LES DEUX VI­SAGES DE L’AMÉ­RIQUE

Cin­quante ans après le dé­man­tè­le­ment de la lé­gis­la­tion ra­ciale, la sé­gré­ga­tion per­siste à tra­vers un zèle po­li­cier à sens unique.

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A co­lo­ny in a Na­tion, de Ch­ris Hayes

Et si les au­to­ri­tés amé­ri­caines se com­por­taient vis-à-vis d’une par­tie de leur propre po­pu­la­tion comme une ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale en ter­ri­toire oc­cu­pé ? Ce n’est pas le point de dé­part d’un ter­ri­fiant ou­vrage de politique-fic­tion, mais le constat qu’éta­blit très sé­rieu­se­ment le jour­na­liste et es­sayiste Ch­ris Hayes, pré­sen­ta­teur sur la chaîne MSNBC, dans A Co­lo­ny in a Na­tion. Consa­crée à l’at­ti­tude de la puissance pu­blique en­vers la mi­no­ri­té noire, cette en­quête montre que la pré­si­dence Oba­ma n’a rien chan­gé à un sys­tème in­si­dieu­se­ment dis­cri­mi­na­toire. Le su­jet fait mouche : le livre s’est his­sé dans la liste des 15 meilleures ventes (dans la ca­té­go­rie non-fic­tion) éta­blie par The New York Times, et fi­gure par­mi les 20 re­com­man­da­tions men­suelles de l’in­fluente Oprah Win­frey.

« Pui­sant dans son ex­pé­rience per­son­nelle de ga­min blanc éle­vé dans le Bronx et ayant fré­quen­té une école de Har­lem, Hayes dé­montre dans son livre l’exis­tence de “deux ré­gimes dis­tincts” de l’Amé­rique », ex­plique dans The New York Times l’his­to­rien Kha­lil Gi­bran Mu­ham­mad, pro­fes­seur à Har­vard et au­teur de The Con­dem­na­tion of Bla­ck­ness (« La condam­na­tion du Noir »). Ch­ris Hayes a cou­vert pour la télévision les émeutes de Fer­gu­son, ban­lieue noire de Saint Louis où un jeune Afro-Amé­ri­cain avait été abat­tu par la po­lice en 2014. Le jour­na­liste-es­sayiste se pose en té­moin d’un pays cou­pé en deux : « Dans la na­tion, vous avez des droits ; dans la co­lo­nie, vous re­ce­vez des ordres. » En d’autres termes, « dans la na­tion vous êtes in­no­cent jus­qu’à preuve du contraire ; dans la co­lo­nie, vous êtes pré­su­mé cou­pable dès votre nais­sance ».

Hayes sou­ligne en ef­fet que la po­lice pro­cède cou­ram­ment à des fouilles et à des ar­res­ta­tions dans les quar­tiers noirs – alors même que les ho­mi­cides de Noirs ne sont élu­ci­dés que dans la moi­tié des cas. « De­puis long­temps, nombre d’his­to­riens ob­servent que les Noirs sont à la fois har­ce­lés et sous-pro­té­gés par la po­lice, ren­ché­rit le cri­tique : Les Noirs su­bissent la vio­lence de la po­lice et celle des gangs. » Les Blancs, en re­vanche, se voient re­con­naître un droit à l’er­reur même quand ils en­freignent la loi. La scène d’ou­ver­ture du livre le montre clai­re­ment, telle que ré­su­mée dans The New York Times : « Alors qu’il se ren­dait en tant que jour­na­liste à la Conven­tion nationale ré­pu­bli­caine, Ch­ris Hayes se sou­vient qu’il trans­porte avec lui une pe­tite quan­ti­té de ma­ri­jua­na dis­si­mu­lée dans un étui à lu­nettes. Au contrôle de sé­cu­ri­té, les po­li­ciers s’en aper­çoivent aus­si, mais le laissent pas­ser. » Un pri­vi­lège de Blanc (bour­geois de sur­croît) spé­ci­fique à la « na­tion », im­pen­sable dans la « co­lo­nie » peu­plée de Noirs et autres mi­no­ri­tés eth­niques. Com­ment les États-Unis en sont-ils là, cin­quante ans après la fin of­fi­cielle de la sé­gré­ga­tion ra­ciale ? L’his­to­rien Kha­lil Gi­bran Mu­ham­mad in­voque dans The New York Times « la culture pu­ni­tive de l’Amé­rique », thème que dé­ve­loppe Ch­ris Hayes dans un long ar­ticle pa­ru dans Va­ni­ty Fair en mars 2017. Rap­pel his­to­rique : en 1968, à l’is­sue du mou­ve­ment des droits ci­viques, le pré­sident Ri­chard Nixon pro­nonce un dis­cours pour pro­mou­voir la loi et l’ordre. Tout en ap­pe­lant à « construire des ponts » entre les Blancs et les Noirs, Nixon af­firme que ces der­niers « ne veulent pas de pro­grammes pu­blics qui per­pé­tuent la dé­pen­dance » parce qu’« ils ne veulent pas être une co­lo­nie dans une na­tion ». Mais c’est bien ce qu’ils sont de­ve­nus, ou plu­tôt res­tés, montre Hayes, qui s’ap­puie sur les tra­vaux de Mi­chelle Alexan­der. D’après cette ju­riste, le dé­man­tè­le­ment des lois dites « Jim Crow » de sé­gré­ga­tion ra­ciale n’a pas em­pê­ché la pour­suite des dis­cri­mi­na­tions. Sim­ple­ment, celles-ci s’ap­puient dé­sor­mais sur une politique d’in­car­cé­ra­tion mas­sive, elle-même fon­dée sur une to­lé­rance zé­ro en­vers la com­mu­nau­té noire. C’est le cas à Fer­gu­son, fau­bourg noir ad­mi­nis­tré es­sen­tiel­le­ment par des Blancs, « ce genre d’en­droit où la po­lice (blanche) veille à ce que per­sonne ne traîne de­hors après le cou­cher du so­leil », ré­sume Ch­ris Hayes dans Va­ni­ty Fair. Plus cu­rieu­se­ment, cette sé­gré­ga­tion mas­quée sé­vit aus­si à Bal­ti­more, « une ville où le maire est noir ain­si qu’une bonne par­tie du conseil mu­ni­ci­pal, l’at­tor­ney gé­né­ral et le re­pré­sen­tant au Congrès ». Un jeune Noir, Fred­die Gray, y a été mor­tel­le­ment bles­sé en 2015 par une po­lice qui compte dans ses rangs nombre d’Afro-Amé­ri­cains. En somme, es­time l’au­teur, « le pou­voir de l’élite noire de­meure éton­nam­ment cir­cons­crit » – même quand cette élite s’est re­trou­vée à la Mai­son Blanche.

Bal­ti­more, 2015. Lors d’une marche de pro­tes­ta­tion contre la mort de Fred­die Gray, un jeune Noir vic­time de bru­ta­li­tés po­li­cières.

A Co­lo­ny in a Na­tion (« Une co­lo­nie dans un pays »), de Ch­ris Hayes, W.W. Nor­ton & Com­pa­ny, 2017.

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