«LES ROMAINS ? DES AMA­TEURS À CÔ­TÉ D’HANNIBAL»

LES ROMAINS FIRENT SOU­VENT PREUVE D’UNE ÉTON­NANTE NAÏ­VE­TÉ EN MA­TIÈRE DE COL­LECTE DE L’IN­FOR­MA­TION. ILS LE PAYÈRENT AU PRIX FORT. EN­TRE­TIEN AVEC L’HIS­TO­RIENNE DE L’AN­TI­QUI­TÉ ROSE MA­RY SHEL­DON.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ROSE MA­RY SHEL­DON :

Les Romains se di­saient al­ler­giques à la ruse, et donc à l’es­pion­nage. Pure pro­pa­gande ? En tout cas, ils firent sou­vent preuve d’une éton­nante naï­ve­té en ma­tière de col­lecte de l’in­for­ma­tion. Et le payèrent au prix fort.

Peut­on ap­pli­quer le concept mo­derne d’es­pion­nage à la réa­li­té de la Rome an­tique ? Oui, je pense. Les es­pions ont tou­jours exis­té, ils sont aus­si vieux que l’hu­ma­ni­té : nous sommes cu­rieux par na­ture, nous vou­lons sa­voir ce que fait le voi­sin. Ce com­por­te­ment émi­nem­ment hu­main a été trans­po­sé à l’échelle des États dès que des États se sont for­més. Les peuples an­tiques n’em­ployaient pas exac­te­ment le terme d’« es­pion­nage » et ne dis­po­saient évi­dem­ment pas des tech­no­lo­gies mo­dernes. Ils avaient néan­moins be­soin de sa­voir ce que l’en­ne­mi pen­sait et pré­pa­rait. Leur sur­vie en dé­pen­dait.

Mais, par­mi les peuples an­tiques, les Romains n’étaient­ils pas une ex­cep­tion ? N’avaient­ils pas la ré­pu­ta­tion de dé­dai­gner la ruse, les stra­ta­gèmes et donc l’es­pion­nage ?

C’est l’image qu’ils ont vou­lu don­ner d’eux-mêmes. L’his­to­rien Tite-Live, notre prin­ci­pale source pour une grande par­tie de l’his­toire de la Ré­pu­blique ro­maine, a tout fait pour im­po­ser cette idée de Romains s’abs­te­nant de tout ce qui n’était pas « loyal ». Mais c’est de la pure pro­pa­gande !

Les Romains pra­ti­quaient donc l’es­pion­nage comme les autres ?

Oui, et ils l’ont fait très tôt. La Ré­pu­blique pri­mi­tive des ve et ive siècles avant notre ère était ex­po­sée à tel­le­ment de me­naces – les Gau­lois, les Èques, les Volsques et les Étrusques – qu’elle a été obli­gée de dé­ve­lop­per des stratégies dé­fen­sives fon­dées sur la ruse. En dé­pit de leurs dé­né­ga­tions, les Romains col­lec­taient du ren­sei­gne­ment et s’en ser­vaient. Bien sûr, les sources res­tent très dis­crètes sur le su­jet, ce qui tient à la na­ture même de ces ac­ti­vi­tés. Les es­pions romains n’écri­vaient pas leurs Mé­moires ! Mais on trouve quelques exemples, comme Fa­bius Cae­son – que son frère, le consul Quin­tus Fa­bius Maxi­mus, en­voie es­pion­ner les Étrusques dé­gui­sé en simple ou­vrier agri­cole. Et même Tite-Live men­tionne l’em­ploi d’éclai­reurs, no­tam­ment dans les guerres contre les Sam­nites, au ive siècle 1.

Jus­te­ment, vous mon­trez dans votre livre que ces guerres contre les Sam­nites ont en­traî­né la pre­mière ré­vo­lu­tion de l’es­pion­nage romain.

Elles ont en­traî­né une ré­vo­lu­tion mi­li­taire, qui a eu ef­fec­ti­ve­ment des consé­quences sur les ac­ti­vi­tés de ren­sei­gne­ment. Jusque-là, les Romains avaient adop­té comme for­ma­tion de com­bat la pha­lange ho­pli­tique, qu’ils avaient em­prun­tée aux Grecs via les Étrusques. Or, dans ce type de for­ma­tion très lourde et très ri­gide, le ren­sei­gne­ment opé­ra­tion­nel n’a qu’une im­por­tance se­con­daire, car ni la sur­prise, ni la ra­pi­di­té, ni même une re­con­nais­sance pré­cise ne confèrent un avan­tage dé­ci­sif. Ce sont des com­bats très ri­tua­li­sés, une ar­mée mo­no­li­thique contre une autre, en plaine. Quand les Romains ont vou­lu étendre leur do­mi­na­tion dans le sud de l’Ita­lie, ils se sont heur­tés à des mon­tagnes dé­fen­dues par un en­ne­mi, les Sam­nites, qui ne jouait pas le jeu de la guerre ho­pli­tique : il se dé­pla­çait ra­pi­de­ment, en pe­tites uni­tés, et uti­li­sait des armes lé­gères. L’in­adap­ta­tion des mé­thodes ro­maines à cet ad­ver­saire nou­veau a dé­bou­ché sur le dé­sastre des

fourches Cau­dines en 321 avant notre ère : l’ar­mée ro­maine, tom­bée dans une embuscade au fond d’une val­lée en­cais­sée, a été contrainte de se rendre. Ti­teLive at­tri­bue cette vic­toire des Sam­nites à leur per­fi­die plu­tôt qu’à leur bra­voure (ou à de meilleurs ren­sei­gne­ments), mais il ne s’agit là que d’un pi­toyable masque rhé­to­rique des­ti­né à faire ou­blier l’in­ca­pa­ci­té des Romains à bien re­con­naître le ter­rain.

Com­ment les Romains ont­ils ré­agi après cette hu­mi­lia­tion ?

Ils ont créé la lé­gion ro­maine telle que nous la connais­sons : une struc­ture bien plus souple que la for­ma­tion ho­pli­tique et mieux adap­tée à la col­lecte du ren­sei­gne­ment. Ils ont com­pris l’im­por­tance des mis­sions de re­con­nais­sance pour pré­ve­nir les em­bus­cades.

Ce­la ne les a pas em­pê­chés, quelques dé­cen­nies plus tard, d’être com­plè­te­ment pris au dé­pour­vu par le Car­tha­gi­nois Hannibal.

À leur dé­charge, Hannibal est sans doute l’un des plus grands maîtres es­pions de l’An­ti­qui­té. Hannibal a hé­ri­té du vieux sa­voir-faire car­tha­gi­nois. N’ou­blions pas que c’est à son père, Ha­mil­car Bar­ca, qu’on at­tri­bue l’in­ven­tion d’une des pre­mières formes de cor­res­pon­dance se­crète. On rap­porte qu’il écri­vait des mes­sages sur une ta­blette en bois que l’on re­cou­vrait de cire fraîche afin de la faire pas­ser pour une ta­blette vierge (d’ha­bi­tude, le mes­sage était ins­crit dans la cire). Mais Hannibal a por­té cet art à son som­met. Grâce aux es­pions qu’il avait à Rome, à un ré­seau de com­mu­ni­ca­tions ef­fi­cace et à une re­con­nais­sance du ter­rain mi­nu­tieuse, il en sa­vait tou­jours beau­coup plus sur les Romains que les Romains n’en sa­vaient sur lui.

Et il en a ti­ré pro­fit ?

Et com­ment ! Toutes ses grandes et re­ten­tis­santes vic­toires du dé­but de la deuxième guerre pu­nique, il les a ob­te­nues grâce à la su­pé­rio­ri­té de ses ser­vices de ren­sei­gne­ment. Le simple fait de por­ter la guerre en Ita­lie ré­sulte de sa connais­sance des plans romains : il sait qu’une par­tie des lé­gions se di­rige vers l’Es­pagne car­tha­gi­noise tan­dis qu’une autre par­tie a été en­voyée au sud, en Si­cile, pour at­ta­quer di­rec­te­ment Car­thage. En fran­chis­sant les Py­ré­nées, puis les Alpes, avant que les Romains se soient ren­du compte de quoi que ce soit, il les prend com­plè­te­ment au dé­pour­vu et les oblige à se re­plier en ur­gence. Dans toutes les ba­tailles qui suivent sur le sol ita­lien, il est en si­tua­tion d’in­fé­rio­ri­té nu­mé­rique, par­fois à un contre dix. S’il par­vient à les rem­por­ter brillam­ment, c’est parce que, à chaque fois – et comme au­cun autre gé­né­ral de l’An­ti­qui­té –, il sait jouer de l’ef­fet de sur­prise. Avec lui, l’or­ga­ni­sa­tion d’une embuscade comme celle du lac Tra­si­mène a l’air si simple que l’on a ten­dance à ou­blier à quel point elle est unique par son am­pleur : 15 000 Romains y trouvent la mort et au­tant sont faits pri­son­niers. Cette réus­site re­pose sur la col­lecte d’in­for­ma­tions. Grâce à ses éclai­reurs et peut-être éga­le­ment à des pay­sans étrusques qui connais­saient

la ré­gion, grâce aus­si à ce qu’il a réus­si à ap­prendre de l’état d’es­prit des gé­né­raux romains, Hannibal s’est fait une image pré­cise du ter­rain et a pu at­ti­rer les lé­gions dans un piège fa­tal.

Com­ment ex­pli­quer les dé­faillances du ren­sei­gne­ment romain ?

Com­pa­rés à Hannibal, les Romains font fi­gure d’ama­teurs ! Un exemple : en – 208, alors que la guerre fait rage de­puis plus d’une dé­cen­nie dé­jà, les deux consuls dé­cident de me­ner eux-mêmes une mis­sion de re­con­nais­sance avec une pe­tite es­corte. C’est com­plè­te­ment ir­res­pon­sable, comme le prouve d’ailleurs la suite : ils tombent sur des en­ne­mis et sont tués dans l’es­car­mouche. D’une ma­nière gé­né­rale, les Romains font sou­vent preuve d’une grande naï­ve­té. Ils se re­posent lar­ge­ment sur leurs al­liés et leurs co­lo­nies pour ob­te­nir des in­for­ma­tions. Alors quand ces al­liés tra­hissent… Plus tard, ils s’ap­puie­ront aus­si sur leurs né­go­ciants éta­blis sur tout le pour­tour mé­di­ter­ra­néen. Mais ils ne dis­posent d’au­cun sys­tème vé­ri­ta­ble­ment or­ga­ni­sé de ren­sei­gne­ment.

Est­ce dû à leur sys­tème politique ?

La forme ré­pu­bli­caine de gou­ver­ne­ment était in­con­tes­ta­ble­ment une fai­blesse pour dé­ve­lop­per des ser­vices se­crets ef­fi­caces. La Ré­pu­blique ro­maine était di­ri­gée par de grandes et riches fa­milles qui oc­cu­paient les plus hauts postes à tour de rôle. Leur ri­va­li­té était in­tense. Dans un tel sys­tème, l’idée même d’un ser­vice de ren­sei­gne­ment cen­tra­li­sé ne pou­vait qu’être odieuse. Au­cune fa­mille n’au­rait to­lé­ré que le contrôle d’un tel or­ga­nisme soit confié à un clan ri­val. Le ren­sei­gne­ment est donc res­té une af­faire pri­vée et très dé­cen­tra­li­sée. Chaque fa­mille, chaque clan avait son propre ré­seau, ses propres in­for­ma­teurs, qui n’étaient pas des pro­fes­sion­nels mais des proches, des as­so­ciés en af­faires, des es­claves, des pro­té­gés de toute sorte.

La fin de la ré­pu­blique, au ier siècle avant notre ère, et la mise en place d’un ré­gime au­to­cra­tique par Au­guste ont dû chan­ger beau­coup de choses…

Oui. Avec Au­guste, l’Em­pire romain rat­trape une par­tie de son re­tard en ma­tière de ren­sei­gne­ment. Avant lui, par exemple, il n’exis­tait au­cun ser­vice pos­tal. En com­pa­rai­son, cinq cents ans plus tôt, les Perses dis­po­saient dé­jà d’un tel ré­seau, dont Hé­ro­dote sa­luait l’ef­fi­ca­ci­té ! Au­guste a donc créé le cur­sus pu­bli­cus, un sys­tème de re­lais de mes­sa­gers pour trans­mettre les in­for­ma­tions de ci­té à ci­té. Il a aus­si étof­fé et cen­tra­li­sé la sur­veillance in­té­rieure, avec no­tam­ment la garde pré­to­rienne : 9 000 hommes dont le but était de pro­té­ger l’em­pe­reur. Ce ne fut pas né­ces­sai­re­ment une réus­site, puisque 75 % des em­pe­reurs romains sont morts as­sas­si­nés. C’est le pour­cen­tage le plus éle­vé de tous les ré­gimes mo­nar­chiques, par­tout dans le monde, à n’im­porte quelle pé­riode de l’his­toire…

Les suc­ces­seurs d’Au­guste n’ont­ils pas es­sayé de ren­for­cer les ser­vices se­crets ?

Do­mi­tien a eu l’idée de trans­for­mer la sec­tion d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de l’ar­mée ro­maine, les fru­men­ta­rii, en ser­vice d’in­for­ma­tion. Les fru­men­ta­rii ont fait of­fice à la fois d’es­pions et d’as­sas­sins. Ils étaient à peu près 3 000 dans tout l’em­pire, et leur ré­pu­ta­tion était tel­le­ment épou­van­table qu’il a fal­lu les sup­pri­mer. C’est Dio­clé­tien qui s’en est char­gé, à la fin du iiie siècle, quand il a ré­or­ga­ni­sé l’em­pire. Mais il a bien pris soin de les res­sus­ci­ter aus­si­tôt sous un autre nom : les agentes in re­bus, les « agents gé­né­raux », un titre flou pour dis­si­mu­ler la réa­li­té d’un ré­gime po­li­cier.

Tous ces chan­ge­ments concernent la sé­cu­ri­té in­té­rieure. Pour­quoi cette né­gli­gence de la sé­cu­ri­té ex­té­rieure ?

Quand vous y ré­flé­chis­sez, l’em­pire, une fois qu’il a at­teint son ex­ten­sion maxi­male, n’était plus en­tou­ré par des ci­vi­li­sa­tions très so­phis­ti­quées. À l’ouest vous avez l’océan At­lan­tique, au nord la mer du Nord ou les steppes russes, au sud le dé­sert du Sa­ha­ra. Qui les Romains au­raient-ils sur­veillé dans ces en­droits ? Il n’y avait qu’à l’est qu’on trou­vait les Perses, qui pos­sé­daient une bonne ar­mée et une ci­vi­li­sa­tion avan­cée. Donc, si l’em­pire se pré­oc­cupe avant tout de sé­cu­ri­té in­té­rieure, c’est parce qu’il a ab­sor­bé tout le monde ou presque, et que ceux qu’il doit sur­veiller sont en son sein.

Y avait­il néan­moins des ac­ti­vi­tés de ren­sei­gne­ment ex­té­rieur ?

Oui, bien sûr. Les Romains en­voyaient de temps en temps des es­pions. Mais, en gé­né­ral, ils at­ten­daient que des com­mer­çants ou des fron­ta­liers ve­nus de Perse les in­forment. La vé­ri­té, c’est qu’ils n’en par­laient pas beau­coup et qu’on ne sait pas vrai­ment com­ment ils ob­te­naient des ren­sei­gne­ments. Il faut gar­der à l’es­prit que les Romains ne dis­po­saient pas de pho­to­gra­phies aé­riennes ou de cartes vues du ciel ; leurs no­tions de géo­gra­phie res­taient très ru­di­men­taires. En gros, ils sa­vaient que les Perses étaient quelque part à l’est. Je ne crois pas qu’ils pos­sé­daient le sens de la stra­té­gie mo­derne que cer­tains his­to­riens contem­po­rains leur prêtent. Ils avaient une vue très li­mi­tée des peuples qui les en­tou­raient. Ce qu’ils sa­vaient, c’est qu’ils vou­laient les conqué­rir pour s’em­pa­rer de leurs ri­chesses.

En fin de compte, com­ment éva­lue­riez­vous les ser­vices de ren­sei­gne­ment romains ? Étaient­ils plu­tôt bons ou mau­vais ?

Dans mon livre, je mets beau­coup l’ac­cent sur leurs dé­faillances. Et il est vrai qu’à peu près tous les dé­sastres mi­li­taires peuvent leur être at­tri­bués. Pre­nez le cas de Va­rus, ce gé­né­ral dont l’ar­mée a été anéan­tie en Ger­ma­nie en l’an 9. Il ne lui au­rait pas été dif­fi­cile de dé­cou­vrir que les Ger­mains qui fai­saient par­tie de son ar­mée al­laient le tra­hir. Il avait re­çu des aver­tis­se­ments en ce sens. Il fai­sait confiance à ses éclai­reurs, qui lui as­su­raient qu’il n’y avait pas d’embuscade. Mais ces éclai­reurs étaient ger­mains ! Ce n’est pas très ma­lin d’uti­li­ser ses en­ne­mis comme es­pions… Ce­la dit, si vous pre­nez du re­cul et que vous re­gar­dez qui a ga­gné les guerres, qui contrô­lait tout – le com­merce, le ter­ri­toire, les lois, la langue –, qui a créé un im­mense em­pire, ce sont les Romains. Donc, par dé­fi­ni­tion, leurs ser­vices de ren­sei­gne­ment doivent avoir été suf­fi­sants.Tous les États com­mettent des er­reurs en ma­tière de ren­sei­gne­ment. Les Amé­ri­cains en ont com­mis ; son­gez à Pearl Har­bor. Au­jourd’hui, avec la tech­no­lo­gie dont nous dis­po­sons, nous sommes en­core sus­cep­tibles d’en com­mettre. Ce n’est pas que les ser­vices se­crets sont mau­vais. Même un grand em­pire peut se faire pié­ger.

La prise de Te­le­sia par Hannibal et son ar­mée, de Bé­né­dict Mas­son (1860). Le gé­né­ral car­tha­gi­nois en sa­vait tou­jours plus sur les Romains que les Romains n’en sa­vaient sur lui.

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