L’ÂGE D’OR DES « ILLÉ­GAUX » RUSSES

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ANNE APPLEBAUM. The New York Re­view of Books.

Leurs mo­ti­va­tions ont bien chan­gé. Dans les an­nées 1920 et 1930, c’était la pers­pec­tive de ré­pandre le com­mu­nisme à tra­vers le monde. Au­jourd’hui, ce sont le confort et les avan­tages du pays où ils opèrent. Mais les agents clan­des­tins res­tent la grande spé­cia­li­té russe.

LEURS MO­TI­VA­TIONS ONT BIEN CHAN­GÉ. DANS LES AN­NÉES 1920 ET 1930, C’ÉTAIT LA PERS­PEC­TIVE DE RÉ­PANDRE LE COM­MU­NISME DANS LE MONDE. AU­JOURD’HUI, CE SONT LE CONFORT ET LES AVAN­TAGES DU PAYS OÙ ILS OPÈRENT. MAIS LES AGENTS CLAN­DES­TINS RES­TENT LA GRANDE SPÉ­CIA­LI­TÉ RUSSE.

L’homme d’af­faires suisse Charles Émile Mar­tin et son as­so­cié amé­ri­cain Cy Og­gins ont dû sem­bler un duo bien énig­ma­tique à ceux qui les ont croisés en 1935, dans le Mand­chou­kouo oc­cu­pé par les Ja­po­nais. Og­gins est un homme dis­tin­gué au vi­sage taillé à la serpe, avec des cos­tumes de bonne coupe et un pen­chant pour les cannes à pom­meau d’ar­gent. Il semble s’y connaître en an­ti­qui­tés asia­tiques et se pré­sente par­fois comme mar­chand d’art. Mar­tin est plus dis­cret ; il pré­fère les cra­vates or­di­naires et les ga­bar­dines, même si sa femme El­sa a un faible pour les sacs à main de luxe et les four­rures. Les deux hommes sont po­ly­glottes et pos­sèdent un ré­seau de contacts éten­du quoique flou en Eu­rope. Tra­vaillant en lien avec un homme d’af­faires mi­la­nais, ils sont ve­nus en Mand­chou­rie pour vendre des avions et des au­to­mo­biles Fiat aux Ja­po­nais. À l’époque, Mus­so­li­ni cour­tise le ré­gime nip­pon – il vient d’en­voyer en Mand­chou­rie une mis­sion fas­ciste ita­lienne de bons of­fices –, et l’af­faire semble en bonne voie. Fin 1937, le gou­ver­ne­ment im­pé­rial ja­po­nais achète 72 avions ita­liens, et l’at­ta­ché mi­li­taire ja­po­nais à Rome se fé­li­cite du contrat. « C’est là l’équi­valent, dé­clare-t-il avec sa­tis­fac­tion, de trois es­cadres de bom­bar­diers lourds. » En tant que re­pré­sen­tants de Fiat au Mand­chou­kouo, Mar­tin et Og­gins peuvent cer­tai­ne­ment être cré­di­tés d’une part de ce suc­cès. Mais, le temps que l’af­faire soit conclue, ils ne sont dé­jà plus là.

Le contrat était bien réel ; mais les ven­deurs n’étaient pas exac­te­ment ceux qu’ils pré­ten­daient être. Charles Émile Mar­tin, alias George Wil­mer, Lo­renz, Lau­renz ou Du­bois, s'ap­pelle en réa­li­té Max Stein­berg. Bien qu’il parle cou­ram­ment l’al­le­mand et le fran­çais (avec l’ac­cent mar­seillais), il est né non pas en Suisse mais à Bel­go­rod-Dnes­trovs­ky, un port ukrai­nien de la mer Noire. Il a ob­te­nu un au­then­tique pas­se­port suisse en uti­li­sant de faux pa­piers d’iden­ti­té. Le nom d’Og­gins est au­then­tique, de même que son pas­se­port amé­ri­cain, mais pas son per­son­nage. Avant de vivre en Mand­chou­rie, il a pas­sé quelque temps à Ber­lin puis à Pa­ris, où il était comme par ha­sard le proche voi­sin de l’un des der­niers re­pré­sen­tants de la dy­nas­tie des Ro­ma­nov – l’em­pla­ce­ment idéal pour sur­veiller de près la dia­spo­ra russe blanche. Ceux qui l’ont connu en tant qu’Isaiah Og­gins, fils d’un bou­ti­quier juif de Willi­man­tic, une ville de fi­la­tures du Con­nec­ti­cut, se­raient sur­pris par ses ma­nières aris­to­cra­tiques. Ceux qui l’ont connu en tant qu’étu­diant de Co­lum­bia fri­co­tant avec l’ex­trême gauche le se­raient en­core plus.

Stein­berg et Og­gins ont l’al­lure et le com­por­te­ment de riches hommes d’af­faires, mais ce sont en réa­li­té des es­pions so­vié­tiques agis­sant non pas comme di­plo­mates mais comme « illé­gaux », avec des iden­ti­tés d’em­prunt et une cou­ver­ture so­lide 1. « Charles Mar­tin & Co. » n’est peut-être pas une en­tre­prise fic­tive, mais – comme l’a dé­cou­vert An­drew Meier en écri­vant « L’es­pion per­du » 2, une bio­gra­phie d’Og­gins mé­ti­cu­leu­se­ment do­cu­men­tée – elle four­nit aus­si à ses « pro­prié­taires » une bonne rai­son pour se trou­ver au Mand­chou­kouo en 1935. De­puis ce poste pri­vi­lé­gié, ils peuvent ob­ser­ver non seule­ment la politique de l’Axe mais une

fois en­core l’im­por­tante com­mu­nau­té russe blanche émi­grée à Har­bin après la ré­vo­lu­tion russe. Ils n’aban­don­ne­ront leur mis­sion qu’à cause de l’in­ten­si­fi­ca­tion de la guerre entre la Chine et le Ja­pon. Ils n’ont vrai­sem­bla­ble­ment ja­mais été dé­mas­qués.

Leur per­for­mance n’a rien d’in­ha­bi­tuel à l’époque. Au­jourd’hui, nous avons ten­dance à pla­cer les es­pions dans le contexte de la Guerre froide : l’Ouest contre l’Est, les ma­ni­gances au­tour du mur de Ber­lin, la Vienne de Gra­ham Greene [lire « La face ca­chée de Gra­ham Greene », p. 76] et le Londres de George Smi­ley. Mais les pre­miers es­pions so­vié­tiques, ceux qui ont rem­por­té les plus beaux suc­cès, datent de bien avant. Comme le fait re­mar­quer Ro­bert Ser­vice dans « Es­pions et com­mis­saires » 3, son ré­cit haut en cou­leur du dé­but des re­la­tions entre les bol­che­viks et l’Ouest, les pre­mières ac­tions d’es­pion­nage so­vié­tique n’étaient pas très pro­fes­sion­nelles : « Sur ces ques­tions comme sur d’autres d’ordre pra­tique, Marx et En­gels n’avaient pas lais­sé de ma­nuel d’ins­truc­tions. » L'es­sen­tiel de ce que les bol­che­viks sa­vaient en ma­tière de ren­sei­gne­ment et de contrees­pion­nage pro­ve­nait de leur ex­pé­rience avec l’Okh­ra­na, la po­lice se­crète tsa­riste – la­quelle avait très sou­vent eu re­cours à des agents doubles pour in­fil­trer les mou­ve­ments ré­vo­lu­tion­naires en Rus­sie. Un jeune pro­té­gé de Lé­nine était du nombre, comme le dé­cou­vri­ront les bol­che­viks quand ils au­ront ac­cès aux dos­siers de l’Okh­ra­na, et cer­tains ont tou­jours pen­sé que Sta­line lui-même l’a peut-être été aus­si.

Mais les nou­veaux es­pions ap­prennent vite – tel­le­ment vite que les an­nées 1930 sont pour l’es­pion­nage so­vié­tique une pé­riode d’in­croyable créa­ti­vi­té en ma­tière de mys­ti­fi­ca­tion. C’est à cette époque que les ser­vices so­vié­tiques re­crutent Guy Bur­gess, Kim Philby, Do­nald Ma­clean, Anthony Blunt et (sans doute) John Cairn­cross, les cé­lèbres Cinq de Cam­bridge [lire « Kim Philby, l'ami in­fi­dèle », p. 52, et « De l'“Homintern” au Komintern », p. 58]. Aux États-Unis, ils re­crutent Whit­ta­ker Cham­bers et Al­ger Hiss. Au même mo­ment, le NKVD [l ’an­cêtre du KGB] forme un groupe d’hommes qui se­ront connus comme les « grands agents illé­gaux », des es­pions russes qui étaient ou se fai­saient pas­ser pour des res­sor­tis­sants étran­gers et vi­vaient sous cou­ver­ture. Ils portent les tech­niques d’es­pion­nage à un ni­veau tel qu’à une époque on fe­ra étu­dier leurs ex­ploits aux agents de la CIA en for­ma­tion. « Avant guerre, les So­vié­tiques nous do­mi­naient com­plè­te­ment, avoue un of­fi­cier re­trai­té de la CIA à An­drew Meier. Les an­nées 1920 et 1930, c’était leur âge d’or. »

Ri­chard Sorge ap­par­tient à cette gé­né­ra­tion d’agents illé­gaux. Cet es­pion so­vié­tique qui par­lait cou­ram­ment l’al­le­mand de­puis l’en­fance – sa mère était russe, son père al­le­mand – s’in­tro­dui­ra dans l’am­bas­sade al­le­mande à To­kyo en se fai­sant pas­ser pour un jour­na­liste na­zi. Il pré­vien­dra no­tam­ment Sta­line de l’im­mi­nence de l’in­va­sion de l’Union so­vié­tique en 1941, mais Sta­line n’en fe­ra pas cas. Ignace Po­rets­ky, alias Ignace Reiss, est une autre grande fi­gure de l’époque. Long­temps

ba­sé à Pa­ris, bien connu des com­mu­nistes par­tout en Eu­rope, il se­ra as­sas­si­né par des agents du NKVD en Suisse en 1937 pour avoir contes­té la politique de Sta­line et ten­té de faire dé­fec­tion. Sa mort dé­clen­che­ra toute une série d’évé­ne­ments et convain­cra Whit­ta­ker Cham­bers de mettre un terme à sa car­rière d’agent so­vié­tique.

Dans « L’es­pion Ro­méo de Sta­line », Emil Drait­ser ra­conte l’his­toire d’un autre « grand illégal », Di­mi­tri Bys­tro­le­tov, l’in­ven­teur du « piège à femmes » mo­derne 4. Bys­tro­le­tov, à l’en croire en­fant illé­gi­time d’un membre de l’aris­to­cra­tique fa­mille Tol­stoï, est re­cru­té dans les an­nées 1920 par les tout nou­veaux ser­vices se­crets so­vié­tiques alors qu’il vit à l’étran­ger. Avec les en­cou­ra­ge­ments de ses su­pé­rieurs à Mos­cou, il se pro­cure un faux pas­se­port grec au­près d’un consul vé­reux à Dant­zig, crée une société de com­merce de tis­sus en Po­logne puis s’ins­talle à Ber­lin, où il se lan­ce­ra dans une car­rière de sé­duc­teur de se­cré­taires, de com­tesses et d’épouses de di­plo­mates. Il in­ci­te­ra même sa femme à épou­ser un of­fi­cier du ren­sei­gne­ment fran­çais dans l’es­poir d’ob­te­nir en­core plus d’in­for­ma­tions.

Comme chez beau­coup d’autres, l’at­ti­rance de Bys­tro­le­tov pour l’es­pion­nage s’ex­plique par sa psy­cho­lo­gie. De son propre aveu, note Drait­ser, il ado­rait cette ac­ti­vi­té, mal­gré les dan­gers. Un nou­veau monde qui s’ou­vrait à lui. Pour Meier, beau­coup de ces grands illé­gaux étaient aus­si des sé­duc­teurs pa­ten­tés, qui avaient « le don de s’at­ti­rer les bonnes grâces de tout le monde, que ce soit un am­bas­sa­deur de pas­sage ou une pros­ti­tuée de bas étage ». Ceux que l’ex­trême clan­des­ti­ni­té at­tire doivent avoir la pas­sion des tra­ves­tis­se­ments, des se­crets, des stra­ta­gèmes et des men­songes. Il faut qu’ils mé­mo­risent de nou­velles iden­ti­tés, de nou­velles bio­gra­phies, des cou­ver­tures éla­bo­rées. Dans la pra­tique, ils doivent aus­si y trou­ver du plai­sir.

Et pour­tant, à cette époque, beau­coup d’es­pions vou­laient ser­vir l’URSS pour d’autres rai­sons que l’amour du se­cret. Il ne fait au­cun doute qu’Og­gins, Bys­tro­le­tov, Sorge et Stein­berg, mais aus­si Reiss et Cham­bers (avant qu’ils fassent dé­fec­tion), se sont mis au ser­vice de Mos­cou d’abord par une pro­fonde convic­tion idéo­lo­gique. La loyau­té d’Og­gins en­vers le Par­ti com­mu­niste puise ses ra­cines dans son en­fance dans une ville in­dus­trielle. La mère de Bys­tro­le­tov était une pro­gres­siste convain­cue, une fé­mi­niste ra­di­cale qui l’avait dé­li­bé­ré­ment mis au monde sans être ma­riée.

Le contexte éco­no­mique et politique de l’époque in­cite aus­si beau­coup à col­la­bo­rer avec l’URSS. Whit­ta­ker Cham­bers par­le­ra dans Wit­ness 5, son au­to­bio­gra­phie, de l’at­trait exer­cé par le com­mu­nisme : « La vi­sion ins­pire ; la crise pousse à agir. » On ne me­sure pas au­jourd’hui com­bien d’Eu­ro­péens et d’Amé­ri­cains étaient dé­çus par les échecs du ca­pi­ta­lisme et de la dé­mo­cra­tie li­bé­rale dans les an­nées 1930, époque de la Grande Dé­pres­sion et de l’as­cen­sion d’Hit­ler. Beau­coup en étaient ar­ri­vés à pen­ser qu’il n’y avait le choix qu’entre le fas­cisme et le mar­xisme – une vi­sion po­la­ri­sée du monde pro­mue et en­cou­ra­gée de part et d’autre. Chez les gau­chistes, il n’y avait au­cune honte, comme ce se­rait le cas plus tard, à ac­cep­ter « l’or de Mos­cou ». Les plus dé­voués à la cause consi­dé­raient que les ob­jec­tifs du pro­lé­ta­riat in­ter­na­tio­nal et ceux de la po­lice se­crète so­vié­tique étaient tout aus­si louables – et par­fai­te­ment in­ter­chan­geables.

Ce sen­ti­ment n’était pas tou­jours ré­ci­proque. Dès l’ori­gine, l’URSS a em­ployé des agents étran­gers – mais, dès l’ori­gine aus­si, les di­ri­geants so­vié­tiques s’en sont mé­fiés. Qui­conque ac­cep­tait de vivre par­mi les ca­pi­ta­listes à l’étran­ger, même dans l’in­té­rêt du ré­gime, était à son re­tour sys­té­ma­ti­que­ment consi­dé­ré comme sus­pect. Dans son pre­mier avatar, la Tché­ka, la po­lice se­crète so­vié­tique (re­nom­mée Gué­péou, puis NKVD puis KGB) est consi­dé­rée comme étant au-des­sus des lois, et ses agents étran­gers aus­si. Mais, par voie de consé­quence, ceux-ci peuvent à leur tour être sur­veillés – et éli­mi­nés – par des voies ex­tra­ju­di­ciaires. Ce se­ra sou­vent

le cas. Les agents so­vié­tiques doivent aus­si s’ac­com­mo­der de l’am­bi­va­lence de Lé­nine à l’égard des re­la­tions in­ter­na­tio­nales. Juste après la ré­vo­lu­tion, comme l’ex­plique Ro­bert Ser­vice, les bol­che­viks or­ga­nisent des com­plots pour faire tom­ber des ré­gimes en Eu­rope afin de pré­ci­pi­ter la ré­vo­lu­tion in­ter­na­tio­nale, iné­luc­table se­lon eux. Mais, en pa­ral­lèle, ils as­pirent aus­si à la re­con­nais­sance di­plo­ma­tique et à l’éta­blis­se­ment de re­la­tions com­mer­ciales. Bien que l’en­thou­siasme ré­vo­lu­tion­naire se re­froi­disse une fois que Sta­line juge en­vi­sa­geable « le so­cia­lisme dans un seul pays », les agents so­vié­tiques res­tent mo­ti­vés, en théo­rie du moins, par l’ef­fon­dre­ment à terme du ca­pi­ta­lisme et de la dé­mo­cra­tie, ain­si que par la pro­mo­tion des in­té­rêts so­vié­tiques. Au­tre­ment dit, les es­pions et di­plo­mates so­vié­tiques de cette gé­né­ra­tion sont cen­sés agir à la fois comme ré­vo­lu­tion­naires ac­tifs et comme re­pré­sen­tants d’un État sou­ve­rain, à la pour­suite de buts contra­dic­toires.

Leur âge d’or se­ra bref. À la fin des an­nées 1930, cette gé­né­ra­tion d’es­pions par convic­tion a presque en­tiè­re­ment dis­pa­ru. Cer­tains ont été vic­times de la Grande Ter­reur. Bys­tro­le­tov se­ra ar­rê­té en 1938 et pas­se­ra seize ans au gou­lag. Og­gins dis­pa­raî­tra dans les camps en 1939. Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain se pen­che­ra sur son cas – alors que le sort de la plu­part des Amé­ri­cains ar­rê­tés en URSS à l’époque l’in­dif­fère –, mais cet in­té­rêt in­ha­bi­tuel a peut-être hâ­té sa mort. Quand ar­ri­ve­ra l’heure de sa li­bé­ra­tion, en 1947, la po­lice se­crète so­vié­tique trou­ve­ra trop dangereux de le lais­ser en li­ber­té. On lui in­jec­te­ra du poi­son dans une pri­son mos­co­vite et il mour­ra sur place.

Beau­coup d’autres quittent les ser­vices se­crets parce qu’ils ont per­du la foi. L’ar­res­ta­tion de leurs ca­ma­rades, le spec­tacle des grands pro­cès de Mos­cou et sur­tout le pacte Hit­ler-Sta­line de 1939 les per­suadent qu’ils ont fait le mau­vais choix. Cham­bers ne se­ra qu’un par­mi les nom­breux agents so­vié­tiques aux États-Unis à faire dé­fec­tion – et à ré­vé­ler ses contacts aux au­to­ri­tés amé­ri­caines. À par­tir de 1940, le ré­seau so­vié­tique aux États-Unis s’est désa­gré­gé et les ré­seaux eu­ro­péens sont très af­fai­blis. Ils ne s’en re­met­tront ja­mais. Con­trai­re­ment aux idées re­çues, la pé­riode de la Guerre froide ne se­ra pas du tout la grande époque de l’es­pion­nage so­vié­tique. Bien que les ser­vices so­vié­tiques d’après-guerre soient plus pro­fes­sion­nels, plus gé­né­reu­se­ment do­tés et mieux or­ga­ni­sés, ils ne comp­te­ront plus ja­mais au­tant d’amis haut pla­cés.

Fai­sons un bond de soixante-dix ans : si l’his­toire d’Isaiah Og­gins peut sur­prendre ceux qui as­so­cient les es­pions à la Guerre froide et à son ima­gi­naire, celle d’An­dreï Bez­rou­kov, alias Do­nald Ho­ward Hea­th­field, les sur­pren­dra en­core plus. Le par­cours de Bez­rou­kov et de sa femme Ele­na Va­vi­lo­va, alias Tra­cey Lee Ann Fo­ley, est brillam­ment ra­con­té dans De­cep­tion, le livre qu’Ed­ward Lu­cas consacre aux es­pions russes d’au­jourd’hui. Comme ses pré­dé­ces­seurs du Mand­chou­kouo, Bez­rou­kov était un illégal, opé­rant dans la clan­des­ti­ni­té. Do­nald Hea­th­field est le nom d’un en­fant ca­na­dien mort dont il uti­lise le pas­se­port et usurpe l’iden­ti­té. Mais, comme sou­vent chez les meilleurs agents clan­des­tins, tout le reste est es­sen­tiel­le­ment vé­ri­dique. Ar­ri­vé au Ca­na­da en 1992, Bez­rou­kov a réel­le­ment étu­dié l’éco­no­mie in­ter­na­tio­nale à l’uni­ver­si­té York de To­ron­to, comme le di­sait son site In­ter­net, et il a réel­le­ment ob­te­nu un mas­ter en ad­mi­nis­tra­tion pu­blique à Har­vard. Il a aus­si tra­vaillé comme con­sul­tant, ven­du un lo­gi­ciel d’aide à la dé­ci­sion ap­pe­lé Fu­tu­reMap et écrit une com­mu­ni­ca­tion sa­vante pour un colloque à Ox­ford sur la « pré­vi­sion stra­té­gique ». Il avait réel­le­ment un fils qui étu­diait à l’uni­ver­si­té de Geor­ge­town et une épouse qui tra­vaillait dans l’im­mo­bi­lier ; sur son site In­ter­net, elle van­tait sa « ca­pa­ci­té à ga­ran­tir qua­li­té de ser­vice, hon­nê­te­té et in­té­gri­té ».

De même que leur société d’ex­por­ta­tion d’avions ita­liens avait four­ni à Og­gins et Stein­berg un ex­cellent poste d’ob­ser­va­tion sur le Ja­pon en guerre, la société de conseil de Bez­rou­kov donne à ce­lui-ci un ac­cès pri­vi­lé­gié à ce que Lu­cas ap­pelle « le monde des think tanks, le ventre mou de la com­mu­nau­té amé­ri­caine de la sé­cu­ri­té et du ren­sei­gne­ment, où agents re­trai­tés, as­pi­rants ou en congé sab­ba­tique cô­toient des étran­gers ». Après s’être fait ac­cep­ter à Cam­bridge (Mas­sa­chu­setts) et à Wa­shing­ton, Bez­rou­kov pro­meut ac­ti­ve­ment son lo­gi­ciel au­près d’en­tre­prises liées à l’in­ter­na­tio­nal et la dé­fense, culti­vant ses re­la­tions avec des gens comme Leon Fuerth, l’an­cien conseiller d’Al Gore pour la sé­cu­ri­té nationale. Il tisse aus­si des liens pro­fes­sion­nels en Eu­rope et en Asie, et, même s’il monte en épingle ses suc­cès pro­fes­sion­nels, il a bel et bien été en­ga­gé comme con­sul­tant par au moins une société fran­çaise.

Il au­rait pu faire bien mieux – il était en train de per­sua­der plu­sieurs so­cié­tés d’uti­li­ser son lo­gi­ciel, peu­têtre afin d’in­sé­rer un mou­chard dans les sys­tèmes de leurs clients. Mais, en juin 2010, Bez­rou­kov-Hea­th­field et sa femme sont ar­rê­tés en même temps que huit autres agents russes 6. Cer­tains vi­vaient aux États-Unis de­puis de nom­breuses an­nées, pro­fon­dé­ment en­fouis dans la classe moyenne, et exer­çaient des mé­tiers très or­di­naires, voire in­si­gni­fiants. À l’époque, on en fait des gorges chaudes, no­tam­ment quand l’un des agents clan­des­tins, An­na Chapman (née An­na Koucht­chen­ko), se ré­vèle être une rousse au phy­sique avan­ta­geux qui exerce une ac­ti­vi­té por­tant le nom fu­meux d’« im­mo­bi­lier in­ter­na­tio­nal ». Lu­cas ex­plique que c’est dé­li­bé­ré : « Les es­pions doivent être aus­si en­nuyeux et dis­crets que pos­sible pour pou­voir se don­ner les moyens re­quis par leur vraie mis­sion. » Cer­tains doivent exer­cer une ac­ti­vi­té – comme l’im­mo­bi­lier in­ter­na­tio­nal – leur per­met­tant de ren­con­trer le maxi­mum de gens sans at­ti­rer de soup­çons. D’autres, comme Bez­rou­kov, un homme dont la « qua­li­té la plus frap­pante était sa ba­na­li­té », se dé­mènent pen­dant des an­nées pour être re­con­nus pro­fes­sion­nel­le­ment dans l’es­poir d’ac­cé­der aux dé­ten­teurs du pou­voir.

Lu­cas re­trace les ac­ti­vi­tés de ces es­pions mo­dernes avec le même

soin du dé­tail que Meier quand il met au jour celles d’Og­gins. Il dé­couvre qu’An­na Chapman, qui a prio­ri ne semble pas très fu­tée, a été im­pli­quée avec son père, un an­cien du KGB, dans un sys­tème éla­bo­ré de blan­chi­ment d’ar­gent au Zim­babwe, une opé­ra­tion dans la­quelle in­ter­viennent une société en­re­gis­trée au Royau­meU­ni, un pro­prié­taire fan­tôme et plu­sieurs fausses iden­ti­tés. Bez­rou­kov-Hea­th­field s’est trans­for­mé, comme on l’a vu, en con­sul­tant cré­dible. Un autre membre du groupe, Mi­khaïl Se­men­ko, met en avant son vrai ba­gage uni­ver­si­taire – il parle an­glais et russe mais connaît aus­si le man­da­rin et l’es­pa­gnol – pour se faire re­cru­ter par un think tank.

Cer­tains de ces es­pions ont les mêmes qua­li­tés que leurs pré­dé­ces­seurs des an­nées 1930. L’es­pion­nage at­tire « un cer­tain type de per­sonnes un peu per­tur­bées », prêtes à se dé­par­tir des « normes so­ciales qui em­pêchent le men­songe, la tri­che­rie, la ma­ni­pu­la­tion ». Mais au­cun d’entre eux ne semble ani­mé par cette convic­tion idéo­lo­gique qui avait conduit Isaiah Haw­kins à Pa­ris et à Ber­lin, et Ignace Reiss à adres­ser à Sta­line une lettre dans la­quelle il ac­cu­sait le Po­lit­bu­ro d’avoir tra­hi les ou­vriers russes.

Ce qui les mo­tive, ce sont plu­tôt les pos­si­bi­li­tés et les biens ma­té­riels dont ils peuvent bé­né­fi­cier en Oc­ci­dent. Leur cor­res­pon­dance avec Mos­cou a trait non pas aux idéaux de la ré­vo­lu­tion, mais aux mai­sons qu’ils es­timent de­voir ache­ter ou aux écoles pri­vées dans les­quelles ils es­timent de­voir ins­crire leurs en­fants – pour as­su­rer leur cou­ver­ture, évi­dem­ment. La vie dans une ban­lieue ré­si­den­tielle du New Jer­sey pos­sède des avan­tages cer­tains com­pa­rée à la vie à Tom­sk, la ville d’ori­gine d’un des couples. An­na Chapman au­rait pleu­ré « toutes les larmes de son corps » en ap­pre­nant que son pas­se­port bri­tan­nique lui avait été re­ti­ré – elle l’avait ob­te­nu à la fa­veur d’un ma­riage de courte du­rée – et qu’elle ne pour­rait plus ja­mais re­tour­ner aux ÉtatsU­nis ou au Royaume-Uni. Bez­rou­kov pa­raît très at­ta­ché à sa fausse car­rière de con­sul­tant et a ap­pa­rem­ment cher­ché à res­ter dans ce sec­teur à Mos­cou [lire « Que sont-ils de­ve­nus ? », ci-des­sous].

L’État russe a aus­si chan­gé d’at­ti­tude de vis-à-vis de ses agents étran­gers. En pu­blic du moins, les es­pions ne sont plus l’ob­jet de sus­pi­cion. L’ac­tuel pré­sident russe, Vla­di­mir Pou­tine, est lui-même un an­cien es­pion, et c’est un as­pect de sa bio­gra­phie qu’il aime mettre en avant. À leur re­tour en Rus­sie, les « illé­gaux » ex­pul­sés des États-Unis ont été pré­sen­tés par les mé­dias comme des hé­ros cruel­le­ment chas­sés par des traîtres mal­veillants et le vi­lain FBI. Chapman est de­ve­nue une icône nationale, elle tient une chro­nique dans un jour­nal po­pu­laire, anime une émis­sion té­lé­vi­sée et a même adhé­ré à une or­ga­ni­sa­tion de jeu­nesse proche du pré­sident russe. Pa­ra­doxa­le­ment, on fait d’elle un sym­bole de pro­mo­tion so­ciale et de réus­site – réus­site à Londres et à New York, bien sûr, pas à Mos­cou. Mais c’est pré­ci­sé­ment le genre de réus­site à la­quelle as­pirent beau­coup de Russes. À la dif­fé­rence de leurs pré­dé­ces­seurs so­vié­tiques, les membres de l’élite russe d’au­jourd’hui rêvent des biens ma­té­riels oc­ci­den­taux et ad­mirent ceux qui les ob­tiennent.

Mais la ré­ci­proque n’est pas vraie, rai­son pour la­quelle la Rus­sie au­ra tou­jours un avan­tage sur l’Ouest pour le dé­ploie­ment d’agents illé­gaux. Des Russes in­tel­li­gents et di­plô­més font des pieds et de mains pour de­ve­nir des ré­si­dents (tous frais payés) des ban­lieues amé­ri­caines ; et, une fois sur place, ils trouvent fa­cile de s’in­té­grer. Cer­tains des es­pions des der­nières pro­mo­tions, Chapman y com­pris, ne se donnent même pas la peine de chan­ger de nom. Mais le contraire est beau­coup plus dif­fi­cile à ima­gi­ner : com­bien d’Amé­ri­cains ac­cep­te­raient d’al­ler pas­ser vingt ans dans la ban­lieue de Tom­sk, avec une bonne cou­ver­ture (ou même sans !), et com­bien réus­si­raient à pas­ser pour russes pen­dant si long­temps ? His­to­ri­que­ment, les ser­vices de ren­sei­gne­ment oc­ci­den­taux n’ont ja­mais été très bons sur ce point. Lu­cas consacre un cha­pitre de son livre à la cé­lèbre ten­ta­tive an­glo-amé­ri­caine de pa­ra­chu­tage d’agents an­ti­com­mu­nistes dans les États baltes après la Se­conde Guerre mon­diale. C’est Kim Philby lui-même qui a ré­vé­lé au contrees­pion­nage so­vié­tique ce plan qui ne pou­vait qu’échouer ; les « par­ti­sans » qui ac­cueillirent les pa­ra­chu­tés à leur ar­ri­vée dans des vil­lages es­to­niens et li­tua­niens tra­vaillaient tous pour le KGB.

Si les mé­dias ont re­la­té avec un cer­tain amu­se­ment l’af­faire des dix agents russes ex­pul­sés des États-Unis, ils ne se sont pas de­man­dé ce que ces es­pions de nou­velle gé­né­ra­tion fai­saient sur le sol amé­ri­cain, ni dans quelle me­sure ils consti­tuaient une me­nace. « Des es­pions russes trop nuls et trop sexy pour être pour­sui­vis en justice », ti­trait le ma­ga­zine New York. Lu­cas s’élève avec vé­hé­mence contre cette « cu­rieuse suf­fi­sance » ; il fait va­loir que la Rus­sie uti­lise « ses ser­vices de ren­sei­gne­ment dans un but mal­veillant, en vue de pé­né­trer notre société et de faus­ser nos pro­ces­sus de dé­ci­sion ». Même si beau­coup contestent cette ana­lyse – après tout, pas un seul des « illé­gaux », du moins par­mi ceux qui ont été dé­mas­qués, n’a été en contact avec une per­son­na­li­té de pre­mier plan –, il est aus­si vrai que, re­pla­cé dans le contexte glo­bal de la Rus­sie, de l’Union so­vié­tique et du KGB, le pro­pos de Lu­cas prend toute sa per­ti­nence.

La politique étran­gère ac­tuelle de la Rus­sie, comme au­pa­ra­vant celle de l’URSS, obéit sou­vent à des ob­jec­tifs contra­dic­toires. D’un cô­té la classe di­ri­geante, do­mi­née par des an­ciens du KGB, sou­haite vé­ri­ta­ble­ment des re­la­tions stables et franches avec l’Oc­ci­dent. Les hommes d’af­faires russes n’ont pas en­vie qu’on leur barre l’ac­cès à l’Oc­ci­dent. Mais cette même classe di­ri­geante ai­me­rait aus­si pou­voir in­flé­chir à son pro­fit les ins­ti­tu­tions oc­ci­den­tales – les banques, les think tanks, les mé­dias, les ad­mi­nis­tra­tions.

Au­tre­ment dit, les membres de l’élite russe ne sou­haitent plus, comme dans les an­nées 1930, dé­clen­cher la ré­vo­lu­tion com­mu­niste in­ter­na­tio­nale. Ils as­pirent en re­vanche à mo­di­fier les normes et les com­por­te­ments oc­ci­den­taux qui les en­travent : ils ai­me­raient rendre les Amé­ri­cains et les Eu­ro­péens plus cou­lants sur les droits de l’homme, moins re­gar­dants vis-à-vis de la cor­rup­tion et, peut-être, mieux dis­po­sés à l’égard des in­ves­tis­se­ments et des oli­garques russes. Dans une cer­taine me­sure, ils peuvent le faire au grand jour. Par exemple en s’at­ta­chant contre ré­mu­né­ra­tion les ser­vices de di­ri­geants po­li­tiques oc­ci­den­taux à la re­traite – un an­cien chan­ce­lier al­le­mand, par exemple – et en payant des ca­bi­nets de re­la­tions pu­bliques et d’avo­cats. Mais ils doivent par­fois aus­si re­cou­rir à des moyens plus clan­des­tins pour at­teindre leurs ob­jec­tifs. Même si An­na Chapman, Do­nald Hea­th­field et les autres ne sont ja­mais al­lés très loin dans leur ten­ta­tive de pé­né­trer les cercles de pou­voir amé­ri­cains, ils étaient en me­sure de gé­rer des fonds se­crets, de trans­mettre des in­for­ma­tions et, plus gé­né­ra­le­ment, de faire et dire le genre de choses que les au­to­ri­tés russes pré­fèrent jus­te­ment évi­ter de faire et dire ou­ver­te­ment. Par ailleurs, on a in­ves­ti beau­coup de temps dans leur for­ma­tion et beau­coup d’ar­gent dans leurs frais de sub­sis­tance et leurs voyages. On s’est aus­si beau­coup pré­oc­cu­pé de leur créer une cou­ver­ture so­lide et de l’en­tre­te­nir – rien que ce­la prouve qu’ils pré­sen­taient un réel in­té­rêt.

— Anne Applebaum est une es­sayiste amé­ri­caine spé­cia­liste de l’Eu­rope de l’Est. Elle en­seigne à la Lon­don School of Eco­no­mics, où elle di­rige un pro­gramme sur la dé­s­in­for­ma­tion et la pro­pa­gande au xxie siècle. Elle a no­tam­ment pu­blié Ri­deau de fer. L’Eu­rope de l’Est écra­sée, 19441956 (Fo­lio, 2016). — Cet ar­ticle est pa­ru dans The New York Re­view of Books le 25 oc­tobre 2012. Il a été tra­duit par Jean-Louis de Mon­tes­quiou.

Di­mi­tri Bys­tro­le­tov en mis­sion de re­con­nais­sance en Suisse au­tour de 1934. Re­cru­té par les ser­vices so­vié­tiques dans les an­nées 1920, il sé­dui­sait les se­cré­taires et les épouses de di­plo­mates.

New York, 1951. En pleine chasse aux sor­cières, Al­ger Hiss, fonc­tion­naire du dé­par­te­ment d’État amé­ri­cain, est ac­cu­sé d'avoir été un es­pion so­vié­tique.

An­na Chapman exer­çait aux États-Unis dans l'« im­mo­bi­lier in­ter­na­tio­nal ».

Une cou­ver­ture idéale pour ren­con­trer le maxi­mum de per­sonnes sans éveiller les soup­çons.

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