DANS LA GARDEROBE DE LA STA­SI

VOI­CI DES PHO­TOS QUE NOUS N’AU­RIONS JA­MAIS DÛ VOIR ET QUE NOUS N’AU­RIONS SANS DOUTE JA­MAIS VUES SI L'AL­LE­MAGNE DE L'EST NE S’ÉTAIT PAS EF­FON­DRÉE EN 1989. ELLES PRO­VIENNENT DES AR­CHIVES DES SER­VICES SE­CRETS. ON Y DÉ­COUVRE LES ES­PIONS DE­VANT ET DER­RIÈRE L’A

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Voi­ci des pho­tos que nous n’au­rions ja­mais dû voir et que nous n’au­rions sans doute ja­mais vues si l’Al­le­magne de l’Est nes’était pas ef­fon­drée en 1989. Elles pro­viennent des ar­chives des ser­vices se­crets. On y dé­couvre les es­pions de­vant et der­rière l’ap­pa­reil.

L’homme porte des lu­nettes de so­leil, une chap­ka, une grosse écharpe de laine beige et un man­teau de four­rure. Il a les mains dans les poches et, sous sa pe­tite mous­tache, semble es­quis­ser un sou­rire. Sur une autre image, de­vant le même fond blanc, on a af­faire à un in­di­vi­du ar­bo­rant lui aus­si des lu­nettes de so­leil, mais pas de mous­tache. Ses che­veux, coupés à la mode des an­nées 1970, sont châ­tains et d’un beau vo­lume. Sur sa che­mise bou­ton­née jus­qu’au cou, un gi­let bor­deaux qui semble au­jourd’hui ter­ri­ble­ment vieillot. On voit ses mains. Sur une troi­sième image, se dé­cou­pant sur le fond blanc, nous dé­cou­vrons un mi­li­taire en uni­forme.

Pour­quoi pu­blier de pa­reilles pho­tos et pous­ser le vice jus­qu’à choi­sir la pre­mière d’entre elles pour la cou­ver­ture ? Ces hommes ron­douillards n’ont rien de re­mar­quable. Ils res­pirent même une en­nuyeuse ba­na­li­té. Jus­qu’à ce que l’on com­prenne qu’il s’agit d’une seule et même per­sonne tra­ves­tie à chaque fois d’une fa­çon dif­fé­rente. Et que cette per­sonne ne s’est pas dé­gui­sée pour rire. Que c’est un es­pion de la Sta­si, le re­dou­table ser­vice se­cret d’Al­le­magne de l’Est. Ces cli­chés ont été pris lors d’un sé­mi­naire or­ga­ni­sé pour ap­prendre aux agents à se gri­mer.

Si­mon Men­ner a cette fa­cul­té de nous faire pas­ser brus­que­ment de l’amu­se­ment à l’ef­froi. Dans la pré­face de Top se­cret, il rap­pelle que le mi­nis­tère de la Sé­cu­ri­té d’État (Mi­nis­te­rium für Staats­si­che­rheit, ou Sta­si) avait mis en place en RDA « l’un des ap­pa­reils de sur­veillance les plus dé­ve­lop­pés de l’his­toire » : « Pro­por­tion­nel­le­ment à la po­pu­la­tion, la Sta­si dis­po­sait de beau­coup plus d’agents que le KGB ou la CIA. » Après la chute du Mur, une par­tie des ar­chives ont été détruites. Men­ner a pas­sé deux ans à éplu­cher ce qu’il en reste, et il en a ex­hu­mé ces pho­tos stu­pé­fiantes. On se­rait bien en peine d’en trou­ver d’équi­va­lentes pour tout autre ser­vice de ren­sei­gne­ment de la pla­nète. C’est le dé­man­tè­le­ment de l’État est­al­le­mand qui a per­mis d’ac­cé­der à ces images : elles per­mettent d’ap­pro­cher au plus près le mé­tier d’es­pion, de dé­cou­vrir une réa­li­té cen­sée res­ter in­vi­sible.

On y dé­couvre ain­si des es­sayages de mous­taches pos­tiches, des scènes jouées de com­bats rap­pro­chés. Tout ce­la avait une fonc­tion pé­da­go­gique. D’autres pho­to­gra­phies sont plus trou­blantes : un lit dé­fait, un sa­lon bour­geois, le dé­sordre d’un ti­roir. Der­rière ces cli­chés ano­dins, l’as­phyxiante réa­li­té d’une po­pu­la­tion sous sur­veillance : ces in­té­rieurs ont été pho­to­gra­phiés avec un Po­la­roid au dé­but de per­qui­si­tions me­nées chez des ci­toyens est­al­le­mands en leur ab­sence. Il fal­lait se sou­ve­nir de la place pré­cise de chaque ob­jet pour tout re­mettre en place, afin que la per­sonne es­pion­née ne se doute de rien. Beau­coup n’ont dé­cou­vert qu’après 1989 que leur do­mi­cile avait ain­si été « vi­si­té ».

D’autres cli­chés n’ont rien d’uti­li­taire : les agents se dé­guisent, mais cette fois vrai­ment pour rire, lors de fêtes d’an­ni­ver­saire. Les voi­là foot­bal­leurs, mé­de­cins ou évêques. Il n’est pas rare, en­fin, que l’on ne sache pas à quoi cor­res­pondent les pho­tos, et c’est peut­être ce qu’il y a de plus in­quié­tant. Pour­quoi, par exemple, ce cli­ché d’un cygne en­ter­ré s’est­il re­trou­vé sur le bu­reau d’Erich Mielke, le chef de la Sta­si ? On ne le sau­ra ja­mais.

LE LIVRE

Top se­cret. Bil­der aus den Ar­chi­ven der Staats­si­che­reit (« Top se­cret. Images des ar­chives de la Sé­cu­ri­té d’État »), Hatje Cantz, 2014, 128 p. L’AU­TEUR

Si­mon Men­ner est un pho­to­graphe al­le­mand né en 1978. Pour ce livre, il a pas­sé deux ans dans les ar­chives de la Sta­si.

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