DE L’« HOMINTERN » AU KOMINTERN

Connu pour ses frasques, le Bri­tan­nique Guy Bur­gess était aus­si un es­pion ef­fi­cace au ser­vice des So­vié­tiques. Son ap­par­te­nance à une classe de pri­vi­lé­giés à qui toutes les ex­cen­tri­ci­tés, y com­pris les plus in­avouables, étaient per­mises s’est ré­vé­lée la m

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - IAN BURUMA.

Connu pour ses frasques, le Bri­tan­nique Guy Bur­gess était aus­si un es­pion ef­fi­cace au ser­vice des So­vié­tiques. Son ap­par­te­nance à une classe de pri­vi­lé­giés à qui toutes les ex­cen­tri­ci­tés, y com­pris les plus in­avouables, étaient per­mises s’est ré­vé­lée la meilleure cou­ver­ture dont pou­vait rê­ver un agent se­cret.

Une des sin­gu­la­ri­tés de Guy Bur­gess, le plus pit­to­resque de ceux que l’on sur­nomme « les es­pions de Cam­bridge », est que, même com­plè­te­ment dé­pe­naillé, avec ses cos­tumes frois­sés cou­verts de taches de nour­ri­ture et son ha­leine char­gée d’ail et d’al­cool, il te­nait à mettre sa cra­vate d’an­cien d’Eton. Il l’ar­bo­rait dans les ma­ni­fes­ta­tions étu­diantes à Cam­bridge ; lors­qu’il était haut fonc­tion­naire et di­rec­teur des pro­grammes à la BBC, et qu’il écu­mait pen­dant son temps libre les bars et les toi­lettes pu­bliques de Londres en quête d’aven­tures sexuelles ; et même avec les ca­ma­rades à Mos­cou après son exil en 1951. C’est une sin­gu­la­ri­té parce que les an­ciens élèves du col­lège pri­vé le plus hup­pé d’An­gle­terre ne font nor­ma­le­ment pas état de leur sta­tut. La su­pé­rio­ri­té des Old Eto­nians va de soi ; on sait qui est qui. En un mot, por­ter la cra­vate noire et bleu clair des OE, ça ne se fait pas.

Af­fi­cher ain­si sa cra­vate d’école avait même quelque chose de car­ré­ment vul­gaire. Et beau­coup de ceux qui dé­tes­taient Bur­gess lui re­pro­chaient de ne pas être un vrai gent­le­man, bien qu’il eût fré­quen­té l’école de Lo­ckers Park et le col­lège d’Eton, et qu’il fût membre des clubs les plus chics de Londres. En 1940, le jour­na­liste amé­ri­cain Jo­seph Al­sop avait été cho­qué de consta­ter que Bur­gess ne por­tait pas de chaus­settes lors­qu’il l’avait ren­con­tré à l’am­bas­sade du Royaume-Uni à Wa­shing­ton. Et, quand le Fo­rei­gn Of­fice avait dé­ci­dé – étran­ge­ment, vu sa ré­pu­ta­tion d’an­ti­amé­ri­cain opu­lent, dé­braillé et im­pru­dent – de l’af­fec­ter à l’am­bas­sade à Wa­shing­ton après guerre, un di­plo­mate bri­tan­nique s’était in­sur­gé : « On ne peut pas avoir ce type-là. Il a des ongles dé­goû­tants. » Mau­rice Brown, le di­rec­teur du Wadham Col­lege d’Ox­ford, for­mu­lait les choses de fa­çon plus ima­gée : « De la merde sous les ongles et du fro­mage de bite der­rière les oreilles. » 1

Et pour­tant, la car­rière de Bur­gess, taupe so­vié­tique au sein de l’es­ta­blish­ment bri­tan­nique, est sou­vent per­çue comme un la­men­table té­moi­gnage des pri­vi­lèges de classe. Bur­gess, tout comme ses ca­ma­rades es­pions Kim Philby, Anthony Blunt et Do­nald Ma­clean, n’avait pra­ti­que­ment pas été éva­lué avant de se faire re­cru­ter à des postes sen­sibles, mal­gré de nom­breux pré­cé­dents de com­por­te­ment at­ter­rant, un pas­sé d’étu­diant com­mu­niste et plu­sieurs cir­cons­tances où, ivre, il s’était van­té d’être un es­pion so­vié­tique. Les bonnes re­la­tions, un pe­tit mot dis­cret dans la bonne oreille, beau­coup de charme quand né­ces­saire : voi­là qui suf­fi­sait à pro­té­ger même le très louche Bur­gess d’une en­quête un peu plus pous­sée.

On s’est beau­coup de­man­dé pour­quoi les es­pions de Cam­bridge, tous fils de bonne fa­mille, s’étaient lan­cés dans l’es­pion­nage au pro­fit des So­vié­tiques. La ques­tion a en­gen­dré une pe­tite in­dus­trie lit­té­raire. Quand Bur­gess ha­bi­tait à Mos­cou, pen­dant ses der­nières an­nées, il di­sait que ce qui lui man­quait le plus c’étaient les ra­gots de Londres. Tous les ré­cits concer­nant les es­pions de Cam­bridge sont truf­fés de ra­gots sur la haute société ou les bas-fonds, d’où la fas­ci­na­tion per­ma­nente qu’ils exercent en Grande-Bre­tagne.

Sur Philby, beau­coup de livres ont pa­ru au fil des ans [lire « Kim Philby, l’ami in­fi­dèle », p. 52]. Sur Do­nald Ma­clean, il existe au moins une bio­gra­phie, et sur Anthony Blunt, une ex­cel­lente étude 2. Et voi­ci que sou­dain pa­raissent, plu­tôt sur

le tard, deux bio­gra­phies de Guy Bur­gess, où l’on re­trouve les mêmes ju­teuses anec­dotes. Les au­teurs de « Guy Bur­gess, l’es­pion qui connais­sait tout le monde » ont dé­ni­ché un peu plus de choses dans les ar­chives, mais, pour qui­conque n’est pas un ob­sé­dé de la ques­tion, un seul des ou­vrages de­vrait suf­fire.

À l’ins­tar d’An­drew Low­nie, au­teur de « L’An­glais de Sta­line » 3, je crois moi aus­si qu’Eton a sans doute beau­coup pe­sé dans la dé­ci­sion de Bur­gess de de­ve­nir es­pion – non que l’école soit un nid de traîtres, mais parce qu’on y ins­tille un sen­ti­ment de pri­vi­lège qui peut gâ­ter le ca­rac­tère de cer­tains pour le res­tant de leur vie. Dans son ré­cit pour par­tie au­to­bio­gra­phique, « En­ne­mis des pro­messes », Cy­ril Con­nol­ly, qui était à Eton avant Bur­gess, a par­fai­te­ment dé­crit les dif­fé­rentes hié­rar­chies en vi­gueur à l’école. Il for­mule la théo­rie sui­vante : « Les ex­pé­riences faites par les gar­çons dans les grandes écoles pri­vées, leurs joies et leurs dé­cep­tions sont si in­tenses qu’elles do­minent leur vie en­tière. Les lau­riers ob­te­nus tôt pèsent comme du plomb, et je peux dire de bien des gar­çons que j’ai connus à Eton que leur vie s’est ache­vée là » 4.

Le sum­mum de la réus­site à Eton était d’être co­op­té dans un cercle d’élite, le Pop. Ceux qui de­ve­naient membres de cette illustre société pou­vaient sno­ber les autres gar­çons, por­ter des gi­lets mul­ti­co­lores et mar­cher bras des­sus bras des­sous. Une fois cette al­ti­tude ver­ti­gi­neuse at­teinte, tout le reste pa­rais­sait for­cé­ment dé­ce­vant. Cy­ril Con­nol­ly y fut ac­cep­té parce qu’il était plein d’es­prit. Guy Bur­gess au­rait déses­pé­ré­ment vou­lu en être, mais sans suc­cès. C’était certes un étu­diant in­tel­li­gent, ad­mi­ré pour sa conver­sa­tion brillante agré­men­tée d’imi­ta­tions très drôles et qui était dé­jà im­pré­gné d’idées bol­che­vistes. Mais un de ses contem­po­rains à Eton se sou­vient : « Quand il s’est agi de faire en­trer Guy au Pop, j’ai dé­cou­vert à ma grande sur­prise com­bien il était im­po­pu­laire. Les gens ne l’ai­maient pas, c’est tout. »

Bur­gess avait dû en être du­re­ment af­fec­té. Par la suite, il s’est ef­for­cé de de­ve­nir membre de tous les clubs très fer­més qu’il ren­con­trait sur son che­min. Il s’était mis en tête de connaître tous les gens qui comp­taient, de Vic­tor Roth­schild à Wins­ton Chur­chill ; et quand il ne les connais­sait pas, il fai­sait sem­blant. Lors­qu’il était étu­diant au Tri­ni­ty Col­lege, à Cam­bridge, il était de­ve­nu membre de très dis­tin­gué Pitt Club et re­cher­chait la société des an­ciens d’Eton. Mais, là en­core, ce n’était pas fa­cile. D’après un autre an­cien d’Eton, de­ve­nu comme Bur­gess étu­diant à Cam­bridge, ce der­nier était te­nu à l’écart par ses pairs qui, pour la plu­part, le pre­naient pour « un pe­tit mer­deux va­ni­teux sur le­quel on ne pou­vait ja­mais comp­ter ».

Mais tout le monde ne le voyait pas comme ça. Bur­gess avait réus­si mal­gré tout à de­ve­nir membre d’une société se­crète étu­diante ap­pe­lée Les Apôtres. Il avait été co­op­té par l’his­to­rien d’art Anthony Blunt, autre brillant pro­duit des écoles pri­vées aux idées de gauche. Blunt, dont on a dit qu’il avait été l’amant de Bur­gess, « s’était lais­sé fas­ci­ner par la vi­va­ci­té et la qua­li­té de son es­prit et la mul­ti­pli­ci­té de ses centres d’in­té­rêt ». Par­mi les

an­ciens membres des Apôtres, que l’on ap­pe­lait « anges », fi­gu­raient l’écri­vain E. M. Fors­ter et l’éco­no­miste John May­nard Keynes. Des ri­tuels éso­té­riques, un jar­gon par­ti­cu­lier, un dis­cours phi­lo­so­phique éla­bo­ré, tout ce­la don­nait aux Apôtres le sen­ti­ment d’ap­par­te­nir à une fra­ter­ni­té d’élite pla­nant bien au-des­sus du com­mun. La phi­lo­so­phie qui y pré­va­lait au dé­but des an­nées 1930 était celle du groupe de Bloom­sbu­ry : ou­ver­ture sexuelle, ami­tié, goût du beau. L’ho­mo­sexua­li­té, qui était en­core un dé­lit pé­nal, était non seule­ment to­lé­rée mais aus­si culti­vée comme une forme d’amour bien supérieure à la vul­gaire re­pro­duc­tion bour­geoise.

« Il n’y a sans doute rien d’éton­nant à ce que les Apôtres se soient mon­trés si per­méables aux idées com­mu­nistes », écrit Low­nie. Il est vrai que Bur­gess et Blunt y avaient fait en­trer des sym­pa­thi­sants. Et il semble avé­ré que les ser­vices se­crets so­vié­tiques pri­vi­lé­giaient le re­cru­te­ment d’ho­mo­sexuels en Grande-Bre­tagne, parce que ceux-ci de­vaient par né­ces­si­té cons­ti­tuer des ré­seaux très étanches. Mais il est un peu exa­gé­ré de dire que l’« Homintern » (un terme at­tri­bué à Mau­rice Bo­wra, di­rec­teur du Wadham Col­lege d’Ox­ford de 1938 à 1970) était pour les Bri­tan­niques la voie d’ac­cès au Komintern. La plu­part des es­pions n’étaient pas ho­mo­sexuels. Et Bur­gess, quant à lui, n’a ja­mais fait mys­tère de sa sexua­li­té, bien au contraire.

D’ailleurs, tout ce­la ne pré­oc­cu­pait pas vrai­ment les su­pé­rieurs bri­tan­niques de Bur­gess, qui avaient sou­vent fré­quen­té la même école ou la même uni­ver­si­té que lui. Brian Ur­qu­hart, fonc­tion­naire de haut rang à l’ONU, s’était plaint une fois que Bur­gess soit ar­ri­vé à une confé­rence des Na­tions unies à Pa­ris « soûl, lour­de­ment far­dé et pou­dré pour une nuit de dé­bauche », et sir Alexan­der Ca­do­gan (an­cien d’Eton et d’Ox­ford) avait ré­pli­qué que le Fo­rei­gn Of­fice avait pour ha­bi­tude de to­lé­rer « l’ex­cen­tri­ci­té in­of­fen­sive ».

L’his­to­rien Steve Run­ci­man, qui avait été l’ami de Bur­gess à Cam­bridge, trou­vait que « le com­mu­nisme ne lui al­lait pas, mais que per­sonne ne pre­nait ça très au sé­rieux ». Il est en ef­fet ten­tant de sou­ses­ti­mer l’at­trait de l’idéo­lo­gie mar­xiste pour les hommes de la gé­né­ra­tion de Bur­gess. La Grande Dé­pres­sion et la faible ré­ac­tion des gou­ver­ne­ments oc­ci­den­taux à la mon­tée du fas­cisme avaient sé­rieu­se­ment en­ta­mé la confiance dans le ca­pi­ta­lisme et la dé­mo­cra­tie li­bé­rale. La bru­ta­li­té de Sta­line et de ses purges ne sem­blait en re­vanche pas avoir ému les es­pions de Cam­bridge. Go­ronwy Rees, un con­tem­po­rain de Bur­gess à l’uni­ver­si­té, que ce­lui-ci avait es­sayé de re­cru­ter sans suc­cès, dit de lui que « c’était comme si son com­mu­nisme for­mait un sys­tème in­tel­lec­tuel clos, qui n’avait rien à voir avec ce qui se pas­sait réel­le­ment dans la mère pa­trie so­cia­liste ». Le com­mu­nisme était consi­dé­ré comme le seul vé­ri­table an­ti­dote au fas­cisme. La culpa­bi­li­té de classe peut aus­si avoir joué son rôle. Comme

l’écrivent Pur­vis et Hul­bert, « le com­mu­nisme pa­rais­sait la ré­ponse adé­quate à ceux qui étaient per­dus et pro­cu­rait aux jeunes idéa­listes de mi­lieu ai­sé une forme de ré­mis­sion des pé­chés éco­no­miques de leurs fa­milles ».

Le mar­xisme alors était dans l’air, sur­tout à Cam­bridge. Être d’ex­trême gauche per­met­tait aus­si à des jeunes gens à l’âme noble de se dis­tin­guer du lot et de se don­ner bonne conscience, une sou­ve­raine fa­çon d’épa­ter le bour­geois. La gé­né­ra­tion pré­cé­dente d’es­thètes et de bright young things avait ré­agi aux hor­reurs de la 5 Pre­mière Guerre mon­diale en af­fec­tant des fa­çons dé­li­bé­ré­ment dé­ca­dentes et fri­voles. Bur­gess n’était pas in­sen­sible à ces plai­sirs. Il suf­fit de le voir en cu­lotte de cuir ba­va­roise à Salz­bourg en 1937, se fai­sant cour­ser au­tour de la table par Brian Ho­ward, le plus dis­so­lu des es­thètes, avec une cra­vache mauve. Un ca­ma­rade com­mu­niste de Tri­ni­ty Col­lege, le ma­gni­fi­que­ment nom­mé Fran­cis Ho­vell-Thur­low-Cum­ming-Bruce, ob­serve que Bur­gess « ai­mait cas­ser les choses ; il était très ir­res­pon­sable ». Mais il était drôle aus­si, « une sorte de bouf­fon de cour ». Son cu­rieux manque de ra­cines et son ab­sence de prin­cipes, ain­si que son éner­gie phy­sique et in­tel­lec­tuelle dé­bor­dante fai­saient que Bur­gess avait « be­soin de s’in­ves­tir dans quelque chose ».

Son en­ga­ge­ment com­mu­niste lui a don­né un an­crage mo­ral, une rai­son de vivre, tan­dis qu’il tra­quait les gens de la haute sur leur propre ter­rain, sé­dui­sait des ca­mion­neurs et des scouts par di­zaines et se soû­lait ré­gu­liè­re­ment à mort. Ce­lui qui avait re­cru­té Bur­gess au NKVD – l’an­cêtre du KGB – dans les an­nées 1930, un agent au­tri­chien du Komintern du nom d’Ar­nold Deutsch, « Ot­to » pour ses contacts, com­pre­nait bien ses as­pi­ra­tions. Dans le por­trait psy­cho­lo­gique qu’il fit de Bur­gess et que cite Low­nie, il écrit : « Bur­gess est de­ve­nu [ho­mo­sexuel] à Eton, où il a gran­di dans un cli­mat de cy­nisme, d’opu­lence, d’hy­po­cri­sie et de su­per­fi­cia­li­té. Comme il est très in­tel­li­gent et culti­vé, le Par­ti a été son sau­veur. Il lui a sur­tout don­né la pos­si­bi­li­té de sa­tis­faire ses exi­gences in­tel­lec­tuelles. »

Voi­là qui sonne juste ; mais on pour­rait en dire au­tant de beau­coup de jeunes gens de bonne fa­mille de l’âge de Bur­gess, ho­mo­sexuels ou non. Or très peu d’entre eux sont de­ve­nus des agents de Sta­line. Deutsch, ne se ré­fé­rant cette fois pas qu’au seul Bur­gess, avance une ex­pli­ca­tion plau­sible. Il cite trois ca­rac­té­ris­tiques d’un bon es­pion : res­sen­ti­ment de classe, amour du se­cret et be­soin d’ap­par­te­nance. Bur­gess semble rem­plir ces trois cri­tères : c’était un out­si­der sou­cieux d’in­té­gra­tion, quel­qu’un qui se pré­va­lait de ses ori­gines so­ciales tout en es­sayant de je­ter à bas l’es­ta­blish­ment qui lui pro­cu­rait son sta­tut. Low­nie écrit en­core : « On n’a pas en­vie de tra­hir quand on sent qu’on est à sa place. Tout est re­la­tif, mais Bur­gess n’a ja­mais eu le sen­ti­ment d’être à sa place. À Lo­ckers Park, les pères de fa­mille pa­rais­saient plus dis­tin­gués ; à Eton, son échec à in­té­grer le Pop l’avait beau­coup af­fec­té ; à Cam­bridge, les Eto­niens le sno­baient ; au Fo­rei­gn Of­fice, on ne le pre­nait pas au sé­rieux au­tant qu’il l’au­rait sou­hai­té. Ces of­fenses mi­neures se sont muées en une grande ran­coeur, et la tra­hi­son consti­tuait une re­vanche fa­cile. L’es­pion­nage était une forme de ré­volte so­ciale, une autre fa­çon de s’af­fir­mer. »

John le Car­ré, lui-même un temps es­pion bri­tan­nique [lire « Ne croyez pas un mot de ce que je vous ra­conte », p. 64], a dé­crit le ser­vice se­cret comme une sorte de franc-ma­çon­ne­rie, un club très fer­mé de so­li­taires 6. On peut consi­dé­rer le ré­seau d’es­pions de Cam­bridge comme le plus fer­mé et le plus se­cret de tous les clubs.

D’autres cé­lèbres mar­gi­naux bri­tan­niques qui s’en pre­naient aux classes su­pé­rieures aux­quelles ils rê­vaient d’ap­par­te­nir ve­naient du même mi­lieu. Da­vid Ir­ving, l’his­to­rien né­ga­tion­niste, avait un père du même grade que ce­lui de Bur­gess dans la Royal Na­vy. La Na­vy est évi­dem­ment une ins­ti­tu­tion très stra­ti­fiée au sein d’une société elle-même très stra­ti­fiée. Un com­man­dant est un of­fi­cier, mais pas un of­fi­cier gé­né­ral. En termes ci­vils, on au­rait pro­ba­ble­ment clas­sé la fa­mille dans la « pe­tite grande bour­geoi­sie », pour re­prendre les termes de George Or­well, qui était à Eton avec Cy­ril Con­nol­ly. C’est une strate so­ciale à la­quelle il ne fait pas bon ap­par­te­nir : ses membres ne sont pas as­sez dis­tin­gués pour être ac­cep­tés par la haute société et re­doutent tou­jours d’être dé­clas­sés. Il peut en dé­cou­ler un sno­bisme dé­fen­sif ou un dé­sir de sa­per la société qui crée cette in­sé­cu­ri­té en adop­tant des idées ré­vo­lu­tion­naires. Ou les deux à la fois.

Quoi qu’il en soit, du fait de leur éducation, des ex­cen­triques comme Bur­gess ou Philby étaient par­fai­te­ment bien pla­cés pour in­fil­trer l’es­ta­blish­ment bri­tan­nique, car ils pou­vaient fa­ci­le­ment s’en pré­tendre des membres à part en­tière. Bur­gess jouait sur les deux ta­bleaux : dé­jeu­ners à Chart­well avec Chur­chill, verres au White’s ou au Re­form, nuits blanches au Gar­goyle avec Ha­rold Ni­col­son et Laurence Oli­vier, une Rolls à dis­po­si­tion, et tout ça sans ja­mais ces­ser d’oeu­vrer pour la ré­vo­lu­tion com­mu­niste.

Après avoir in­té­gré la BBC en 1936, Bur­gess avait été re­cru­té par un of­fi­cier du MI6 du nom de Da­vid Foot­man pour sur­veiller les ac­ti­vi­tés com­mu­nistes à l’in­té­rieur de la BBC et dans les uni­ver­si­tés. Il avait même été in­ci­té à étu­dier la théo­rie mar­xiste afin de cré­di­bi­li­ser ses sym­pa­thies com­mu­nistes. En pa­ral­lèle, Bur­gess fai­sait re­mon­ter à ses vrais maîtres à Mos­cou les in­for­ma­tions se­crètes qu’il ob­te­nait de Foot­man. Foot­man ne s’était ja­mais ren­du compte de quoi que ce soit, à cause de « ses oeillères so­ciales » comme l’ex­pli­qua Bur­gess à ses contacts so­vié­tiques. Les gens comme lui étaient « au-des­sus de tout soup­çon ».

On consi­dère gé­né­ra­le­ment que des hommes po­sés comme Philby ou Blunt ont été de meilleurs es­pions que l’ex­cen­trique Bur­gess. Mais les bio­graphes de ce­lui-ci ne sont pas de cet avis. En 1938, Bur­gess avait été le pre­mier des es­pions de Cam­bridge à dé­cro­cher un em­ploi à plein temps dans les ser­vices se­crets bri­tan­niques. Après avoir dé­mis­sion­né de la BBC, il était en­tré à la sec­tion D du MI6, res­pon­sable des opé­ra­tions clan­des­tines de pro­pa­gande an­ti­na­zie à l’étran­ger. Et c’est Bur­gess qui a ai­dé Philby à in­té­grer le MI6 peu après. On ne connaît pas le dé­tail des in­for­ma­tions que Bur­gess a com­mu­ni­quées aux So­vié­tiques. Mais il était au MI6 à un mo­ment

sen­sible, quand le Royaume-Uni étu­diait les op­tions d’al­liance contre l’Al­le­magne na­zie. Bur­gess avait fait sa­voir aux Russes que son pays pen­sait pou­voir vaincre Hit­ler sans l’aide de Sta­line ; en août 1939, l’URSS si­gna un pacte de non-agres­sion avec l’Al­le­magne.

Cette même an­née, Blunt s’était vu ex­clure d’une for­ma­tion à l’es­pion­nage en rai­son de ses sym­pa­thies com­mu­nistes du temps de Cam­bridge. Mais, à tra­vers ses re­la­tions, Bur­gess avait pu fa­ci­li­ter la ré­af­fec­ta­tion de son ami au MI5, le ser­vice du ren­sei­gne­ment in­té­rieur. En 1943, Bur­gess s’était en­core vu pro­po­ser une mis­sion très sen­sible, à la di­rec­tion de l’in­for­ma­tion du Fo­rei­gn Of­fice, où il avait ac­cès aux câbles di­plo­ma­tiques et à des do­cu­ments se­crets qu’il com­mu­ni­quait à Mos­cou. Mais, si les es­pions de Cam­bridge étaient au-des­sus de tout soup­çon à Londres, il n’en al­lait pas de même à Mos­cou. Ils trans­met­taient tel­le­ment de do­cu­ments au NKVD que les Russes les avaient d’abord soup­çon­nés d’être des agents doubles. Ils ne pou­vaient se ré­soudre à croire que les Bri­tan­niques soient naïfs au point de lais­ser tant de sym­pa­thi­sants no­toires du com­mu­nisme s’in­fil­trer au coeur du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique.

Se­lon son of­fi­cier trai­tant so­vié­tique d’après-guerre, Bur­gess était en fait un es­pion ex­tra­or­di­nai­re­ment ef­fi­cace. Bur­gess, dit Iou­ri Mo­dine, « était d’une ponc­tua­li­té exem­plaire, pre­nait toutes les pré­cau­tions re­quises et a don­né des preuves in­nom­brables de son ex­cel­lente mé­moire ». Cô­té bri­tan­nique en re­vanche, la conduite de Bur­gess était sou­vent dé­plo­rable. Il ar­ri­vait fré­quem­ment tard au bu­reau ou pas du tout. Il tra­fi­quait ses notes de frais. Il se soû­lait ou­tra­geu­se­ment. Il in­sul­tait les gens sans rai­son. Il se van­tait dans les bars d’être un es­pion. En­core une rai­son des pré­ven­tions so­vié­tiques : com­ment diable les Bri­tan­niques pou­vaient-ils to­lé­rer un tel in­di­vi­du ?

En vé­ri­té, ils ne l’ont pas tou­jours to­lé­ré. Il a été ren­voyé de sa sec­tion du Fo­rei­gn Of­fice juste après la guerre parce que, se­lon un de ses col­lègues, « il était flem­mard, dé­sin­volte, tou­jours en re­tard et né­gli­gé ». Les gens du MI6 ont vou­lu se dé­bar­ras­ser de lui à cause de ses im­pru­dences. Et on l’a rap­pe­lé à Londres alors qu’il était à l’am­bas­sade à Wa­shing­ton parce qu’il s’était li­vré en état d’ivresse à des dia­tribes contre les Amé­ri­cains et avait aga­cé des contacts im­por­tants. Mais il a tou­jours réus­si à re­tom­ber sur ses pieds, grâce à la bien­veillance de quelque pro­tec­teur haut pla­cé, et on ne l’a ja­mais soup­çon­né d’es­pion­nage.

Les au­teurs de « L’es­pion qui connais­sait tout le monde » en ont conclu que Bur­gess uti­li­sait ces im­pru­dences comme un ex­cellent écran de fu­mée. Un ivrogne dé­braillé qui éruc­tait de la pro­pa­gande so­vié­tique en pu­blic ne pou­vait évi­dem­ment pas être un es­pion des Russes. En se ca­chant en pleine lu­mière, Bur­gess a peut-être réus­si un tour de force. Mais, si c’est exact, pour­quoi a-t-il conti­nué à se conduire exac­te­ment de la même fa­çon à Mos­cou ? Ne faut-il pas plu­tôt croire que son ivro­gne­rie bouf­fonne et sa sexua­li­té té­mé­raire étaient des ma­ni­fes­ta­tions de son os­ten­ta­toire et dé­sin­volte sen­ti­ment de su­pé­rio­ri­té ? Pour­quoi n’irait-il pas à un cock­tail d’am­bas­sade sans chaus­settes, ou n’en­lè­ve­rait-il pas sa che­mise en plein dî­ner, ou ne se fe­rait-il pas ac­com­pa­gner d’un gi­ton à une réunion de no­tables ? Qu’ils aillent se faire foutre !

On trouve pour­tant chez Bur­gess un noyau dur idéo­lo­gique qui en fait plus qu’un re­né­gat dé­bau­ché. Son mar­xisme était peut-être un peu abs­trait. Et ses contacts ef­fec­tifs avec des membres de la classe ou­vrière sem­blaient se li­mi­ter à cou­cher avec eux. Pour au­tant qu’il ait idéa­li­sé le sys­tème so­vié­tique, la Rus­sie, quand il y avait été pour la pre­mière fois en 1934, l’avait lais­sé froid, et lui était de­ve­nue car­ré­ment odieuse lors­qu’il avait été for­cé d’y vivre. Mais le mar­xisme lui conve­nait, parce que Bur­gess croyait aux forces im­pa­rables de l’his­toire et qu’il avait une vi­sion dé­pas­sion­née du pou­voir. Ayant gran­di au cré­pus­cule de l’Em­pire bri­tan­nique, il avait bien conscience que la puissance an­glaise dé­cli­nait, et, comme tant de com­pa­triotes de sa gé­né­ra­tion, il abhor­rait la do­mi­na­tion amé­ri­caine.

Après la dé­faite d’Hit­ler, l’an­ti­fas­cisme ces­sa d’être une ex­cuse pour sou­te­nir l’Union so­vié­tique, rai­son pour la­quelle Blunt per­dit son en­thou­siasme pour l’es­pion­nage. Mais pas Bur­gess. Il croyait qu’avec l’es­sor des nou­veaux em­pires d’après-guerre il fal­lait choi­sir entre l’Union so­vié­tique et les États-Unis. La pos­si­bi­li­té d’une Eu­rope unie, il l’écar­tait. Et, sans son em­pire, la Grande-Bre­tagne n’était plus rien. Il était cer­tai­ne­ment au cou­rant des purges sta­li­niennes, mais elles ne pa­raissent pas l’avoir af­fec­té. Il était donc res­té at­ta­ché à l’Union so­vié­tique comme à « une forme per­ver­tie d’im­pé­ria­lisme », pour re­prendre les termes de Low­nie. Après avoir vu la mort d’un em­pire, « il avait dé­ci­dé de s’at­ta­cher à un autre ». Mais il s’était tou­jours re­ven­di­qué « com­mu­niste bri­tan­nique ». En se pré­pa­rant à ac­com­pa­gner Ma­clean à Mos­cou en 1951, Bur­gess avait mis dans ses ba­gages un cos­tume de tweed, un smo­king et les oeuvres com­plètes de Jane Aus­ten.

Un mys­tère plane tou­jours au­tour des rai­sons qui ont conduit Bur­gess à ac­com­pa­gner Ma­clean en Rus­sie. Ce­lui qui avait été dé­mas­qué, c’était Ma­clean, pas Bur­gess. Et, une fois sur place, il lui se­rait sans doute im­pos­sible de re­ve­nir – les So­vié­tiques ne l’au­raient ja­mais lais­sé faire. Quant aux Bri­tan­niques, même s’ils n’ont ja­mais eu de preuves so­lides contre lui, ils ont eux aus­si tout fait pour évi­ter qu’il re­vienne à Londres. As­sez de scan­dales comme ça !

Bur­gess a donc vé­cu ses douze der­nières an­nées dans un re­la­tif confort – bel ap­par­te­ment à Mos­cou, dat­cha, soi­rées au Bol­choï, amant ac­cor­déo­niste nom­mé To­lya – mais dans un tour­ment qua­si per­ma­nent. Le pays qu’il avait tra­hi lui man­quait déses­pé­ré­ment. Sno­bé par l’am­bas­sade bri­tan­nique, il se je­tait sur les An­glais de pas­sage pour connaître les der­niers ra­gots du pays. Les per­sonnes qui l’ont ren­con­tré à Mos­cou se sou­viennent de Bur­gess comme de quel­qu’un de plu­tôt pa­thé­tique, une re­lique al­coo­lique des an­nées 1930, se re­pas­sant en boucle de vieilles chan­sons dans un ap­par­te­ment rem­pli de jour­naux bri­tan­niques et de gra­vures de chasse à courre, avec un ti­roir plein de cra­vates d’an­ciens d’Eton.

LE LIVRE

Guy Bur­gess: The Spy Who Knew Eve­ryone (« Guy Bur­gess. L’es­pion qui connais­sait tout le monde »), Bi­te­back, 2016, 480 p.

L’AU­TEUR

Ste­wart Pur­vis a tra­vaillé de nom­breuses an­nées pour la télévision avant d’en­sei­gner le jour­na­lisme à la Ci­ty Uni­ver­si­ty de Londres.

Jeff Hul­bert est his­to­rien des mé­dias et en­seigne dans la même uni­ver­si­té. Les deux au­teurs ont aus­si si­gné en­semble When Re­por­ters Cross The Line (Bi­te­back, 2013).

Guy Bur­gess chez son ami Steve Run­ci­man, en 1932, du temps où ils étaient étu­diants à Cam­bridge. Ses ca­ma­rades d’uni­ver­si­té le pre­naient pour « un pe­tit mer­deux va­ni­teux ».

Guy Bur­gess (ici en 1956, avec son bio­graphe Tom Dri­berg) a vé­cu les douze der­nières an­nées de sa vie à Mos­cou dans un re­la­tif confort mais dans un tour­ment qua­si per­ma­nent.

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