MYSTIFIERA BIEN QUI MYSTIFIERA LE DER­NIER

Conçue comme la trame d’un th­riller par une fine équipe de maîtres-es­pions bri­tan­niques, l’opé­ra­tion Min­ce­meat au­ra per­mis de ber­ner les na­zis sur le lieu de dé­bar­que­ment al­lié en Mé­di­ter­ra­née. Cette prouesse du ren­sei­gne­ment pose aus­si des ques­tions vert

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MALCOLM GLADWELL.

Conçue comme la trame d’un th­riller par une fine équipe de maîtres-es­pions bri­tan­niques, l’opé­ra­tion Min­ce­meat au­ra per­mis de ber­ner les na­zis sur le lieu de dé­bar­que­ment al­lié en Mé­di­ter­ra­née. Cette prouesse du ren­sei­gne­ment pose aus­si des ques­tions ver­ti­gi­neuses sur la na­ture et l’uti­li­té de l’es­pion­nage.

Le 30 avril 1943, un pê­cheur dé­couvre au large de Huel­va, sur la côte sud-ouest de l’Es­pagne, un corps qui flotte. Le ca­davre, en état de dé­com­po­si­tion avan­cée, est ce­lui d’un d’homme vê­tu d’un trench-coat, d’un uni­forme et de go­dillots mi­li­taires. Une mal­lette est at­ta­chée à sa taille par une chaîne. D’après les do­cu­ments conte­nus dans son por­te­feuille, il s’agit du ma­jor William Mar­tin, de la Ma­rine royale bri­tan­nique. Les au­to­ri­tés es­pa­gnoles ap­pellent le vice-consul de Sa Ma­jes­té, Fran­cis Ha­sel­den, et ouvrent en sa pré­sence la ser­viette, qui se ré­vèle conte­nir une enveloppe mi­li­taire d’ap­pa­rence of­fi­cielle. Les Es­pa­gnols pro­posent à Ha­sel­den de lui re­mettre la mal­lette et son conte­nu. Mais ce­lui-ci re­fuse, de­man­dant que la res­ti­tu­tion s’opère via les ca­naux of­fi­ciels – une cu­rieuse dé­ci­sion avec le re­cul, puisque les jours sui­vants les au­to­ri­tés bri­tan­niques en­ver­ront en Es­pagne une série de mes­sages de plus en plus pres­sants pour sa­voir où se trouve la mal­lette du ma­jor Mar­tin.

Il ne fau­dra pas long­temps pour que la nou­velle de l’of­fi­cier mort par­vienne aux oreilles des agents du ren­sei­gne­ment al­le­mand dans la ré­gion. L’Es­pagne est à l’époque un pays neutre, mais une bonne par­tie de l’ar­mée sou­tient l’Axe, et les na­zis ont trou­vé un of­fi­cier d’état-ma­jor prêt à les ai­der. Ce­lui-ci in­sère une fine tige de mé­tal dans l’enveloppe, puis il en­roule la lettre tout au­tour pour l’ex­tir­per sans bri­ser les sceaux de l’enveloppe. Le conte­nu se ré­vèle pro­pre­ment stu­pé­fiant. Le ma­jor Mar­tin était un émis­saire qui trans­por­tait une lettre per­son­nelle du lieu­te­nant-gé­né­ral Ar­chi­bald Nye, nu­mé­ro deux de l’état-ma­jor im­pé­rial, à Londres, adres­sée au gé­né­ral Ha­rold Alexan­der, le prin­ci­pal of­fi­cier bri­tan­nique sous les ordres d’Ei­sen­ho­wer en Tu­ni­sie. Dans sa lettre, Nye dé­taille les plans des Al­liés en Eu­rope du Sud : les forces amé­ri­caines et bri­tan­niques pro­jettent de tra­ver­ser la Mé­di­ter­ra­née de­puis leurs po­si­tions nord-afri­caines et d’at­ta­quer la Grèce sous oc­cu­pa­tion al­le­mande ain­si que la Sar­daigne.

Hit­ler dé­place une Pan­zer­di­vi­sion de France vers le Pé­lo­pon­nèse, et le com­man­de­ment mi­li­taire al­le­mand en­voie un mes­sage urgent au chef de ses forces ar­mées dans la ré­gion : « Prio­ri­té ab­so­lue doit être don­née aux me­sures à prendre en Sar­daigne et dans le Pé­lo­pon­nèse. » Les Al­le­mands réa­li­se­ront trop tard que William Mar­tin était un leurre. Ce­lui qu’ils ont pris pour un émis­saire de haut ni­veau est un clo­chard dé­cé­dé après avoir in­gé­ré de la mort-aux-rats ; son ca­davre a été ex­trait d’une morgue lon­do­nienne et re­vê­tu d’un uni­forme d’of­fi­cier. La lettre est un faux, et les mes­sages fré­né­tiques entre Londres et Ma­drid font par­tie d’une cho­ré­gra­phie éla­bo­rée. Quand 160 000 sol­dats al­liés en­va­hissent la Si­cile le 10 juillet 1943, il de­vient clair que les Al­le­mands sont tom­bés dans le piège d’une des plus re­mar­quables mys­ti­fi­ca­tions de l’his­toire mi­li­taire mo­derne.

L’his­toire du ma­jor William Mar­tin est le su­jet d’Opé­ra­tion Min­ce­meat, le livre re­mar­quable, et fol­le­ment amu­sant, du jour­na­liste bri­tan­nique Ben Ma­cin­tyre. L’opé­ra­tion Min­ce­meat [lit­té­ra­le­ment « chair à pâ­té »], met en scène une ex­tra­or­di­naire ga­le­rie de per­son­nages, et Ma­cin­tyre prend plai­sir à re­la­ter leurs faits d’armes. Le chef de bande est Ewen Mon­ta­gu, fils d’un riche ban­quier juif et

frère d’Ivor Mon­ta­gu, pion­nier du tennis de table en Grande-Bre­tage et… es­pion so­vié­tique. Ewen Mon­ta­gu est membre du « Co­mi­té XX » du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique ; tous les ma­tins, en al­lant au bu­reau, il trim­balle sur son vé­lo une ser­viette rem­plie de do­cu­ments ul­tra­con­fi­den­tiels. Son par­te­naire dans l’af­faire est un géant dé­gin­gan­dé du nom de Charles Chol­mon­de­ley ; les deux hommes sont en liai­son avec Dud­ley Clarke, le res­pon­sable des opé­ra­tions de dé­s­in­for­ma­tion en Mé­di­ter­ra­née, que Ma­cin­tyre dé­crit comme « cé­li­ba­taire, noc­tam­bule et al­ler­gique aux en­fants ». En 1941, les au­to­ri­tés bri­tan­niques avaient dû ver­ser une cau­tion pour faire sor­tir Clarke d’une pri­son es­pa­gnole, « en hauts ta­lons, por­tant du rouge à lèvres, des perles, un cha­peau chic et de longs gants d’opé­ra ». Pour fa­bri­quer le coffre où gar­der le ca­davre en bon état avant de le lar­guer au large, les or­ga­ni­sa­teurs de Min­ce­meat font ap­pel à Charles Fra­ser-Smith, dont on pense que Ian Fle­ming s’est ins­pi­ré pour le per­son­nage de Q dans les James Bond. Fra­ser-Smith avait in­ven­té, entre autres, le cho­co­lat par­fu­mé à l’ail des­ti­né à don­ner une ha­leine « au­then­tique » aux es­pions pa­ra­chu­tés en France. Le trans­port du coffre jus­qu’au sous-ma­rin qui l’ache­mi­ne­ra en Es­pagne est confié à l’un des grands pi­lotes de course bri­tan­nique, St. John (Jock) Hors­fall, le­quel, note Ma­cin­tyre « est myope et astig­mate mais re­fuse de por­ter des lu­nettes ». Si bien que, pen­dant le tra­jet, Hors­fall manque de per­cu­ter un ar­rêt de tram, puis « [voit] trop tard un rond-point et tra­vers[e] le terre-plein her­beux par son centre ».

Chaque étape de l’opé­ra­tion de dé­s­in­for­ma­tion est mise au point à l’avance. Les ef­fets per­son­nels du ma­jor Mar­tin doivent être su­fi­sam­ment com­plets pour lais­ser pen­ser qu’il s’agit d’une vraie per­sonne ; mais sans en faire trop non plus. Chol­mon­de­ley et Mon­ta­gu lui rem­plissent les poches d’un fa­tras d’ob­jets, par­mi les­quelles des lettres fu­rieuses de ses créan­ciers et une fac­ture de tailleur. « Heure après heure, au sous-sol du bâ­ti­ment de l’Ami­rau­té, ils dis­cutent et fa­çonnent ce per­son­nage fic­tif, ses goûts et ses dé­goûts, ses ha­bi­tudes et ses passe-temps, ses ta­lents et ses fai­blesses, écrit Ma­cin­tyre. Le soir, ils vont au Gar­goyle, un club chic de So­ho dont Mon­ta­gu est membre, pour pour­suivre l’exer­cice consis­tant à créer un homme de toutes pièces. »

En Es­pagne, le vice-consul Fran­cis Ha­sel­den doit quant à lui don­ner l’im­pres­sion qu’il veut à tout prix ré­cu­pé­rer cette mal­lette. Mais sans trop in­sis­ter, car il faut que les Al­le­mands aient pu y je­ter un oeil au préa­lable. « On en ar­ri­vait ain­si à une autre consi­dé­ra­tion cru­ciale, pour­suit Ma­cin­tyre. Il fal­lait que les Al­le­mands pensent avoir eu ac­cès aux do­cu­ments en toute im­pu­ni­té ; il fal­lait leur faire croire que les An­glais pen­saient que les Es­pa­gnols leur avaient ren­du les do­cu­ments sans qu’ils n’aient été ou­verts ni lus. L’opé­ra­tion Min­ce­meat ne pou­vait mar­cher que si on pou­vait ber­ner les Al­le­mands en leur fai­sant croire que les An­glais avaient été ber­nés. » C’est

un plan ef­froya­ble­ment com­plexe, qui dé­pend de toute sorte d’in­con­nues et d’im­pré­vus. Et si la per­sonne qui dé­cou­vri­rait le ca­davre n’aler­tait pas les au­to­ri­tés es­pa­gnoles ? Et si celles-ci gé­raient si bien l’af­faire que les Al­le­mands n’en avaient même pas vent ? Et si ces der­niers ne se lais­saient pas ber­ner ?

À la mi-mai 1943, quand Chur­chill est à Wa­shing­ton pour la confé­rence Trident, il re­çoit un té­lé­gramme des of­fi­ciers du chiffre bri­tan­niques, qui sur­veillent les trans­mis­sions mi­li­taires al­le­mandes : « Min­ce­meat a ava­lé la canne, la ligne et le plomb », au­tre­ment dit les Al­le­mands ont mor­du à l’ha­me­çon. Le livre de Ma­cin­tyre s’in­sère dans une longue série d’ou­vrages van­tant l’in­gé­nio­si­té des es­pions bri­tan­niques du­rant la Se­conde Guerre mon­diale. Mais il est tout aus­si ins­truc­tif d’en­vi­sa­ger Min­ce­meat du point de vue des es­pions al­le­mands qui dé­couvrent les do­cu­ments et les trans­mettent à leurs su­pé­rieurs. L’in­ter­ven­tion des es­pions peut contri­buer à faire ga­gner des ba­tailles qui au­raient été per­dues au­tre­ment. Mais elle peut aus­si faire perdre des ba­tailles qui au­raient pu être ga­gnées.

Dé­but 1943, bien avant que le corps du ma­jor Mar­tin émerge des flots, la Wehr­macht a com­men­cé à s’in­ter­ro­ger sé­rieu­se­ment sur les in­ten­tions des Al­liés en Eu­rope du Sud. Les Al­liés leur ont ar­ra­ché l’Afrique du Nord, et ils ont clai­re­ment l’in­ten­tion de tra­ver­ser la Mé­di­ter­ra­née ; mais où vont-ils at­ta­quer ? Une école de pen­sée penche pour la Sar­daigne. L’île est fai­ble­ment dé­fen­due et dif­fi­cile à ren­for­cer. Les Al­liés peuvent en or­ga­ni­ser l’in­va­sion as­sez ra­pi­de­ment. Ce se­rait une base idéale pour bom­bar­der le sud de l’Al­le­magne et le coeur in­dus­triel de l’Ita­lie dans la val­lée du Pô. Mais la Sar­daigne n’offre pas as­sez de ports et de plages pour un grand dé­bar­que­ment, con­trai­re­ment à la Si­cile, qui est de sur­croît suf­fi­sam­ment proche de l’Afrique du Nord pour être à por­tée des avions de chasse al­liés à court rayon d’ac­tion ; et une in­va­sion réus­sie de la Si­cile pour­rait éli­mi­ner l’Ita­lie de la guerre.

Mus­so­li­ni en tient pour la Si­cile, tout comme le ma­ré­chal Kes­sel­ring, qui com­mande les forces al­le­mandes en Mé­di­ter­ra­née. En re­vanche, au Co­man­do Su­pre­mo ita­lien, presque tous misent sur la Sar­daigne, de même que bon nombre d’of­fi­ciers de la ma­rine et de l’avia­tion al­le­mandes. Hit­ler et l’Ober­kom­man­do de la Wehr­macht – le haut com­man­de­ment des forces ar­mées al­le­mandes – en­vi­sagent une troi­sième op­tion. Ils pensent que les Al­liés frap­pe­ront plu­tôt en Grèce et dans les Balkans, compte te­nu du rôle cru­cial de la ré­gion dans l’ap­pro­vi­sion­ne­ment al­le­mand en ma­tières pre­mières (pé­trole, bauxite et cuivre). Et la Grèce est bien plus vul­né­rable que l’Ita­lie.

Toutes ces hy­po­thèses re­posent sur des dé­duc­tions stra­té­giques fon­dées sur l’ana­lyse d’élé­ments avé­rés. Mais ce type d’ana­lyse ne per­met pas d’iden­ti­fier une cible pré­cise – juste de dé­ter­mi­ner un fais­ceau de pro­ba­bi­li­tés. Le ren­sei­gne­ment is­su des do­cu­ments du ma­jor Mar­tin re­lève d’une ca­té­go­rie dif­fé­rente. Il est d’une pré­ci­sion par­faite. Il dit : la Grèce et la Sar­daigne. Mais, parce que cette in­for­ma­tion a échoué sur une plage, il est dif­fi­cile de sa­voir si elle est vraie. Comme le fait va­loir le po­li­to­logue Ri­chard Betts, en ma­tière d’ana­lyse du ren­sei­gne­ment, la fia­bi­li­té de l’in­for­ma­tion est in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à son in­té­rêt – et c’est exac­te­ment le di­lemme que pose Min­ce­meat.

Comme le fait re­mar­quer Ma­cin­tyre, le cir­cuit de trans­mis­sion de l’in­for­ma­tion de Huel­va à Ber­lin est en­ta­ché de plu­sieurs défauts. Le pre­mier à s’en­thou­sias­mer au vu des do­cu­ments est Karl-Erich Küh­len­thal, le chef de l’Ab­wehr, le ser­vice de ren­sei­gne­ment de l’état-ma­jor al­le­mand à Ma­drid. Il se charge lui­même de les ex­pé­dier par avion à Ber­lin, ac­com­pa­gnés d’un rap­port sou­li­gnant leur im­por­tance. Mais, écrit Ma­cin­tyre, Küh­len­thal est « une ca­tas­trophe am­bu­lante en ma­tière d’es­pion­nage ». Un de ses meilleurs es­pions est un Es­pa­gnol du nom de Juan Pu­jol García, qui est en fait un agent double. Quand les of­fi­ciers du chiffre bri­tan­niques se penchent sur les mes­sages de Küh­len­thal à Ber­lin, ils dé­couvrent qu’il en­jo­live sys­té­ma­ti­que­ment ses rap­ports et les agré­mente d’in­ven­tions. Se­lon Ma­cin­tyre, Küh­len­thal, « qui fai­sait tout pour se faire bien voir, était prêt à faire re­mon­ter tout ce qui pou­vait conso­li­der sa ré­pu­ta­tion », entre

autres parce qu’il avait des an­cêtres juifs et qu’il vou­lait à à tout prix évi­ter d’être af­fec­té en Al­le­magne.

Quand les do­cu­ments par­viennent à Ber­lin, ils sont re­mis à l’un des prin­ci­paux ana­lystes du ren­sei­gne­ment d’Hit­ler, le ba­ron Alexis von Roenne. Ce­lui-ci at­teste à son tour leur vé­ra­ci­té. Mais, à cer­tains égards, Roenne est en­core moins fiable que Küh­len­thal. Il dé­teste Hit­ler et semble avoir fait tout ce qui était en son pou­voir pour sa­bo­ter l’ef­fort de guerre na­zi. Juste avant le dé­bar­que­ment, écrit Ma­cin­tyre, « Roenne trans­mit fi­dè­le­ment toutes les ruses de dé­s­in­for­ma­tion dont il avait eu connais­sance, il va­li­da l’exis­tence de toutes les uni­tés fan­tômes et por­ta les 44 di­vi­sions sta­tion­nées en Grande-Bre­tagne à 89 ». Il est tout à fait pos­sible, es­time Ma­cin­tyre, que Roenne n’ait pas prê­té foi un seul ins­tant à la su­per­che­rie Min­ce­meat.

Voi­là deux exemples qui illus­trent par­fai­te­ment pour­quoi l’in­for­ma­tion four­nie par les es­pions est beau­coup plus ha­sar­deuse que celle qui pro­vient de l’ana­lyse ra­tion­nelle. Une dé­duc­tion ra­tion­nelle peut faire l’ob­jet d’un dé­bat pu­blic. Küh­len­thal dé­fend les do­cu­ments du ma­jor Mar­tin parce qu’il a be­soin qu’ils soient au­then­tiques ; Roenne les dé­fend parce qu’il soup­çonne qu’il s’agit de faux. Dans les deux cas, les des­ti­na­taires de leurs af­fir­ma­tions n’ont pas la moindre idée de leurs mo­ti­va­tions per­son­nelles. Comme l’écri­vait le so­cio­logue Ha­rold Wi­lens­ky dans son ou­vrage de ré­fé­rence de 1967 sur le ren­sei­gne­ment, « plus les choses sont se­crètes, moins de per­sonnes en sont in­for­mées, moins la dif­fu­sion et l’in­dexa­tion des do­cu­ments est sys­té­ma­tique, plus les au­teurs sont ano­nymes, et moins on to­lère les opi­nions di­ver­gentes » 1.

Wi­lens­ky avait en tête le fias­co du dé­bar­que­ment dans la baie des Co­chons, qui vi­sait à ren­ver­ser le ré­gime cas­triste en 1961. Mais ce­la s’ap­plique par­fai­te­ment à beau­coup de si­tua­tions plus ré­centes, comme les cir­cuits pri­vés de « ren­sei­gne­ment » uti­li­sés par les membres de l’ad­mi­nis­tra­tion Bush pour se convaincre que Sad­dam Hus­sein dé­te­nait des armes de des­truc­tion mas­sive.

Ce sont aus­si les contraintes liées au se­cret qui em­pêchent les Al­le­mands d’ef­fec­tuer les vé­ri­fi­ca­tions adé­quates dans l’af­faire Min­ce­meat. Ils doivent lais­ser croire qu’ils ne connaissent pas l’exis­tence des do­cu­ments. Ils sont donc pieds et poings liés. La date des pa­piers re­trou­vés dans les poches du ma­jor Mar­tin in­dique que ce der­nier n’a sé­jour­né que cinq jours dans l’eau. Si les Al­le­mands avaient pu voir le ca­davre, ils au­raient com­pris que le dé­cès re­mon­tait à bien plus long­temps. Et, s’ils avaient par­lé au mé­de­cin lé­giste es­pa­gnol qui avait exa­mi­né le corps, ils au­raient su que ce­lui-ci avait re­mar­qué plu­sieurs in­co­hé­rences. Il avait dé­jà vu quan­ti­té de ca­davres de pê­cheurs noyés, et tous por­taient des traces de mor­sures de pois­sons et de crabes. Or chez Mar­tin, rien. Les che­veux de­viennent ternes et cas­sants quand ils ont pas­sé une se­maine dans l’eau. Ceux de Mar­tin ne l’étaient pas. Et ses vê­te­ments ne pa­rais­saient pas non plus avoir sé­jour­né dans l’eau bien long­temps. Mais les Al­le­mands ne pou­vaient pas par­ler au mé­de­cin lé­giste sans com­pro­mettre leur cou­ver­ture. Ici, le se­cret s’op­pose à la ri­gueur.

Sup­po­sons que Küh­len­thal n’ait pas tant sou­hai­té com­plaire à Ber­lin, que Roenne n’ait pas dé­tes­té Hit­ler et que les Al­le­mands aient scru­pu­leu­se­ment dé­brie­fé le lé­giste et dé­cou­vert toutes les in­co­hé­rences de l’his­toire Min­ce­meat. Au­raient-ils pour au­tant dé­tec­té la su­per­che­rie bri­tan­nique ? Peut-être. Ou peut-être au­raient-ils trou­vé les in­co­hé­rences de Min­ce­meat un peu trop évi­dentes et en au­raient-ils conclu que les Bri­tan­niques es­sayaient de leur faire go­ber qu’ils es­sayaient de faire go­ber aux Al­le­mands que la Sar­daigne et la Grèce étaient leurs cibles – pour ca­mou­fler le fait que leurs vé­ri­tables cibles étaient ef­fec­ti­ve­ment la Sar­daigne et la Grèce.

C’est là le se­cond pro­blème, au­tre­ment plus grave, que pose l’in­for­ma­tion ob­te­nue par es­pion­nage. Il est dif­fi­cile non seule­ment de vé­ri­fier l’exac­ti­tude d’un se­cret, mais aus­si de l’in­ter­pré­ter. Chaque par­tie pre­nante d’une opé­ra­tion de ren­sei­gne­ment est pié­gée dans ce que le so­cio­logue Er­ving Goff­man ap­pelle un « jeu d’ex­pres­sion » [ex­pres­sion game]. J’es­saie de te du­per. Tu com­prends que j’es­saie de te du­per – et moi, le sa­chant, j’es­saie de te faire croire que je n’ai pas com­pris que tu avais com­pris que j’es­sayais de te du­per. Goff­man pos­tule que, à chaque tour, cha­cun des joueurs cherche à ob­te­nir de plus en plus de si­gnaux pré­cis et fiables sur les in­ten­tions de l’autre. Mais cette quête de pré­ci­sion et de fia­bi­li­té ne fait qu’ag­gra­ver le pro­blème. Comme l’écrit Goff­man dans son livre Les Rites d’in­ter­ac­tion, pu­blié en 1969 : « L’ob­ser­va­teur de­vrait com­prendre que plus il se re­pose sur la pro­duc­tion de si­gnaux in­faillibles, plus dé­pen­dant il de­vient de l’ex­ploi­ta­tion de ses trou­vailles. Car après tout, le com­por­te­ment d’un su­jet sous ob­ser­va­tion le plus apte à ins­pi­rer confiance est ce­lui qu’il a le plus d’in­té­rêt à feindre pour em­bo­bi­ner l’ob­ser­va­teur. L’ob­ser­va­teur qui fait d’un in­dice spé­ci­fique le test in­con­tes­table d’une non-fal­si­fi­ca­tion de­vrait pour cette rai­son même se dé­fier de cet in­dice ; car l’in­dice à ses yeux le plus puis­sant est pré­ci­sé­ment ce­lui que le su­jet ob­ser­vé a in­té­rêt à fal­si­fier. »

2

Pour Ma­cin­tyre, une des rai­sons pour les­quelles les Al­le­mands tombent si fa­ci­le­ment dans le piège Min­ce­meat, c’est qu’ils ont beau­coup de mal à ac­cé­der aux do­cu­ments. Ils es­saient en vain de trou­ver un com­plice es­pa­gnol quand la mal­lette est en­core à Huel­va. Une se­maine passe, et ils de­viennent de plus en plus im­pa­tients. Le porte-do­cu­ments est en­suite trans­fé­ré à l’Ami­rau­té es­pa­gnole à Ma­drid et, là, les Al­le­mands re­doublent d’ef­forts. D’après Ma­cin­tyre, ils font l’hy­po­thèse que, si Mar­tin était un ap­pât, les Bri­tan­niques leur fa­ci­li­te­raient da­van­tage la tâche. Mais Goff­man nous rap­pelle que le contraire est tout aus­si plau­sible. Sa­chant que d’avoir à se battre pour une in­for­ma­tion prouve son au­then­ti­ci­té, les Al­le­mands au­raient éga­le­ment pu at­tendre des Bri­tan­niques qu’ils les obligent à se dé­me­ner pour cette in­for­ma­tion.

À peu près à l’époque où Mon­tai­gu et Chol­mon­de­ley concoctent l’opé­ra­tion Min­ce­meat, le va­let de chambre

per­son­nel de l’am­bas­sa­deur de Grande-Bre­tagne à An­ka­ra vient pro­po­ser à l’am­bas­sade al­le­mande ce qu’il dit être des pho­to­gra­phies de do­cu­ments confi­den­tiels de son pa­tron. Le va­let de chambre s’ap­pelle Elye­sa Baz­na, mais les Al­le­mands le sur­nomment Ci­cé­ron et pro­cèdent cette fois aux vé­ri­fi­ca­tions qui s’im­posent. Les ren­sei­gne­ments ob­te­nus par la bande étant tou­jours ju­gés moins fiables que ceux col­lec­tés par les moyens clas­siques, Ber­lin exige de ses agents à An­ka­ra plus de dé­tails. Qui est Baz­na ? Quel est son par­cours ? Quelle est sa mo­ti­va­tion ?

É« tant don­né la fa­ci­li­té ex­tra­or­di­naire avec la­quelle sont ob­te­nus ces do­cu­ments ap­pa­rem­ment fort pré­cieux, beau­coup soup­çonnent une opé­ra­tion de dé­s­in­for­ma­tion de l’en­ne­mi », écrit Ri­chard Wires dans « L’Af­faire Ci­cé­ron » 3. Par exemple, Baz­na se sert d’un ap­pa­reil pho­to avec une ha­bi­le­té qui dé­note une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ou une aide ex­té­rieure. Baz­na af­firme ne pas avoir uti­li­sé de tré­pied, mais avoir pla­cé chaque do­cu­ment d’une main sous la lampe et ap­puyé sur l’ob­tu­ra­teur de l’autre. Alors com­ment les pho­tos sont-elles si nettes ? Ber­lin dé­pêche un ex­pert de la pho­to­gra­phie pour en­quê­ter. Les Al­le­mands cherchent aus­si à éva­luer son ni­veau d’an­glais – pour sa­voir s’il était ca­pable de lire les do­cu­ments qu’il pho­to­gra­phiait ou si on les lui a juste four­nis. Au bout du compte, beau­coup de res­pon­sables de l’Ab­wehr concluent à l’au­then­ti­ci­té de la source. Mais Joa­chim von Rib­ben­trop, le mi­nistre des Af­faires étran­gères, conti­nue à se mé­fier – et ses doutes, conju­gués à la guerre entre ser­vices, font que très peu des ren­sei­gne­ments four­nis par Ci­cé­ron se­ront ex­ploi­tés.

In fine, Ci­cé­ron di­sait vrai. Ou du moins nous pen­sons qu’il di­sait vrai. Les Amé­ri­cains avaient une es­pionne à l’am­bas­sade d’Al­le­magne à An­ka­ra qui avait ap­pris qu’ils avaient une taupe à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Elle en in­for­ma ses su­pé­rieurs qui en in­for­mèrent les Bri­tan­niques. « Évi­dem­ment, Ci­cé­ron était sous notre contrôle », confie­ra Ste­wart Men­zies, le chef du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique pen­dant la guerre, juste avant sa mort. Il vou­lait dire par là que, dès qu’ils ont su pour Ci­cé­ron, ils ont com­men­cé à lui four­nir des faux do­cu­ments. Il faut dire que Men­zies avait pas­sé l’es­sen­tiel de sa vie pro­fes­sion­nelle à faire de la dé­s­in­for­ma­tion et, quand on a été à la tête du MI6 pen­dant la guerre et qu’on donne une in­ter­view peu avant de mou­rir, il est lo­gique de dire que Ci­cé­ron était de votre cô­té. À moins que, dans une in­ter­view don­née juste avant de mou­rir, on soit en­fin libre de dire la vé­ri­té. Qui sait ?

Dans le cas de l’opé­ra­tion Min­ce­meat, les es­pions al­le­mands disent à leurs su­pé­rieurs que quelque chose de faux est vrai (même si au fond cer­tains d’entre eux ne sont pas dupes), et l’Al­le­magne agit en consé­quence. Dans le cas de Ci­cé­ron, les es­pions al­le­mands disent à leurs su­pé­rieurs que quelque chose de vrai est peut-être vrai ou peut-être pas, ou peut-être vrai un temps avant de ces­ser de l’être, si l’on donne cré­dit à quel­qu’un qui s’ex­prime deux dé­cen­nies après la fin de la guerre. Et, dans l’af­faire Ci­cé­ron, les Al­le­mands n’ont pas vrai­ment uti­li­sé leurs in­for­ma­tions. Au vu de ce bi­lan, on est en droit de se de­man­der si les Al­le­mands ne s’en se­raient pas mieux sor­tis sans es­pions du tout.

L’idée de l’opé­ra­tion Min­ce­meat, ra­conte Ma­cin­tyre, pro­vient d’un ro­man po­li­cier de Ba­sil Thomp­son, un an­cien pa­tron de Scot­land Yard. Thomp­son en avait écrit une di­zaine, et ce­lui de 1937, « L’énigme du cha­peau du mer­cier », dé­bute avec le corps d’un homme dé­cé­dé sur le­quel on trouve une liasse de do­cu­ments qui se ré­vèlent être des faux. Ian Fle­ming, qui tra­vaillait pour le ren­sei­gne­ment de la Ma­rine, avait lu le livre. Fle­ming contri­bua à un texte, le « Mé­mo de la truite », qui énu­mé­rait une série de pro­po­si­tions pour trom­per les Al­le­mands, dont cette idée d’un ca­davre trans­por­tant de faux do­cu­ments 4. Le mé­mo fut com­mu­ni­qué à John Mas­ter­man, le chef du Co­mi­té XX, au­quel ap­par­te­naient Mon­ta­gu et Chol­mon­de­ley. Mas­ter­man, qui écri­vait lui aus­si des ro­mans po­li­ciers à ses mo­ments per­dus, s’en­thou­sias­ma pour l’idée. Min­ce­meat, écrit Ma­cin­tyre, « com­men­ça comme une fic­tion, une in­trigue im­bri­quée dans un ro­man ou­blié de­puis long­temps, puis re­prise par un autre ro­man­cier et ap­prou­vée par un co­mi­té pré­si­dé par un troi­sième ro­man­cier ».

Les maîtres-es­pions bri­tan­niques se pre­naient pour les au­teurs d’un ro­man po­li­cier, parce que ce­la les confor­taient dans l’idée qu’ils maî­tri­saient par­fai­te­ment les ré­cits qu’ils ima­gi­naient. Ils ne maî­tri­saient rien, bien sûr. Ils au­ront juste la chance que Roenne et Küh­len­thal aient des in­ten­tions ca­chées qui coïn­ci­daient avec les in­té­rêts des Al­liés. Comme l’écrit l’his­to­rien du ren­sei­gne­ment Ralph Ben­nett, l’un des prin­cipes de base de l’ex­cen­trique maî­trees­pion Dud­ley Clarke (ce­lui qui ai­mait les tra­ves­tis­se­ments) était que « la dé­s­in­for­ma­tion ne peut réus­sir que si elle tire par­ti de craintes et d’es­poirs qui exis­tant dé­jà » 5. C’est pour­quoi les Bri­tan­niques choi­sissent de convaincre Hit­ler que les Al­liés s’in­té­ressent à la Grèce et aux Balkans – ils savent qu’Hit­ler pense ef­fec­ti­ve­ment que les Al­liés s’in­té­ressent à la Grèce et aux Balkans.

On est à ce stade dans une boucle lo­gique : Min­ce­meat conforte Hit­ler dans ses convic­tions, et ses ins­ti­ga­teurs jugent que l’opé­ra­tion a mar­ché parce qu’Hit­ler conti­nue­ra de croire ce qu’il croyait dé­jà. Com­ment sa­voir si les Al­le­mands n’au­raient pas de toute fa­çon dé­pla­cé cette Pan­zer­di­vi­sion dans le Pé­lo­pon­nèse ? Ben­nett est plus hon­nête : « Même s’il n’y avait pas eu cette dé­s­in­for­ma­tion, les Al­le­mands au­raient pris leurs pré­cau­tions dans les Balkans. » Ben­nett fait aus­si va­loir que ce que re­doutent avant tout les Al­le­mands à l’été 1943, c’est que les Ita­liens aban­donnent l’Axe. Un dé­bar­que­ment de sol­dats n’est pas grand-chose au re-

gard de la stra­té­gie glo­bale en Mé­di­ter­ra­née mé­ri­dio­nale. Min­ce­meat ou pas, écrit Ben­nett, les Al­le­mands « au­raient pro­ba­ble­ment re­fu­sé d’en­ga­ger plus de troupes en Si­cile pour ap­puyer la VIe ar­mée ita­lienne, par peur de les perdre suite à une éven­tuelle dé­fec­tion ita­lienne ». Peut-être le vé­ri­table ta­lent des maîtres-es­pions ne ré­side-t-il pas tant dans les his­toires qu’ils font ava­ler à leurs en­ne­mis pen­dant la guerre que dans celles qu’ils ra­content en­suite dans leurs Mé­moires.

Il n’est pas inu­tile de com­pa­rer la concep­tion des opé­ra­tions de dé­s­in­for­ma­tion des maîtres-es­pions bri­tan­niques avec celle de leur confrère amé­ri­cain d’après-guerre, James Je­sus An­gle­ton. An­gle­ton est à Londres pen­dant les an­nées 1940, et il y fait son ap­pren­tis­sage au­près de ceux qui ont ima­gi­né des stra­ta­gèmes comme Min­ce­meat. Il re­tourne en­suite à Wa­shing­ton et par­vient à se his­ser à la tête de la sec­tion du contre-es­pion­nage de la CIA du­rant la Guerre froide.

An­gle­ton n’a pas écrit de ro­mans po­li­ciers. On le sur­nomme « le Poète ». Il cor­res­pond avec des écri­vains comme Ez­ra Pound, T. S. Eliot et William Car­los Williams, et ne jure que par l’es­sai de William Emp­son « Sept types d’am­bi­guï­té » 6. Il a co­fon­dé à l’uni­ver­si­té Yale une re­vue lit­té­raire in­ti­tu­lée Fu­rio­so. Sa contri­bu­tion à l’es­pion­nage se­ra d’y ap­pli­quer le mo­dèle in­tel­lec­tuel de La Nou­velle Cri­tique, la­quelle, se­lon l’un des contri­bu­teurs de la re­vue, « re­pose sur le constat qu’il est pos­sible et lé­gi­time pour un poète de si­gni­fier deux choses dif­fé­rentes voire contra­dic­toires en même temps ». Là où les autres voyaient une ligne droite, James An­gle­ton ne voyait que tours et dé­tours. À ses yeux, l’es­pion­nage n’était pas un ré­cit qui pro­gres­sait vers une conclu­sion pré­dé­ter­mi­née, mais plu­tôt, d’après une for­mule d’Eliot qu’il ado­rait ci­ter, « une jungle de mi­roirs ».

An­gle­ton n’a pas tort. Les mys­ti­fi­ca­tions du monde du ren­sei­gne­ment ne sont pas de clas­siques ré­cits à sus­pense qui se dé­ploient à la dis­cré­tion du nar­ra­teur. Ce sont plu­tôt des poèmes sus­cep­tibles d’in­ter­pré­ta­tions mul­tiples. Küh­len­thal et Roenne, à qui Min­ce­meat était des­ti­né, contri­bue­ront tout au­tant au suc­cès du stra­ta­gème que ses concep­teurs. Un corps re­je­té sur le ri­vage est soit ce­la, soit un leurre. L’his­toire ra­con­tée par le va­let de chambre de l’am­bas­sa­deur est soit vé­ri­dique, soit trop belle pour être vraie. Min­ce­meat semble une preuve écla­tante de l’in­gé­nio­si­té des es­pions bri­tan­niques, mais n’ou­blions pas que, à peine quelques an­nées plus tard, le Se­cret In­tel­li­gence Ser­vice [SIS, an­cêtre du MI6] dé­cou­vri­ra avec stu­pé­fac­tion que Kim Philby, l’un de ses prin­ci­paux res­pon­sables, es­pion­nait de­puis des an­nées pour le compte des So­vié­tiques. Les mys­ti­fi­ca­teurs se re­trou­ve­ront mys­ti­fiés.

Mais si l’on ne peut pas dé­mê­ler le vrai du faux, com­ment diable gère-t-on un ser­vice de ren­sei­gne­ment ? Dans les an­nées 1960, An­gle­ton met la CIA sens des­sus des­sous pour dé­mas­quer des taupes du KGB, dont l’exis­tence ne fait pour lui au­cun doute. Consé­quence de cette chasse à la taupe, la CIA se re­trouve pa­ra­ly­sée au plus fort de la Guerre froide. Des of­fi­ciers du ren­sei­gne­ment par­fai­te­ment in­no­cents fe­ront l’ob­jet d’ac­cu­sa­tions in­fon­dées et d’en­quêtes. À terme, An­gle­ton lui-même se­ra soup­çon­né d’être une taupe so­vié­tique, au mo­tif que les dé­gâts in­fli­gés à la CIA par sa chasse aux taupes ima­gi­naires sont exac­te­ment le type de dé­gâts qu’une vé­ri­table taupe au­rait cher­ché à in­fli­ger à la CIA dans l’in­té­rêt des So­vié­tiques.

« En 1954, An­gle­ton sug­gère ce pal­lia­tif : que la CIA suive ce qui cor­res­pond en fait à deux ap­proches in­tel­lec­tuelles dif­fé­rentes », écrit le jour­na­liste amé­ri­cain Ed­ward Jay Ep­stein dans « Mys­ti­fi­ca­tion : la guerre in­vi­sible entre le KGB et la CIA » 7. « Les agents du contre-es­pion­nage lui pro­curent une vi­sion dif­fé­rente des choses. Là où la di­vi­sion so­vié­tique [de la CIA] en­vi­sa­ge­rait un di­plo­mate so­vié­tique comme can­di­dat éventuel au rôle de taupe de la CIA, le contre-es­pion­nage ver­rait en lui un agent de dé­s­in­for­ma­tion po­ten­tiel. Ce que les of­fi­ciers trai­tants consi­dèrent gé­né­ra­le­ment comme de l’in­for­ma­tion va­lable four­nie par des sources so­vié­tiques qui col­la­borent au pé­ril de leur vie, le contre-es­pion­nage y voit de la dé­s­in­for­ma­tion éma­nant de sources contrô­lées par le KGB. » Se­lon An­gle­ton, c’est une « dua­li­té né­ces­saire ». Tra­duc­tion : la vé­ri­table fonc­tion des es­pions est de rap­pe­ler à ceux qui les uti­lisent que l’in­for­ma­tion ve­nant d’es­pions n’est pas fiable. Si ce­la pa­raît trop com­pli­qué, il existe une so­lu­tion plus simple : la pro­chaine fois qu’une mal­lette échoue sur une plage, ne l’ou­vrez pas.

LE LIVRE

Opé­ra­tion Min­ce­meat. L’his­toire d’es­pion­nage qui chan­gea le cours de la Se­conde Guerre mon­diale, Ixelles Édi­tions, 2011, 384 p.

L’AU­TEUR

Né en 1963, Ben Ma­cin­tyre est his­to­rien et chro­ni­queur au quo­ti­dien bri­tan­nique

The Times. Il est l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages consa­crés au monde du ren­sei­gne­ment, dont une bio­gra­phie de Kim Philby, A Spy Among Friends: Kim Philby and the Great Be­trayal (Crown, 2014).

Le 10 juillet 1943, les forces al­liées dé­barquent en Si­cile. L’opé­ra­tion Min­ce­meat vi­sait à faire croire aux Al­le­mands que le dé­bar­que­ment au­rait lieu en Grèce et en Sar­daigne.

Les ef­fets per­son­nels du ma­jor William Mar­tin doivent être su­fi­sam­ment com­plets pour lais­ser pen­ser qu’il s’agit d’une vraie per­sonne. Les Al­le­mands tom­be­ront dans le pan­neau.

Le ca­davre, en état de dé­com­po­si­tion avan­cée, est ce­lui d’un d’homme vê­tu d’un trench-coat, d’un uni­forme et de go­dillots mi­li­taires.

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