s’as­su­re­raient que les au­to­ri­tés bri­tan­niques re­çoivent des preuves de son ac­ti­vi­té cri­mi­nelle.

Cette théo­rie se­lon la­quelle Pontecorvo se se­rait en­vo­lé pour Mos­cou en rai­son d’un chan­tage exer­cé par ses contacts russes ex­pli­que­rait aus­si que le pou­voir so­vié­tique l’ait te­nu au se­cret pen­dant cinq ans après son ar­ri­vée et ne lui ait ja­mais vrai­ment fait confiance. Close note pour conclure que, si cette hy­po­thèse était avé­rée, l’URSS a plus sé­vè­re­ment pu­ni la tra­hi­son de Bru­no Pontecorvo que ne l’a fait le Royau­meU­ni avec Alan Nunn May. Ce der­nier a pas­sé sept ans en pri­son, Pontecorvo qua­rante-trois 3.

J’ai ren­con­tré Pontecorvo lors d’un congrès in­ter­na­tio­nal de phy­sique à Doub­na, en 1956. Pour la plu­part des étran­gers pré­sents, c’était la pre­mière oc­ca­sion de se rendre en URSS et de s’in­for­mer sur ses pro­jets nu­cléaires res­tés se­crets jus­qu’en 1955. Pontecorvo por­tait un élé­gant pan­ta­lon blanc et un pull as­sor­ti. On au­rait dit qu’il fai­sait juste une halte avant d’al­ler jouer au tennis. Il n’a pas dit un mot de son tra­vail. C’était comme si son ap­pa­ri­tion avait été cho­ré­gra­phiée pour nous don­ner une im­pres­sion de bien-être et de dé­tente, sans au­cune pos­si­bi­li­té de com­mu­ni­quer vrai­ment avec lui. Les la­bo­ra­toires de Doub­na étaient en­core en construc­tion. Par les fe­nêtres, nous aper­ce­vions des groupes de pri­son­niers du gou­lag qui tra­vaillaient au chan­tier. Il était tout aus­si im­pos­sible de com­mu­ni­quer avec eux qu’avec Pontecorvo.

Dans la bio­gra­phie de Close, chaque fait, chaque hy­po­thèse est mi­nu­tieu­se­ment do­cu­men­té. Le livre tire ses in­for­ma­tions de deux sources prin­ci­pales. Close s’est d’abord en­tre­te­nu avec de nom­breux amis et pa­rents de Pontecorvo, en par­ti­cu­lier avec son fils aî­né, Gil, qui a tou­jours été proche de son père et vit en­core au­jourd’hui à Doub­na. Close a aus­si éplu­ché les vo­lu­mi­neux rap­ports consa­crés à Pontecorvo, dé­sor­mais ac­ces­sibles dans les ar­chives des ser­vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques, ca­na­diens, amé­ri­cains et russes. Les do­cu­ments d’ar­chives n’ap­portent ja­mais la preuve for­melle que Pontecorvo était un es­pion. En re­vanche, ils dé­montrent am­ple­ment qu’il re­pré­sen­tait un su­jet d’in­quié­tude pour les quatre pays. Pontecorvo n’était peut-être pas un es­pion, mais il était sans au­cun doute es­pion­né.

Quels en­sei­gne­ments ti­rer d’une his­toire comme celle-ci ? Ad­met­tons que Pontecorvo ait ef­fec­ti­ve­ment été un agent se­cret. Ses ac­ti­vi­tés ont dans ce cas eu pour prin­ci­pal ef­fet d’ac­cé­lé­rer de quelques an­nées la construc­tion d’un ré­ac­teur nu­cléaire en Union so­vié­tique. Il se peut que le ré­ac­teur

ca­na­dien ait four­ni des in­for­ma­tions utiles aux concep­teurs so­vié­tiques de la bombe, mais, au to­tal, les in­for­ma­tions ap­por­tées par Pontecorvo ne sau­raient avoir été cru­ciales sur le plan mi­li­taire. Avec ou sans lui, l’Union so­vié­tique comp­tait suf­fi­sam­ment de scien­ti­fiques com­pé­tents pour mettre au point toutes les bombes qu’elle vou­lait. Klaus Fuchs et Ted Hall, deux phy­si­ciens es­pions, tra­vaillaient à l’in­té­rieur même [du site nu­cléaire amé­ri­cain] de Los Ala­mos. Ils te­naient leurs contacts so­vié­tiques au cou­rant de l’état d’avan­ce­ment de l’arme nu­cléaire. Mais leurs in­for­ma­tions n’étaient pas plus sus­cep­tibles d’avoir une in­fluence ma­jeure sur l’his­toire de la fa­bri­ca­tion des armes so­vié­tiques. Peut-être les es­pions ont-ils ac­cé­lé­ré de deux ou trois ans le pro­gramme d’armes nu­cléaires en URSS ; mais, vite frap­pées d’ob­so­les­cence, celles-ci furent bien­tôt sup­plan­tées par de nou­veaux mo­dèles mis au point sans leur aide.

Le ren­sei­gne­ment scien­ti­fique n’avait pas une grande im­por­tance parce que l’Union so­vié­tique dis­po­sait de nom­breux ex­cel­lents cher­cheurs en phy­sique nu­cléaire. En 1939, juste après la dé­cou­verte de la fis­sion, le pre­mier ar­ticle dé­cri­vant en dé­tail le fonc­tion­ne­ment des ré­ac­teurs nu­cléaires pa­raît en Union so­vié­tique sous la si­gna­ture de Ia­kov Zel­do­vitch et de Iou­li Kha­ri­ton. Quinze ans plus tard, Kha­ri­ton di­ri­geait le centre de re­cherches sur les armes nu­cléaires de Sa­rov, et Zel­do­vitch fai­sait par­tie de son équipe de brillants théo­ri­ciens et tra­vaillait avec An­dreï Sa­kha­rov à la fa­bri­ca­tion de la bombe à hy­dro­gène.

Un pays qui pos­sède ce genre de ta­lents n’a pas be­soin d’es­pions pour pro­gres­ser. Et un pays qui n’en pos­sède pas ne peut se conten­ter de ces es­pions. Dans tous les cas, le ren­sei­gne­ment scien­ti­fique joue un rôle mar­gi­nal. La science est une en­tre­prise col­lec­tive qui a be­soin, pour tout pro­jet d’en­ver­gure, d’une com­mu­nau­té de par­ti­ci­pants ac­tifs [lire « Es­pion­nage tech­no­lo­gique », ci-contre].

Le grand pu­blic sur­es­time gran­de­ment l’im­por­tance d’agents tels que Klaus Fuchs, parce qu’on em­ploie in­dif­fé­rem­ment le mot « es­pion » pour le ren­sei­gne­ment scien­ti­fique et le ren­sei­gne­ment tac­tique. L’ar­ché­type de l’es­pion tac­tique est Ju­das Is­ca­riote, l’en­ne­mi se­cret qui tra­hit son maître et pro­voque di­rec­te­ment sa mort. De­puis deux mille ans, l’his­toire de Ju­das est at­ta­chée à l’image de l’es­pion dans les cultures eu­ro­péennes. Autre es­pion tac­tique, quoique moins cé­lèbre que Ju­das, Kim Philby était un of­fi­cier du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique qui oc­cu­pait des postes im­por­tants dans la diplomatie [lire « Kim Philby, l’ami in­fi­dèle », p. 52]. L’homme a four­ni à ses contacts so­vié­tiques des listes d’agents se­crets opé­rant dans dif­fé­rents pays, ce qui a per­mis leur éli­mi­na­tion ra­pide. L’opi­nion pu­blique, de même que les lois tra­di­tion­nelles de la guerre, condamnent à bon droit ceux qui es­pionnent à des fins tac­tiques, car leur ac­ti­vi­té a des consé­quences im­mé­diates sur la vie de leurs com­pa­triotes. Ce sont des cibles lé­gi­times pour tout sol­dat. Il en va au­tre­ment des es­pions scien­ti­fiques. Ceux-là s’in­té­ressent aux choses, pas aux per­sonnes.

Pour­quoi, alors, l’opi­nion amé­ri­caine consi­dère-t-elle tous les es­pions comme des dé­mons ? Pour­quoi ne fait-elle pas de dis­tinc­tion entre un es­pion tech­no­lo­gique comme Ju­lius Ro­sen­berg, qui sub­ti­li­sa un sa­voir utile, et un es­pion tac­tique comme Kim Philby, qui dé­trui­sit des vies ? Peut-être parce que les Amé­ri­cains sont in­duits en er­reur par leur sys­tème de clas­se­ment se­cret – un monstre ad­mi­nis­tra­tif qui classe de vastes quan­ti­tés d’in­for­ma­tions, ren­dant im­pos­sible pour un citoyen or­di­naire de faire la dif­fé­rence entre les se­crets im­por­tants et ceux qui ne le sont pas.

J’ai pu ob­ser­ver le sys­tème de clas­se­ment de l’in­té­rieur du­rant de nom­breuses an­nées et j’en res­pecte les règles. Mais j’es­time qu’il est no­cif pour la sé­cu­ri­té nationale et pour l’éthique pu­blique de notre pays. Il est ré­gu­liè­re­ment fait un usage abu­sif du se­cret pour pro­té­ger des armes dé­pour­vues d’ef­fi­ca­ci­té et sous­traire des er­reurs tac­tiques à l’at­ten­tion du pu­blic. Le se­cret sert aus­si à cou­vrir des agis­se­ments illé­gaux et an­ti­cons­ti­tu­tion­nels, tels que les mau­vais trai­te­ments sur des pri­son­niers ou l’es­pion­nage de la vie pri­vée des ci­toyens.

Sur les mil­lions de do­cu­ments of­fi­ciels es­tam­pillés « se­cret dé­fense » tous les ans, peut-être 1 à 2 % seule­ment contiennent de vrais se­crets. Un vrai se­cret est un se­cret qui en­traî­ne­rait un dan­ger avé­ré si des en­ne­mis s’en em­pa­raient. Pour le reste, il s’agit es­sen­tiel­le­ment de me­sures de pru­dence ad­mi­nis­tra­tive. Le sys­tème ré­com­pense la pru­dence parce qu’on est lour­de­ment sanc­tion­né si l’on ré­vèle un se­cret, alors qu’on ne risque rien si l’on ap­pose la men­tion « se­cret » sur d’in­of­fen­sifs mor­ceaux de pa­pier. Or, par­mi ces mil­lions d’in­of­fen­sifs mor­ceaux de pa­pier, beau­coup sont tam­pon­nés pour la simple rai­son qu’ils contiennent des in­for­ma­tions po­li­ti­que­ment em­bar­ras­santes pour les au­to­ri­tés.

Le sys­tème de clas­se­ment se­cret au­rait dû être ré­for­mé de­puis long­temps. Les vrais se­crets de­vraient conti­nuer d’être ri­gou­reu­se­ment pro­té­gés, comme ils le sont ac­tuel­le­ment. Le reste de­vrait en re­vanche être dé­clas­si­fié, en ac­cep­tant le risque que cer­tains puissent être dangereux. Mais les avan­tages de la trans­pa­rence l’em­portent sur le risque de ré­vé­ler des se­crets sans im­por­tance. Moins il y au­ra de se­crets, moins il y au­ra d’ha­bi­li­ta­tions à ac­cor­der et moins il y au­ra d’es­pions à l’in­té­rieur des en­ceintes sé­cu­ri­sées.

Une société plus trans­pa­rente si­gni­fie un pu­blic mieux in­for­mé et une par­ti­ci­pa­tion ac­crue des ci­toyens aux dé­ci­sions re­la­tives à la guerre et à la paix. Il y a le même en­sei­gne­ment à ti­rer de nos his­toires d’es­pions que des er­reurs stra­té­giques com­mises au Viet­nam, en Af­gha­nis­tan et en Irak. Le plus no­cif, ce sont les grandes dé­ci­sions prises en se­cret ; à cô­té, les es­pions sont in­of­fen­sifs. Les es­pions peuvent nous faire perdre une ba­taille, mais le se­cret qui en­toure les dé­ci­sions po­li­tiques peut nous faire perdre une guerre.

— Freeman Dyson est pro­fes­seur émé­rite à l’Ins­ti­tute for Ad­van­ced Stu­dy de l’uni­ver­si­té de Prin­ce­ton, aux États-Unis, où il a ef­fec­tué l’es­sen­tiel de sa car­rière. Phy­si­cien théo­ri­cien et ma­thé­ma­ti­cien de re­nom­mée mon­diale, il est l’au­teur de nom­breux ou­vrages, par­mi les­quels Por­trait du scien­ti­fique en re­belle (Actes Sud, 2011). — Cet ar­ticle est pa­ru dans The New York Re­view of Books le 5 mars 2015. Il a été tra­duit par Del­phine Veau­dor.

LE LIVRE

Le Mys­tère Pontecorvo, tra­duit de l’an­glais par Bé­né­dicte Le­clercq, Flam­ma­rion, 2016, 455 p. L’AU­TEUR

Frank Close est phy­si­cien des par­ti­cules et pro­fes­seur émé­rite à l’uni­ver­si­té d’Ox­ford. Il est l’au­teur de nom­breux ou­vrages de vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique.

Bru­no Pontecorvo avec son épouse Ma­rianne en 1955 à Doub­na, en URSS. Son ins­tal­la­tion en Rus­sie a com­pro­mis ses chances de de­ve­nir une som­mi­té mon­diale de la phy­sique.

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