DU DAN­GER DE SE METTRE LES ES­PIONS À DOS

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - JAY ELWES.

Le pou­voir politique et les ser­vices se­crets en­tre­tiennent sou­vent des rap­ports com­pli­qués. Les pre­miers n’hé­sitent pas à faire por­ter aux se­conds la res­pon­sa­bi­li­té de leurs échecs, et in­ver­se­ment. Mais ra­re­ment un di­ri­geant au­ra af­fi­ché au­tant de mé­pris que Do­nald Trump pour le ren­sei­gne­ment.

LE POU­VOIR POLITIQUE ET LES SER­VICES SE­CRETS EN­TRE­TIENNENT SOU­VENT DES RAP­PORTS COM­PLI­QUÉS. LES PRE­MIERS N’HÉ­SITENT PAS À FAIRE POR­TER AUX SE­CONDS LA RES­PON­SA­BI­LI­TÉ DE LEURS ÉCHECS, ET IN­VER­SE­MENT. MAIS RA­RE­MENT UN DI­RI­GEANT AU­RA AF­FI­CHÉ AU­TANT DE MÉ­PRIS QUE DO­NALD TRUMP POUR LE REN­SEI­GNE­MENT.

Le 13 dé­cembre 2003, John Nixon est conduit à l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal de Bag­dad. Il fait nuit. Il ar­rive ac­com­pa­gné d’un pe­tit groupe. Ils longent plu­sieurs bâ­ti­ments an­nexes avant d’at­teindre leur point d’ar­ri­vée, si­tué un peu à l’écart du bâ­ti­ment prin­ci­pal. Nixon des­cend du vé­hi­cule. « Nous étions là, à at­tendre, se sou­vient-il. Puis un mi­li­taire est ve­nu à notre ren­contre en nous a dit : “OK, c’est à vous.” C’est alors que nous sommes en­trés. »

Après avoir tra­ver­sé un grand hall, il s’ar­rête de­vant une porte. Quel­qu’un ouvre. « C’est alors que je l’ai vu, as­sis là, pour­suit Nixon. Je me rap­pelle que je n’ar­ri­vais pas à croire que c’était bien lui. Je m’at­ten­dais à le voir, mais c’était tout de même un sa­cré coup. Dans un coin de mon es­prit, je me di­sais : “On n’ar­ri­ve­ra ja­mais à le cho­per.” »

L’homme as­sis sur la chaise est Sad­dam Hus­sein. Les forces spé­ciales l’ont cap­tu­ré plus tôt dans la nuit près de Ti­krit, ville si­tuée à quelque 150 ki­lo­mètres au nordouest de Bag­dad. La traque de l’an­cien dic­ta­teur avait pris un tour fré­né­tique. La guerre tour­nait mal et le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, af­fo­lé, s’en était re­mis à son ins­tance a prio­ri la plus fiable : la CIA. Après cinq an­nées pas­sées à l’agence à tra­vailler sur l’Irak, John Nixon était de­ve­nu l’homme qui connais­sait le mieux Sad­dam – il a été ain­si le pre­mier of­fi­cier du ren­sei­gne­ment à l’in­ter­ro­ger. Le chef de l’État ira­kien était tou­te­fois connu pour avoir re­cours à des so­sies. Avant de le sou­mettre à tout in­ter­ro­ga­toire, Nixon de­vait donc s’as­su­rer que la per­sonne as­sise en face de lui était bien Sad­dam.

« J’étais à la re­cherche de cer­tains signes par­ti­cu­liers, m’a-t-il ex­pli­qué. Des ta­touages tri­baux et la ci­ca­trice lais­sée par une bles­sure par balle re­çue bien des an­nées au­pa­ra­vant. Mais, pour être hon­nête, à l’ins­tant même où je l’ai vu, il n’y avait plus au­cun doute dans mon es­prit. J’avais vi­sion­né des cen­taines d’heures de sé­quences vi­déo où ap­pa­rais­sait le gars. J’avais eu en per­ma­nence des pho­tos de lui sous les yeux. Et main­te­nant, il était as­sis là, à moins d’un mètre de moi. »

Quand on écoute John Nixon au­jourd’hui, dans les États-Unis de Do­nald Trump, on se de­mande qui pour­rait dé­sor­mais pro­cé­der à une iden­ti­fi­ca­tion aus­si cru­ciale, alors que le pou­voir politique a ces­sé de faire confiance à ses agents se­crets. En 2003, tout n’était pour­tant pas rose. La si­tua­tion en Irak était épou­van­table. Au mi­lieu du bain de sang des luttes in­ter­con­fes­sion­nelles, de l’hor­reur des des­truc­tions et des at­taques vi­sant les troupes de la coa­li­tion, on comp­ta une autre vic­time : la ré­pu­ta­tion des agences de ren­sei­gne­ment oc­ci­den­tales. En guise de jus­ti­fi­ca­tion (of­fi­cielle) pour sa guerre, la coa­li­tion avait pré­ten­du que Sad­dam était en pos­ses­sion d’un im­mense ar­se­nal d’armes chi­miques et bio­lo­giques, et que ce­lui-ci re­pré­sen­tait une me­nace im­mé­diate. Vi­ve­ment en­cou­ra­gées par les di­ri­geants po­li­tiques, des agences de ren­sei­gne­ment, par­mi les­quelles la CIA, avaient dé­fen­du cette thèse. À tort. Sad­dam ne pos­sé­dait pas de telles armes, et, à me­sure que ce fait de­ve­nait de plus en plus clair, les ar­gu­ments en fa­veur de l’in­va­sion de l’Irak ne te­naient plus.

D’où ve­nait donc ce ca­fouillage et qui en por­tait la res­pon­sa­bi­li­té ? Ro­bin But­ler, qui a di­ri­gé l’en­quête bri­tan­nique of­fi­cielle sur ce fias­co, a conclu que l’in­ter­pré­ta­tion des in­for­ma­tions

dis­po­nibles avait été « pous­sée à l’ex­trême li­mite ». On avait ac­cor­dé un poids ex­ces­sif aux don­nées four­nies par les es­pions. Un ré­su­mé plu­tôt juste, mais qui n’em­pêche pas po­li­tiques et es­pions de conti­nuer à se ren­voyer la balle.

Si la cap­ture de Sad­dam re­pré­sen­tait une cer­taine vic­toire, elle était loin de com­pen­ser le lou­pé ini­tial du ren­sei­gne­ment. Le contre­coup fut rude, et les ef­fets se font en­core sen­tir au­jourd’hui. Les es­pions et les po­li­tiques ne se fai­saient plus confiance, les uns s’abri­tant der­rière les ra­tages des autres afin de re­je­ter toute res­pon­sa­bi­li­té pour les af­fir­ma­tions ayant conduit au dé­clen­che­ment de la guerre. Cette ten­sion est dan­ge­reuse : les es­pions n’ap­pré­cient peut-être pas les po­li­tiques, mais ils ne peuvent rien faire sans eux ; les po­li­tiques peuvent bien se mé­fier des es­pions, mais les in­for­ma­tions four­nies par ces der­niers consti­tuent sou­vent la seule base per­met­tant de jus­ti­fier une politique ra­tion­nelle. Et puis, avant même qu’ils aient eu le temps de se ré­con­ci­lier, voi­ci qu’ar­rive le pré­sident Trump.

Ce der­nier a une pro­fonde aver­sion des agences de ren­sei­gne­ment et porte un ju­ge­ment am­bi­va­lent sur leur tra­vail. Comme il l’a ex­pli­qué sur la chaîne Fox News en dé­cembre 2016, il n’a pas l’in­ten­tion de se faire brie­fer au quo­ti­dien par les ser­vices de ren­sei­gne­ment, comme c’est l’usage pour les pré­si­dents des États-Unis : « Je suis quel­qu’un d’in­tel­li­gent, quoi. Je n’ai pas be­soin qu’on me dise les mêmes choses, avec les mêmes mots, tous les jours. »

Fin jan­vier 2017, les forces spé­ciales amé­ri­caines ont me­né un raid contre un camp dji­ha­diste au Yé­men. C’était la pre­mière opé­ra­tion spé­ciale de ce genre sous la pré­si­dence de Trump, et 30 per­sonnes, par­mi les­quelles des femmes, des en­fants et un sol­dat amé­ri­cain, y ont lais­sé la vie. Des res­pon­sables de l’ar­mée amé­ri­caine ont confié à l’agence Reu­ters que le com­man­do des Na­vy Seals avait pris d’as­saut un camp re­tran­ché d’Al-Qaï­da « pro­té­gé par des mines, des sni­pers et un ba­taillon plus im­por­tant qu’es­comp­té de dji­ha­distes lour­de­ment ar­més ». Trump avait don­né son feu vert au dé­clen­che­ment de l’opé­ra­tion « alors qu’il ne dis­po­sait pas de ren­sei­gne­ments suf­fi­sants, et que man­quaient un sou­tien ter­restre et des ren­forts adé­quats ».

Si Trump re­nâcle à ex­ploi­ter plei­ne­ment les ren­sei­gne­ments dont il dis­pose, sa ca­pa­ci­té à prendre de bonnes dé­ci­sions en se­ra di­mi­nuée. Il faut alors s’at­tendre à des ba­vures com­pa­rables à celle du Yé­men. Il est donc vi­tal que le pré­sident ré­ta­blisse des re­la­tions nor­males avec ses agences. S’il s’y re­fuse, ce­la au­ra des consé­quences non seule­ment pour les États-Unis, mais aus­si pour ses al­liés (le Royaume-Uni no­tam­ment) et, éven­tuel­le­ment, pour la sé­cu­ri­té mon­diale.

Les rap­ports entre le pou­voir et ses es­pions ont tou­jours été com­plexes. En 1986, Mi­chael Ho­ward, fon­da­teur du dé­par­te­ment d’études mi­li­taires au King’s Col­lege de Londres, écri­vait ce­ci : « On a tou­jours re­gar­dé les ac­ti­vi­tés des ser­vices de ren­sei­gne­ment et de sé­cu­ri­té du même oeil que les re­la­tions sexuelles entre conjoints. Tout le monde sait que ce­la existe et tout le monde s’en fé­li­cite, mais y faire al­lu­sion ora­le­ment, par écrit, ou po­ser des ques­tions à ce pro­pos est ju­gé in­con­ve­nant. » Der­rière la plai­san­te­rie se cache une réa­li­té sé­rieuse : le tra­vail de ren­sei­gne­ment im­plique que le gou­ver­ne­ment, sans fer­mer les yeux to­ta­le­ment, sache du moins battre des pau­pières quand il le faut.

« Ce qu’il faut sa­voir à pro­pos du ren­sei­gne­ment, c’est qu’il s’agit d’in­for­ma­tions confi­den­tielles que cer­taines per­sonnes ne veulent sur­tout pas que vous pos­sé­diez et fe­ront presque tout pour vous em­pê­cher de les ob­te­nir, ex­plique Da­vid Omand, l’an­cien di­rec­teur du Go­vern­ment Com­mu­ni­ca­tions Head­quar­ters (GCHQ), le ser­vice en charge des écoutes et in­ter­cep­tions élec­tro­niques au Royaume-Uni. Or, pour mettre la main sur ces in­for­ma­tions et bé­né­fi­cier du temps d’avance qu’elles vous donnent, vous de­vez gé­né­ra­le­ment les vo­ler. » De­puis l’époque des Tu­dors, en Grande-Bre­tagne et ailleurs, les mo­nar­chies et les gou­ver­ne­ments ont mis en place des or­ga­ni­sa­tions ayant pour mis­sion de ras­sem­bler ces in­for­ma­tions. « Ce­la a en­traî­né deux consé­quences in­évi­tables, ex­plique Omand. Tout d’abord, ce­la a fait naître un risque politique, car cette ac­ti­vi­té vous contraint d’em­ployer des mé­thodes que vous ne vou­lez pas voir se ré­pandre dans la société ci­vile et chez les gens or­di­naires. Deuxiè­me­ment, vous de­vez gar­der ces mé­thodes se­crètes. »

Voi­ci l’ori­gine de la ten­sion om­ni­pré­sente entre les di­ri­geants po­li­tiques et leurs agences de sé­cu­ri­té. Une ten­sion qui peut, dans cer­tains cas, se muer en hos­ti­li­té ou­verte. John Ed­gar Hoo­ver, le re­dou­table pre­mier di­rec­teur du FBI, ne ca­chait pas sa dé­tes­ta­tion de John Ken­ne­dy. Quant à Ri­chard Nixon, il haïs­sait tel­le­ment la CIA qu’il re­fu­sa de re­ce­voir de sa part le moindre brie­fing et dé­lé­gua à ses conseillers le soin de ren­con­trer les agents du ren­sei­gne­ment. L’an­cien Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique Ha­rold Wil­son ne fai­sait guère confiance au MI5 et au MI6, qu’il soup­çon­nait, sans doute à juste titre, d’oeu­vrer en cou­lisse pour sa­per son au­to­ri­té. Le fait que les re­la­tions entre les es­pions et le pou­voir soient em­preintes de sus­pi­cion n’est donc pas nou­veau.

Après le 11-Sep­tembre, les in­té­rêts de l’exé­cu­tif et ceux des agences de ren­sei­gne­ment ont briè­ve­ment coïn­ci­dé. La « guerre contre le ter­ro­risme » était lar­ge­ment tri­bu­taire du ren­sei­gne­ment sur les ré­seaux ter­ro­ristes et l’idéo­lo­gie dji­ha­diste. Le gou­ver­ne­ment et les es­pions se bat­taient dé­sor­mais côte à côte. Une pro­mis­cui­té qui de­vint bien­tôt ex­ces­sive.

George Te­net di­ri­geait la CIA au mo­ment des at­ten­tats du 11-Sep­tembre. « Il a fait plein de bonnes choses à l’agence, ra­conte John Nixon à pro­pos de son an­cien pa­tron. Mais une de ses er­reurs a été de créer une culture consis­tant à “sa­tis­faire le client”. » Les pa­rents de Te­net étaient des im­mi­grés grecs qui te­naient un di­ner à New York. Jeune homme, Te­net avait tra­vaillé dans le restaurant fa­mi­lial. « Je pense que George a di­ri­gé l’agence comme son père gé­rait son di­ner, ex­plique Nixon. Il fal­lait faire en sorte que le client soit tou­jours content. Faire en sorte qu’il vous ap­pré­cie et qu’il en re­de­mande. C’est exac­te­ment comme ce­la que George a me­né l’agence. C’est ain­si, se­lon moi, qu’a com­men­cé à se dé­ve­lop­per cette culture consis­tant à lais­ser le pré­sident choi­sir ce qu’il vou­lait sa­voir et à lui en don­ner des tonnes. Mal­heu­reu­se­ment, en fai­sant ça, nous avons ces­sé de lui don­ner ce qu’il avait be­soin de sa­voir. »

Les gou­ver­ne­ments amé­ri­cain et bri­tan­nique avaient be­soin de preuves de l’exis­tence d’armes de des­truc­tion

mas­sive en Irak, et les agents les leur ont donc four­nies. Alors que les conflits re­li­gieux s’in­ten­si­fiaient en Irak, George W. Bush a exi­gé la te­nue de réunions quo­ti­diennes avec des res­pon­sables du ren­sei­gne­ment. En par­ti­cu­lier du­rant la pé­riode pré­cé­dant le ren­for­ce­ment des ef­fec­tifs au sol, en 2007, quand cinq contin­gents sup­plé­men­taires, re­pré­sen­tant un to­tal de 20 000 hommes, furent en­voyés à Bag­dad et dans la pro­vince d’An­bar pour étouf­fer l’in­sur­rec­tion qui y fai­sait rage. Cette stra­té­gie contri­bua à apai­ser un peu la vio­lence, mais les re­la­tions entre l’exé­cu­tif et les es­pions en avaient pris un coup. « Je pla­çais de grands es­poirs en Bush, ra­conte Nixon. J’avais vo­té pour lui en me di­sant que ce se­rait bon pour l’agence, que nous fe­rions de grandes choses. Et, comme vous le sa­vez, ça a été une ca­tas­trophe ab­so­lue. »

Le fias­co des armes de des­truc­tion mas­sive est un cas de prise de risque politique pous­sé à la li­mite. Les Amé­ri­cains et les Bri­tan­niques ont tout mi­sé sur les armes de des­truc­tion mas­sive et ont per­du. Le contre­coup fut dé­vas­ta­teur pour les res­pon­sables. « Pen­dant des an­nées, nous avons été une sorte de pun­ching-ball sur le­quel les hommes po­li­tiques n’ar­rê­taient pas de co­gner, dit Nixon. Nous de­vions res­ter sa­ge­ment as­sis à en­cais­ser les coups. Les an­nées Bush et Oba­ma ont été très dures. »

À son ar­ri­vée à la Mai­son-Blanche, Oba­ma ac­crut la part prise par les forces spé­ciales amé­ri­caines et les drones dans le re­pé­rage et l’éli­mi­na­tion des cibles. En 2011, la li­qui­da­tion d’Ous­sa­ma Ben La­den fut un mo­ment de qua­si-ca­thar­sis pour les agences de ren­sei­gne­ment. Mais le sou­ve­nir des dé­boires ira­kiens conti­nuait de pol­luer les re­la­tions entre l’exé­cu­tif et les es­pions. Sur le dos­sier sy­rien, le défi pour la CIA ne te­nait pas sim­ple­ment à la com­plexi­té de la si­tua­tion, mais au flou qui ré­gnait du cô­té du pou­voir politique. Hilla­ry Clin­ton, alors se­cré­taire d’État, était d’avis qu’il fal­lait iden­ti­fier puis sou­te­nir un groupe d’in­sur­gés afin de lut­ter contre Ba­char al-As­sad – une opé­ra­tion qu’on au­rait confiée à la CIA. Mais le monde du ren­sei­gne­ment était di­vi­sé. Cer­tains vou­laient en être, tan­dis que d’autres, se sou­ve­nant de l’Irak, étaient plus ré­ti­cents. Du coup, c’était la pa­ra­ly­sie. Oba­ma n’est pas in­ter­ve­nu, et c’est la Rus­sie qui a pris les rênes de la guerre en Sy­rie.

« Je sais que plein de gens à l’agence sont vrai­ment écoeu­rées par Oba­ma et la ma­nière dont il a trai­té [la CIA], confie Nixon. Ce n’était pas aus­si pé­nible qu’avec les néo­con­ser­va­teurs, mais c’était une sorte de né­gli­gence mal­veillante » ré­vé­lant « à quel point l’agence avait per­du en in­fluence ».

Oba­ma a tou­te­fois fait preuve de dé­ter­mi­na­tion dans sa vo­lon­té de fer­mer les centres de dé­ten­tion très contro­ver­sés que la CIA avait mis en place du temps de George W. Bush, les fa­meuses pri­sons se­crètes. Les pri­son­niers y étaient dé­te­nus sans pro­cès, la Croix-Rouge n’avait pas ac­cès à eux et ils n’étaient pas trai­tés confor­mé­ment à la conven­tion de Ge­nève ; on les tor­tu­rait.

Ba­rack Oba­ma a fer­mé ces centres trois jours après sa prise de fonc­tions – mais Do­nald Trump a an­non­cé du­rant sa cam­pagne qu’il en­ten­dait les rou­vrir et ré­ta­blir l’usage du wa­ter­boar­ding, une tech­nique de tor­ture si­mu­lant la noyade. Il a aus­si an­non­cé qu’il en­ten­dait per-

mettre qu’on sou­mette les pri­son­niers à des trai­te­ments « bien pires ».

La ques­tion de la tor­ture sus­cite de­puis long­temps un vif émoi. En 2004, les images de dé­te­nus de la pri­son ira­kienne d’Abou Gh­raïb la tête en­ca­gou­lée, de­bout sur des caisses et des fils élec­triques at­ta­chés à l’ex­tré­mi­té des doigts (ce centre de dé­ten­tion était co­gé­ré par l’ar­mée amé­ri­caine et la CIA) sus­ci­tèrent l’in­di­gna­tion du monde en­tier face à ce qui ne tar­da pas à de­ve­nir l’em­blème de la « guerre contre la ter­reur » et du de­gré d’atro­ci­té qu’elle avait at­teint. La tor­ture fai­sait aus­si dé­bat au sein du monde du ren­sei­gne­ment. Que ce soit pour des rai­sons mo­rales ou pra­tiques, nombre d’agents étaient op­po­sés aux pri­sons se­crètes et aux actes qui y étaient per­pé­trés.

Mike Scheueur était du nombre ; cet an­cien agent de la CIA, qui avait di­ri­gé l’uni­té consa­crée à Ben La­den avant le 11-Sep­tembre, en était par la suite de­ve­nu le conseiller spé­cial. Der­niè­re­ment, son opi­nion sur le su­jet a évo­lué. Se­lon lui, les opé­ra­tions im­pli­quant drones et forces spé­ciales qui ont mon­tré leur ef­fi­ca­ci­té contre Al-Qaï­da en Af­gha­nis­tan, et dans les zones tri­bales fron­ta­lières du Pa­kis­tan, « ont net­te­ment aug­men­té le be­soin de ren­sei­gne­ments per­met­tant un ci­blage pré­cis ». Par consé­quent, m’a-t-il ex­pli­qué, « les ar­res­ta­tions et les in­ter­ro­ga­toires sont in­dis­pen­sables. De­puis qu’on a mis fin à ce pro­gramme de cap­tures et d’in­ter­ro­ga­toires, l’ac­qui­si­tion de ce type d’in­for­ma­tions ci­blées et dé­taillées est de­ve­nue rare ».

Quelle se­ra la pro­chaine étape ? C’est l’une des plus graves in­cer­ti­tudes qui pèsent sur la sé­cu­ri­té nationale amé­ri­caine. Cer­tains des res­pon­sables dé­si­gnés par Trump sont aus­si dé­sin­voltes que le pré­sident lui-même. Quand la Com­mis­sion du ren­sei­gne­ment du Sé­nat amé­ri­cain ren­dit pu­blic en 2014 son rap­port ac­ca­blant sur l’uti­li­sa­tion de la tor­ture pen­dant les guerres d’Af­gha­nis­tan et d’Irak, Mike Pom­peo, l’homme choi­si par Trump pour di­ri­ger la CIA, qua­li­fia ce do­cu­ment de « pe­tit jeu de la gauche ». En re­vanche, le mi­nistre de la Dé­fense, James Mat­tis, est op­po­sé à l’em­ploi de la tor­ture. De­puis, Trump a lais­sé en­tendre qu’il pour­rait se ran­ger à son avis.

En dé­pit de cette mince conces­sion, le pas­sé ré­cent pour­rait bien­tôt pas­ser pour un âge d’or com­pa­ré à l’ère Trump qui dé­bute. Loin de s’abri­ter der­rière les es­pions, le pré­sident leur cherche noise. La se­maine pré­cé­dant son in­ves­ti­ture, la ru­meur cou­rait que des agents russes étaient en pos­ses­sion d’in­for­ma­tions com­pro­met­tantes sur le pré­sident élu. Au lieu de s’en prendre aux Russes, Trump a ré­agi en ta­clant son propre camp. Il a ac­cu­sé les agences de ren­sei­gne­ment d’avoir lais­sé fui­ter des do­cu­ments nui­sibles à sa ré­pu­ta­tion pour le dis­cré­di­ter. « On vit dans l’Al­le­magne na­zie, ou quoi ? » s’est-il in­ter­ro­gé sur Twit­ter. À l’heure ac­tuelle, plu­sieurs ins­tances de la po­lice et du ren­sei­gne­ment conti­nuent d’en­quê­ter sur les liens entre Trump et la Rus­sie 1.

Quelques se­maines au­pa­ra­vant, le 6 jan­vier, le bu­reau du di­rec­teur du ren­sei­gne­ment na­tio­nal pu­bliait un rap­port sur les opé­ra­tions russes de pi­ra­tage in­for­ma­tique pen­dant l’élection pré­si­den­tielle. On pou­vait y lire ce­ci : « Pou­tine et le gou­ver­ne­ment russe es­pé­raient ac­croître au­tant que pos­sible les chances du pré­sident élu Trump d’ac­cé­der

au pou­voir en dis­cré­di­tant Hilla­ry Clin­ton et en dé­gra­dant pu­bli­que­ment son image par rap­port à celle de son ad­ver­saire. » Dans sa ri­poste, Trump a frap­pé fort en vi­sant le point faible du ren­sei­gne­ment : « Ce sont aus­si eux qui di­saient que Sad­dam Hus­sein avait des armes de des­truc­tion mas­sive. »

Le Conseil na­tio­nal amé­ri­cain du ren­sei­gne­ment a été fon­dé en 1979 pour ser­vir d’in­ter­mé­diaire entre les agences de ren­sei­gne­ment et les res­pon­sables po­li­tiques. De­puis 2014 et jus­qu’au 20 jan­vier der­nier, son pré­sident était Gre­go­ry Tre­ver­ton. « Il est dif­fi­cile de trou­ver la si­tua­tion ac­tuelle sa­tis­fai­sante du fait de la grande in­cer­ti­tude qui règne, ex­plique-t-il. Il y a beau­coup de grands pro­fes­sion­nels dans la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment, et ils sont prêts à tout faire pour un pré­sident, du mo­ment que c’est lé­gal. Alors se mettre à les agres­ser, à les dé­bi­ner, je trouve ça d’une stu­pi­di­té af­fli­geante. »

Tre­ver­ton ne son­geait pas ici seule­ment aux re­marques de Trump sur les armes de des­truc­tion mas­sive et l’Al­le­magne na­zie, mais aus­si au dis­cours pro­non­cé par le pré­sident au siège de la CIA à Lan­gley, en Vir­gi­nie, le len­de­main de son en­trée en fonc­tion. Trump a pris la pa­role de­vant le mur mé­mo­rial où sont gra­vées des étoiles re­pré­sen­tant cha­cun des agents de la CIA tués en mis­sion. Sur le mur op­po­sé, vers le­quel il était tour­né du­rant son al­lo­cu­tion, sont gra­vés ces mots : « Et vous connaî­trez la vé­ri­té, et la vé­ri­té vous ren­dra libres. »

2 Trump a sai­si l’oc­ca­sion pour dis­ser­ter sur l’am­pleur de la foule ve­nue as­sis­ter à son in­ves­ti­ture. Ce dis­cours est très mal pas­sé. John Bren­nan, le di­rec­teur de la CIA sur le dé­part, a fait sa­voir par com­mu­ni­qué qu’il était « très at­tris­té et en co­lère face au dé­plo­rable nu­mé­ro d’au­to­pro­mo­tion de Do­nald Trump de­vant le mé­mo­rial des hé­ros de l’Agence ».

Ce­la va faire des dé­gâts, m’a as­su­ré Tre­ver­ton. En plus, le peu d’es­time du pré­sident pour nos mis­sions ne peut qu’avoir un ef­fet né­ga­tif sur le re­cru­te­ment. » La baisse du mo­ral des troupes au sein du ren­sei­gne­ment amé­ri­cain se­rait à coup sûr ac­cueillie comme une bonne nou­velle par ses ad­ver­saires, no­tam­ment Vla­di­mir Pou­tine.

« Je n’ai pas sou­ve­nir d’un pré­sident nou­vel­le­ment élu qui té­moigne un tel mé­pris aux agences de ren­sei­gne­ment », confie Ka­rin von Hip­pel, an­cienne di­rec­trice de ca­bi­net du gé­né­ral John Al­len, l’émis­saire spé­cial du pré­sident des ÉtatsU­nis en charge de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale contre l’or­ga­ni­sa­tion État is­la­mique. « Les agences de ren­sei­gne­ment sont là pour ai­der les di­ri­geants po­li­tiques », ajoute celle qui est au­jourd’hui la di­rec­trice gé­né­rale de Ru­si, un think tank lon­do­nien spé­cia­li­sé dans les ques­tions de sé­cu­ri­té et de dé­fense. Elle aver­tit que les rap­ports pour­raient en­core se dé­té­rio­rer, sur­tout « si le mo­ral des agents se dé­grade ou s’ils pensent que le pré­sident prend des dé­ci­sions en fai­sant fi des in­for­ma­tions qu’ils lui four­nissent ».

Une autre dif­fi­cul­té tient au lan­gage de Trump. En jan­vier, il ré­pon­dait à son in­ter­vie­weur sur la chaîne ABC News : « J’ai par­lé il y a vingt-quatre heures à peine avec des gens au plus haut ni­veau du ren­sei­gne­ment, et je leur ai po­sé la ques­tion : “Est-ce que ça marche ? Estce que la tor­ture marche ?” Et ils m’ont ré­pon­du oui. Un oui ca­té­go­rique. » En te­nant ces pro­pos, Trump plonge ses es­pions dans une vé­ri­table jungle ju­ri­dique. George W. Bush avait au­to­ri­sé la pra­tique de la tor­ture dans les pri­sons se­crètes de la CIA mais n’avait ja­mais em­ployé le mot. Ce­la avait of­fert aux agents un sem­blant de cou­ver­ture mo­rale et ju­ri­dique : ils pou­vaient sou­te­nir qu’il s’agis­sait sim­ple­ment d’« in­ter­ro­ga­toires pous­sés ». En uti­li­sant le terme, Trump éva­cue toute forme d’am­bi­guï­té ju­ri­dique. S’il pour­suit sa dé­marche en rou­vrant les pri­sons se­crètes et en au­to­ri­sant le wa­ter­boar­ding, les in­ter­ro­ga­teurs de la CIA et ceux d’autres agences em­ploie­ront des tech­niques dont le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a ad­mis qu’elles re­le­vaient de la tor­ture. Les es­pions se­ront alors ju­ri­di­que­ment vul­né­rables. Ils savent aus­si qu’à Trump suc­cé­de­ra peut-être une ad­mi­nis­tra­tion d’un tout autre bord. Cer­taines per­sonnes pour­raient être in­quié­tées et il pour­rait y avoir un re­tour de bâ­ton politique. Les al­liés des États-Unis, le Royaume-Uni no­tam­ment, pour­raient aus­si se re­trou­ver dans l’in­ca­pa­ci­té de par­ti­ci­per à des opé­ra­tions im­pli­quant l’usage de la tor­ture ou d’autres pra­tiques, pour des rai­sons aus­si bien mo­rales que lé­gales. La Grande-Bre­tagne ne pour­rait pas uti­li­ser les ren­sei­gne­ments re­cueillis par le biais ces opé­ra­tions et hé­si­te­rait à ex­tra­der des sus­pects vers les États-Unis.

Pour les res­pon­sables du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique, Trump semble faire re­sur­gir ce que la « guerre contre le ter­ro­risme » avait de pire. Pau­line Ne­vil­leJones, an­cienne se­cré­taire d’État à la Sé­cu­ri­té et à la Lutte an­ti­ter­ro­riste et an­cienne pré­si­dente du Co­mi­té conjoint du ren­sei­gne­ment (JIC), m’a confié qu’elle ju­geait ces pro­pos de Trump « in­croya­ble­ment dé­vas­ta­teurs pour la ré­pu­ta­tion de ga­rant des droits de l’homme et d’au­to­ri­té mo­rale qu’ont les États-Unis ». De­puis le 11-Sep­tembre, les rap­ports entre les es­pions et le pou­voir politique ont pro­fon­dé­ment évo­lué, mais Trump re­pré­sente à cet égard un fac­teur de déstabilisation sans pré­cé­dent. Alors qu’Oba­ma avait ten­té de rompre avec les mé­thodes bru­tales de la « guerre contre le ter­ro­risme », Trump semble vou­loir les ré­ta­blir, tout en re­fu­sant d’écou­ter l’avis des ex­perts. Ses re­la­tions avec les ser­vices se­crets ne pou­vaient de toute fa­çon qu’être ora­geuses : les agences de ren­sei­gne­ment sont cen­sées dire aux di­ri­geants des vé­ri­tés désa­gréables, et Trump, comme cha­cun sait, en­tre­tient des rap­ports dif­fi­ciles avec la vé­ri­té. Mal­gré tout, elles doivent lui dire ce qu’elles savent. Et, même s’il écoute ce qu’elles lui disent, son pro­ver­bial manque de dis­cré­tion ne fe­ra-t-il pas hé­si­ter les agences à lui ré­vé­ler des se­crets, de peur qu’il ne les ré­vèle ? « Ab­so­lu­ment, ré­pond Ka­rin

3 von Hip­pel. C’est très juste, sur­tout s’il ré­vèle des in­for­ma­tions top se­cret. » Et d’ajou­ter : s« J’ignore s’il s’agit d’un mo­tif suf­fi­sant pour des­ti­tuer un pré­sident. Vous de­vriez de­man­der à un ju­riste. »

LE LIVRE

De­brie­fing the Pre­sident: The In­ter­ro­ga­tion of Sad­dam Hus­sein (Dé­brie­fer le pré­sident : l’in­ter­ro­ga­toire de Sad­dam Hus­sein), Blue Rea­der Press, 2016, 242 p.

L’AU­TEUR

An­cien ana­lyste de la CIA, John Nixon est consi­dé­ré comme l’un des meilleurs connais­seurs de l’Irak au sein de l’agence, où il a été re­cru­té en 1998, après avoir sou­te­nu une thèse de doc­to­rat sur Sad­dam Hus­sein.

Il a été le pre­mier à in­ter­ro­ger le dic­ta­teur ira­kien après sa cap­ture en dé­cembre 2003.

En route vers les fu­né­railles d’un sol­dat amé­ri­cain tué dans un raid au Yé­men en jan­vier der­nier. Do­nald Trump avait don­né son feu vert à l’opé­ra­tion sans dis­po­ser de ren­sei­gne­ments suf­fi­sants.

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