MEIER, MISERRE, MYS­TÈRE

HORST MEIER ES­PION­NAIT L’OTAN À BRUXELLES POUR LE COMPTE DE LA RDA. IL SE PRÉ­SEN­TAIT COMME SCULP­TEUR. CETTE COU­VER­TURE FI­NI­RA PAR DE­VE­NIR UNE VO­CA­TION.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ULRIKE KNÖFEL. Der Spie­gel.

Horst Meier es­pion­nait l’Otan à Bruxelles pour le compte de la RDA. Il se pré­sen­tait comme sculp­teur. Cette cou­ver­ture fi­ni­ra par de­ve­nir une vo­ca­tion.

Horst Meier est dé­cé­dé en 2016, à l’âge de 91 ans. Pen­dant les der­nières an­nées de sa vie, il avait be­soin de soins constants parce qu’il avait som­bré dans la dé­mence. Il est mort comme il a vé­cu : en­tou­ré de mys­tère. Per­sonne ne le connais­sait, il n’était pas cé­lèbre, mais sa fa­mille sou­haite à pré­sent que le monde dé­couvre cet es­pion es­tal­le­mand qui of­fi­cia à Bruxelles en se fai­sant pas­ser pour un ar­tiste, cet homme qui, sous cette cou­ver­ture, dé­cou­vrit sa vé­ri­table vo­ca­tion.

La Guerre froide, la RDA et l’art, voi­là le triangle de son his­toire. Une his­toire ty­pi­que­ment al­le­mande, dont il ne reste guère de traces – ser­vices se­crets obligent – et qui, comme toutes les his­toires de la Guerre froide, com­mence pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale. Après une for­ma­tion d’élec­tri­cien, Meier est in­cor­po­ré à la Wehr­macht et, en 1944, à 18 ans, en­voyé sur le front de l’Est. Des dé­cen­nies plus tard, il se sou­vien­dra en­core de l’odeur des ca­davres en dé­com­po­si­tion. Il reste cinq ans dans un camp de pri­son­niers de guerre en Ukraine. Plus tard, il passe quelques mois à l’An­ti­fa-Zen­tral­schule, non loin de Ri­ga, cette école d’« an­ti­fas­cistes » créée par le Komintern pour les pri­son­niers de guerre et qui a for­mé bon nombre des fu­turs hauts fonc­tion­naires es­tal­le­mands.

De re­tour dans son pays, à 24 ans, Meier passe son bac, fait des études de jour­na­lisme, puis se fait em­bau­cher par le jour­nal Freien Wort à Suhl, une pe­tite ville en bor­dure de la fo­rêt de Thu­ringe. Entre-temps, il a épou­sé une an­cienne ca­ma­rade de fac, avec qui il au­ra quatre en­fants.

En tant que ré­dac­teur char­gé de la ru­brique culture, il écrit no­tam­ment sur le nou­vel art abs­trait de l’Ouest, qu’il condamne comme on l’at­tend de lui. Dans des sou­ve­nirs dic­tés plus tard à sa fille trans­pa­raît sa bien­veillance à l’égard du ré­gime. Il voyage à plu­sieurs re­prises en Union so­vié­tique et dans d’autres pays du bloc de l’Est, et même en Al­le­magne de l’Ouest. En 1960, il di­vorce.

Une pho­to le montre, cinq ans plus tard, dans sa nou­velle vie. Un ami – un an­cien com­pa­gnon de dé­ten­tion qui a lui aus­si fré­quen­té l’An­ti­fa-Zen­tral­schule – l’a in­tro­duit au­près de la Haupt­ver­wal­tung Aufklä­rung (HVA, « Di­rec­tion cen­trale du ren­sei­gne­ment »). Le ser­vice de ren­sei­gne­ment ex­té­rieur de la Sta­si a été di­ri­gé pen­dant des dé­cen­nies par le my­thique Markus Wolf [lire «Markus Wolf, la médiocrité d’une lé­gende », p. 32]. Au sein de la HVA, Klaus Rös­ler – c’est le nom de l’ami – est à la tête du dé­par­te­ment « Otan et CE ». Sur la pho­to­gra­phie, Meier se tient contre la ca­bine d’un ca­mion. La car­ros­se­rie porte l’ins­crip­tion « Ball of To­ron­to – Steel Drums » ; le vé­hi­cule ap­par­tient ma­ni­fes­te­ment à un fa­bri­cant de per­cus­sions de To­ron­to, au Ca­na­da. Ce­la fait par­tie de sa nou­velle lé­gende. Le qua­dra­gé­naire Meier est de­ve­nu quel­qu’un autre. Son nou­veau nom : Er­win Miserre. Le vrai Er­win Miserre avait quit­té la RFA des an­nées au­pa­ra­vant pour le Ca­na­da. Meier em­mé­nage en RFA sous l’iden­ti­té de Miserre, il re­prend son an­cien mé­tier d’élec­tri­cien et se fait mu­ter de Franc­fort à Sar­re­bruck, à la fron­tière fran­çaise. Là, il ap­prend le fran­çais parce qu’il est cen­sé al­ler s’ins­tal­ler à Pa­ris, où se trouve le quar­tier gé­né­ral de l’Otan. Mais voi­là que l’Otan dé­mé­nage son siège à Bruxelles.

En Bel­gique, Meier, ou plu­tôt Miserre, s’ini­tie à la sculp­ture aux cours du soir et entre en re­la­tion avec Oli­vier Stre­belle, l’un des plus cé­lèbres sculp­teurs du pays. Au­jourd’hui âgé de 90 ans, Stre­belle se sou­vient bien de l’Al­le­mand. Un beau jour, à la fin des an­nées 1960, il était ap­pa­ru et avait de­man­dé à être son as­sis­tant. L’ar­tiste vit tou­jours dans la ban­lieue de Bruxelles, dans la mai­son qu’il oc­cu­pait dé­jà à l’époque. Ses pièces im­po­santes sont gé­né­ra­le­me­ment des bronzes. Cer­taines res­semblent à des puzzles en trois di­men­sions ; ce­la re­qué­rait une grande ha­bi­le­té ma­nuelle. Miserre en avait à re­vendre. Il pas­sa les huit an­nées sui­vantes à tra­vailler pour Stre­belle. Le Belge évoque le cha­peau dé­mo­dé qu’ai­mait por­ter l’Al­le­mand : il fai­sait presque mé­dié­val. On sur­nom­mait sou­vent Miserre « Er­win Mys­tère », tant il en di­sait peu sur lui­même. Son fran­çais était bon ; il conser­vait un ac­cent al­le­mand, mais on igno­rait qu’il était ori­gi­naire d’Al­le­magne de l’Est. D’après Stre­belle, l’un de ses amis lui au­rait confié à l’époque que quelque chose clo­chait chez cet Al­le­mand, que c’était cer­tai­ne­ment un es­pion.

Après la chute du Mur, en 1989, la HVA a dé­truit tous ses dos­siers. Karl Reh­baum, l’an­cien of­fi­cier trai­tant de Meier de­ve­nu par la suite son ami, re­con­naît qu’on n’a plus que la pa­role de ceux qui y ont tra­vaillé. Lui y a été em­ployé à par­tir de 1965. La mis­sion de Meier/ Miserre consis­tait à faire pas­ser des in­for­ma­tions entre les agents sur place et Ber­lin-Est ; il pre­nait des pho­tos des do­cu­ments de l’Otan et s’ar­ran­geait pour qu’elles par­viennent en RDA ; c’était ce qu’on ap­pe­lait un « ré­sident ». Pas un in­for­ma­teur pro­pre­ment dit, mais un in­ter­mé­diaire, une cour­roie de trans­mis­sion vi­vante. Ce n’était pas sans risque. « Ça ne l’est ja­mais », af­firme Reh­baum. Les tâches qu’il ac­com­plis­sait pour la HVA res­taient néan­moins plu­tôt ano­dines : « Ce n’était pas comme dans un film. » Tou­jours est-il que Meier peut me­ner à Bruxelles une exis­tence d’ar­tiste oc­ci­den­tal. Son poste

d’as­sis­tant d’un sculp­teur cé­lèbre lui per­met de voya­ger là où d’autres ne vont ja­mais. Comme il a aus­si be­soin d’une cou­ver­ture vis-à-vis des gens qu’il connaît en RDA, il se rend sou­vent en Asie du Sud-Est, car, pour tout le monde en Al­le­magne de l’Est, il est le cor­res­pon­dant de son jour­nal en Asie.

Au dé­but des an­nées 1970, Meier fait la connais­sance d’une jeune femme belge, in­ter­prète de pro­fes­sion. Au­jourd’hui, elle dit que pen­dant long­temps elle n’a rien su de sa vé­ri­table iden­ti­té. Se­lon Reh­baum, Meier a ces­sé ses ac­ti­vi­tés en 1976 parce que les ser­vices de ren­sei­gne­ment de la RFA avaient dé­cou­vert les mé­thodes par les­quelles beau­coup d’agents de la RDA opé­raient à l’étran­ger – en usur­pant l’iden­ti­té d’Al­le­mands de l’Ouest ex­pa­triés. Le risque d’être dé­mas­qué de­ve­nait trop grand. Il re­tourne en RDA avec son amie belge. Ils se ma­rient à Franc­fort-sur-l’Oder et s’ins­tallent à la cam­pagne, dans un vil­lage du Bran­de­bourg où ils vi­vront qua­rante ans en­semble et au­ront deux en­fants. Meier dé­cide de res­ter ar­tiste, per­sonne ne s’y op­pose. Il construit un ate­lier der­rière la mai­son. La HVA lui donne même un coup de main en lui four­nis­sant des ma­té­riaux. Une usine de pro­duits chi­miques lui com­mande trois grandes sculp­tures. Une bri­gade de jeunes doit l’ai­der à les édi­fier. Sur le ter­rain qui leur a été ré­ser­vé et ap­par­tient au­jourd’hui à l’en­tre­prise BASF se dresse tou­jours l’une d’elles, L’En­vol. Comme il l’écri­ra en 1982 dans le jour­nal du com­bi­nat, Meier dé­die ces oeuvres aux bri­gades de jeunes so­cia­listes, dont il at­tend une « marche vic­to­rieuse vers l’ave­nir ». De nou­veau cette pro­fes­sion de foi so­cia­liste. Il parle comme au temps où il était ré­dac­teur au Freien Wort, à Suhl.

Les sculp­tures qu’il crée rap­pellent l’oeuvre de Stre­belle. Elles sont par­fois as­sez kitsch ou d’un éro­tisme lourd. D’autres fois, elles semblent éton­nam­ment mo­dernes com­pa­ré à ce qui se fai­sait en Al­le­magne de l’Est. Il est re­de­ve­nu Horst Meier mais conti­nue de si­gner « EM », pour Er­win Miserre. En 1982, on édi­ta une bro­chure qui pré­sen­tait ses oeuvres en bronze. À pro­pos du sculp­teur, on pou­vait lire : « Du dé­but des an­nées 1960 jus­qu’à la moi­tié des an­nées 1970, tra­vail jour­na­lis­tique à l’étran­ger. 1973 : dé­but de sa car­rière d’ar­tiste. » Cette pu­bli­ca­tion était si­gnée d’un cer­tain Gün­ther Rothe qui, d’après ses dires, a di­ri­gé au­tre­fois un or­chestre en RDA et une fon­de­rie. Au­jourd’hui, il se pré­sente comme peintre et de­si­gner et am­bi­tionne de faire re­dé­cou­vrir l’oeuvre de Meier. Il a fait mou­ler en bronze d’an­ciens mo­dèles en plâtre, les a sans doute re­tra­vaillés, a pu­blié un livre et sou­haite ex­po­ser les pièces. Il pré­tend avoir in­ves­ti plus de 200 000 eu­ros. Il a un contrat avec la fa­mille et nour­rit de grands es­poirs. Mais qui était vrai­ment Horst Meier ? Un ar­tiste dans l’âme ? Un fi­dèle ser­vi­teur de l’État est-al­le­mand, qui a ar­ran­gé sa vie se­lon les dé­si­rs de ce der­nier ? Il fut avant tout un membre de la clique de la HVA et il l’est res­té même après la chute du Mur. Se­lon sa veuve, il se consi­dé­rait sin­cè­re­ment comme un an­ti­fas­ciste ; des mots d’ordre comme « Plus ja­mais la guerre » étaient im­por­tants pour lui. Long­temps après la chute du Mur, il a lais­sé la fille qu’il a eue de sa se­conde épouse prendre quelques notes sur sa vie. À pro­pos de son sé­jour à Bruxelles, il n’évoque que sa cou­ver­ture de jour­na­liste à l’étran­ger. Son vieil ami Klaus Rös­ler, avec le­quel il avait tra­ver­sé les an­nées de cap­ti­vi­té, n’y est nom­mé que sous son pseu­do­nyme, « Mar­tin ». C’est Klaus « Mar­tin » Rös­ler qui, en 1983, com­man­da à son ami une sculp­ture pour le chef des ser­vices se­crets Markus Wolf. Meier ne re­prit ja­mais contact avec son maître belge Stre­belle, même après la chute du Mur. Un es­pion reste un es­pion. Même quand il n’en est plus un.

Meier/Miserre, de Gün­ther Rothe*, Mi­chael Im­hof Ver­lag, 2016, 144 p.

Horst Meier en 1965. Ce jour­na­liste est-al­le­mand est de­ve­nu quel­qu’un d’autre. Il s’ap­pelle dé­sor­mais Er­win Miserre et en­tame une car­rière de sculp­teur.

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