KIM PHILBY, L’AMI IN­FI­DÈLE

Consi­dé­ré comme le pi­vot des « Cinq de Cam­bridge », ces jeunes Bri­tan­niques de bonne fa­mille re­cru­tés par l’URSS dans les an­nées 1930, Kim Philby est sans doute ce­lui qui a cau­sé le plus de dé­gâts aux ser­vices oc­ci­den­taux. Grâce à son don pour la du­pli­cit

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - XAN SMI­LEY.

Consi­dé­ré comme le pi­vot des « Cinq de Cam­bridge », ces jeunes Bri­tan­niques de bonne fa­mille re­cru­tés par l’URSS dans les an­nées 1930, Kim Philby est sans doute ce­lui qui a cau­sé le plus de dé­gâts aux ser­vices se­crets oc­ci­den­taux. Grâce à son don pour la du­pli­ci­té et à ses so­lides ami­tiés, il ne se fe­ra dé­mas­quer qu’en 1962.

Peut-on en­core trou­ver quelque chose à dire sur Kim Philby, sans doute l’es­pion le plus brillant de sa gé­né­ra­tion, si­non de tous les temps ? Des di­zaines de livres lui ont été consa­crés, ain­si qu’à ses com­parses, ces es­pions bri­tan­niques au ser­vice de l’Union so­vié­tique qui, avant et après la Se­conde Guerre mon­diale, ont cher­ché à ex­por­ter le com­mu­nisme en Eu­rope et aux États-Unis. À pré­sent que les idéaux de tous ces jeunes hommes et femmes étu­diant à Cam­bridge et à Ox­ford dans les an­nées 1930 ont pris un sé­rieux coup de vieux, quel est l’in­té­rêt de re­ve­nir sur la sa­ga Philby ?

Ben Ma­cin­tyre réus­sit pour­tant à lui in­suf­fler une nou­velle vie, en met­tant l’ac­cent non plus sur l’es­pion­nage ou l’idéo­lo­gie mais sur la psy­cho­lo­gie, l’ami­tié et la conscience de classe. « J’ai vou­lu dé­crire un type par­ti­cu­lier d’ami­tié qui a joué un rôle im­por­tant dans l’his­toire, écrit-il, un mode de re­la­tion très bri­tan­nique sur le­quel per­sonne ne s’était ja­mais pen­ché. » De l’avis de Ma­cin­tyre, le don qu’avait Philby pour l’ami­tié contri­bue à ex­pli­quer qu’il ait pen­dant si long­temps pu du­per ses col­lègues bri­tan­niques ain­si que son par­te­naire amé­ri­cain. Ma­cin­tyre est un mer­veilleux conteur qui tisse les fils usés de ce ré­cit avec plus de pa­nache et d’es­prit que qui­conque. Reste à sa­voir s’il est par­ve­nu à dé­chif­frer l’énig­ma­tique monde in­té­rieur de Philby – pen­sait-il vrai­ment qu’il oeu­vrait pour le bien de l’hu­ma­ni­té ? Le mys­tère res­te­ra peu­têtre en­tier à ja­mais.

Le grand ami de Philby était Ni­cho­las El­liott, qui avait in­té­gré les ser­vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques, le MI6, en juillet 1939, trois mois avant le dé­but de la guerre et en­vi­ron un an avant que Philby se re­trouve af­fec­té à la même sec­tion que lui. Philby tra­vaillait aus­si pour le ren­sei­gne­ment so­vié­tique de­puis l’été 1934. Ma­cin­tyre re­trace leur ami­tié le long de che­mins pa­ral­lèles mais qui se re­croisent sou­vent, El­liott dé­fen­dant avec fer­veur l’in­no­cence de Philby, qui pen­dant douze ans fe­ra l’ob­jet de soup­çons constants avant de pas­ser à Mos­cou en 1963. Et c’est El­liott qui, après que Philby a pas­sé cinq si­nistres an­nées de pla­card à cause de la dé­fec­tion de ses col­lègues es­pions so­vié­tiques Do­nald Ma­clean et Guy Bur­gess en 1951, se dé­brouille pour le faire ré­in­té­grer comme agent bri­tan­nique (et bien sûr so­vié­tique aus­si) à Bey­routh en 1956. Cette ami­tié pren­dra fin en jan­vier 1963 sur un spec­ta­cu­laire dé­noue­ment, brillam­ment ra­con­té : El­liott, en­fin convain­cu de la tra­hi­son de son ami, fait un triste voyage de Londres à Bey­routh pour lui ar­ra­cher une confes­sion. Pen­dant l’in­ter­ro­ga­toire, qui s’étale sur plu­sieurs jours avec pro­po­si­tion d’im­mu­ni­té contre re­con­nais­sance com­plète de sa culpa­bi­li­té, Philby, dé­chi­ré d’hé­si­ta­tions, s’échap­pe­ra une nuit pour s’em­bar­quer sur un car­go russe, vers un exil (ou plu­tôt, comme il le di­ra en­suite, un re­tour au pays) qui du­re­ra jus­qu’à sa mort à Mos­cou, vingt­cinq ans plus tard.

En ra­con­tant cette his­toire à tra­vers le prisme de sa re­la­tion avec El­liott, Ma­cin­tyre cherche à ex­pli­quer com­ment Philby a réus­si à ne pas se faire dé­mas­quer. Ou plu­tôt com­ment il a réus­si à désa­mor­cer les preuves, certes in­di­rectes, qui s’ac­cu­mu­laient pour faire de lui ce « troi­sième homme » long­temps soup­çon­né d’avoir aler­té Ma­clean et Bur­gess et de leur avoir per­mis de pas­ser à Mos­cou douze ans avant lui.

La base de l’ex­pli­ca­tion de McIn­tyre, c’est que la tra­hi­son de Philby re­pose lar­ge­ment sur une ques­tion de classe, dans un pays tou­jours sous l’em­prise im­pla­cable d’un es­ta­blish­ment qui juge ne pou­voir confier les le­viers et les se­crets de l’État qu’aux siens. El­liott et Philby viennent de mi­lieux co­lo­niaux, et tous les deux ont des an­cêtres ad­mi­nis­tra­teurs de l’Inde bri­tan­nique. Leurs pères sont amis. Né en Inde, Claude Au­re­lius El­liott, le père de Ni­cho­las, a été di­rec­teur puis doyen du col­lège d’Eton, ce qui lui a va­lu d’être fait che­va­lier. Har­ry Saint John Philby, le père de Kim, est un ara­bi­sant de re­nom, exof­fi­cier du ren­sei­gne­ment et ami proche d’Ibn Saoud, le fon­da­teur du royaume saou­dien. Kim – il doit son sur­nom au hé­ros du cé­lèbre ro­man d’es­pion­nage de Ru­dyard Ki­pling – est né en Inde.

Les deux fu­turs es­pions suivent les traces de leurs pères en fré­quen­tant les écoles pri­vées de l’élite – El­liott à Eton, Philby à West­mins­ter –, puis tous deux font leurs études uni­ver­si­taires à Cam­bridge. Comme le ra­conte Ma­cin­tyre, la dé­sin­vol­ture des en­quêtes de sé­cu­ri­té qui pré­sident au re­cru­te­ment des deux hommes dans les ser­vices se­crets, mais aus­si tout le long de leur car­rière, re­lève du co­mique. El­liott est briè­ve­ment in­ter­ro­gé sur le champ de courses d’As­cot par un ami de son père qui se trouve être le prin­ci­pal conseiller di­plo­ma­tique du gou­ver­ne­ment du mo­ment. En se ba­sant sur les Mé­moires d’El­liott, With my Lit­tle Eye 1, Ma­cin­tyre donne une sa­vou­reuse des­crip­tion de ces pro­cé­dures de contrôle dans une scène, si­tuée à la fin de la guerre, entre l’agent et son of­fi­cier su­pé­rieur :

L’of­fi­cier de sé­cu­ri­té :

« As­seyez-vous, j’ai­me­rais avoir une franche dis­cus­sion avec vous. »

Ni­cho­las El­liott : « À vos ordres, mon co­lo­nel. »

L’of­fi­cier : « Votre femme sait-elle ce que vous faites ? »

El­liott : « Oui. »

L’of­fi­cier : « Com­ment ce­la se fait-il ? »

El­liott : « Elle a été ma se­cré­taire pen­dant deux ans ; je pense qu’elle a dû dé­cou­vrir le pot aux roses. »

L’of­fi­cier : « Ad­met­tons. Et qu’en est-il de votre mère ? »

El­liott : « Elle croit que je suis dans quelque chose qui s’ap­pelle le SIS, elle pense que ça veut dire “Se­cret In­tel­li­gence Ser­vice”. »

L’of­fi­cier : « Dieu du ciel ! Com­ment se fait-il qu›elle sache ça ? »

El­liott : « Quel­qu’un du ca­bi­net de guerre le lui a dit lors d’un cock­tail. »

L’of­fi­cier : « Et votre père ? »

El­liot : « Il pense que je suis un es­pion. »

L’of­fi­cier : « Qu’est-ce qui lui a fait croire ça ? »

El­liott : « Le pa­tron du SIS le lui a dit au bar du White’s [le plus chic des clubs lon­do­niens].

Le re­cru­te­ment de Philby est plus dé­li­cat, mais tout aus­si scan­da­leux d’ama­teu­risme et de né­gli­gence. Après avoir ac­quis la convic­tion, à Cam­bridge, à l’âge de 21 ans, que le com­mu­nisme est une cause juste et en passe de

triom­pher, il part pour Vienne, bien dé­ci­dé à contri­buer à la ré­sis­tance an­ti­fas­ciste. Là-bas, il tombe amou­reux d’une di­vor­cée, agente du Komintern, qu’il l’épouse, et des­cend dans la rue pour dé­fendre la cause lors de la ré­pres­sion d’un sou­lè­ve­ment ou­vrier en 1934. Il est re­cru­té peu après à Londres par un agent so­vié­tique et met fin à tous ses liens os­ten­sibles avec le com­mu­nisme. Il passe en­suite cinq ans à se fa­bri­quer un per­son­nage d’homme de droite, dé­fen­dant le camp fran­quiste en tant que cor­res­pon­dant de guerre en Es­pagne pour The Times, ain­si qu’en France au dé­but de la guerre contre l’Al­le­magne.

Quand le di­rec­teur ad­joint du MI6 s’in­quié­te­ra des an­ciennes ac­ti­vi­tés com­mu­nistes de Philby à Cam­bridge avant de le re­cru­ter, son père ba­laie­ra fa­ci­le­ment ses pré­ven­tions au cours d’un dé­jeu­ner : « Ah ! ça, c’étaient des er­reurs de jeu­nesse. Il est to­ta­le­ment ran­gé des voi­tures, main­te­nant. » Son ma­riage avec une agente du Komintern, dont il s’est en­suite sé­pa­ré – peut-être dans le sou­ci de ren­for­cer sa nou­velle cou­ver­ture –, se­ra al­lè­gre­ment igno­ré.

La so­li­da­ri­té de classe a donc clai­re­ment joué en fa­veur des deux jeunes gens. En 1940, quand la guerre contre Hit­ler s’in­ten­si­fie, ils se re­trouvent tous deux af­fec­tés au ser­vice de contrees­pion­nage du MI6, la sec­tion V, et de­viennent im­mé­dia­te­ment amis. Mais leur ami­tié va bien au-de­là d’une simple conni­vence so­ciale. Cha­cune de leurs fa­milles cache en ef­fet der­rière une fa­çade conven­tion­nelle une dose d’ex­cen­tri­ci­té et d’in­dé­pen­dance d’es­prit. El­liott pos­sède aus­si « un mé­pris congé­ni­tal pour l’au­to­ri­té » ain­si qu’un « sa­cré sens de l’hu­mour ».

Le cô­té re­belle et pro­vo­ca­teur est plus pro­non­cé chez Philby. Son père est un an­ti­con­for­miste dou­blé d’un in­tri­gant in­vé­té­ré qui s’est conver­ti à l’is­lam quand Kim était en­core ado­les­cent. Après avoir été can­di­dat d’un par­ti d’ex­trême droite aux lé­gis­la­tives, il a été briè­ve­ment in­car­cé­ré par les au­to­ri­tés bri­tan­niques en 1939 pour avoir pris po­si­tion contre la guerre. Le jeune Philby, écrit Ma­cin­tyre, est « le chou­chou et la créa­ture de son père », qu’il « ado­rait et dé­tes­tait à la fois ». Dans son au­to­bio­gra­phie My Silent War 2, pu­bliée avec l’aval des So­vié­tiques en 1968, Philby écrit que, si son père avait su que son fils était un es­pion so­vié­tique, il au­rait été « es­to­ma­qué mais n’au­rait en au­cun cas désap­prou­vé ».

Les deux jeunes es­pions aiment rire en­semble du cô­té guin­dé du monde of­fi­ciel et des ma­nières pom­peuses de cer­tains de leurs chefs. Très vite, le duo passe de longues heures à boire des verres après le tra­vail. El­liott, de quatre ans plus jeune que Philby, ad­mire l’in­tel­li­gence de ce­lui-ci, son ef­fi­ca­ci­té, la clar­té ap­pa­rente de ses ob­jec­tifs et son sens de l’au­to­dé­ri­sion. Ils sont après tout unis dans la guerre contre le fas­cisme. Ma­cin­tyre écrit qu’El­liott « adu­lait Philby, mais l’ai­mait aus­si d’une puis­sante ado­ra­tion mas­cu­line, non ex­pri­mée, non par­ta­gée et asexuelle ».

Sans sur­prise, c’est quand les ser­vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques et amé­ri­cains dé­placent leur at­ten­tion de l’Al­le­magne na­zie vers la Rus­sie so­vié­tique que les choses changent du tout au tout pour Philby. La loyau­té de vieux amis comme El­liott de­vient alors cru­ciale pour lui, car une série de transfuges russes ré­vèle la pré­sence d’es­pions so­vié­tiques au sein des ser­vices se­crets bri­tan­niques. Les deux amis conti­nuent à tra­vailler dans la sec­tion du contre-es­pion­nage et bé­né­fi­cient de ra­pides pro­mo­tions, Philby ayant tou­jours une pe­tite lon­gueur d’avance sur son ami. Fin 1944, il de­vient le pa­tron du contrees­pion­nage, poste qu’il conser­ve­ra jus­qu’en 1947.

Au mo­ment où le conflit contre l’Al­le­magne prend fin et que la Guerre froide bat son plein, c’est un agent so­vié­tique qui di­rige les opé­ra­tions bri­tan­niques des­ti­nées à lut­ter contre les me­nées des ser­vices de ren­sei­gne­ment so­vié­tiques. Kim Philby tient même la corde pour de­ve­nir « C », comme on ap­pelle le grand pa­tron du MI6. Pour les Russes, c’est un triomphe re­mar­quable. La ra­pi­di­té avec la­quelle Philby par­vient à un tel ni­veau de pou­voir et d’in­fluence ins­pire même à cer­tains de ses pa­trons à Mos­cou la crainte qu’il s’agisse d’un agent double.

Après un pas­sage à Is­tan­bul comme res­pon­sable d’un ré­seau d’agents (que, se­lon Ma­cin­tyre, il a pro­ba­ble­ment tra­hi), dans une ré­gion d’in­té­rêt vi­tal pour l’Oc­ci­dent, on lui offre en 1949 un poste en­core plus im­por­tant : res­pon­sable de la liai­son entre les ser­vices bri­tan­niques et amé­ri­cains à Wa­shing­ton – po­si­tion où il se trouve in­for­mé d’à peu près tous les plans vi­sant à af­fai­blir les So­vié­tiques mais aus­si des opé­ra­tions des­ti­nées

à dé­jouer leurs en­tre­prises contre les États-Unis. Dans ce rôle, il bé­né­fi­cie de l’aide cru­ciale de James An­gle­ton, fu­tur pa­tron du contre-es­pion­nage de la CIA, dont il était de­ve­nu l’ami proche à Londres pen­dant la guerre. Quand le nuage de soup­çon s’épais­si­ra au­tour de Philby après la tra­hi­son de Ma­clean et Bur­gess, An­gle­ton le dé­fen­dra avec la même vi­gueur qu’El­liott [lire « Mystifiera bien qui mystifiera le der­nier », p. 70].

Tan­dis que Philby s’ins­talle à Wa­shing­ton, Ma­clean de­vient le pa­tron du dé­par­te­ment États-Unis du Fo­rei­gn Of­fice à Londres, après avoir oc­cu­pé un poste im­por­tant à l’am­bas­sade bri­tan­nique à Wa­shing­ton entre 1944 et 1948, où il in­forme, entre autres, les Russes des pro­grès amé­ri­cains dans le dé­ve­lop­pe­ment de l’arme nu­cléaire [lire « L’éter­nel se­cret de Bru­no Pontecorvo », p. 28]. In­ci­dem­ment, Ma­clean, conver­ti lui aus­si au com­mu­nisme à Cam­bridge et re­cru­té par les Russes en 1937, était le fils d’un an­cien mi­nistre, sir Do­nald Ma­clean – en­core une bonne rai­son, ap­pa­rem­ment, pour ne pas sou­mettre le jeune di­plo­mate à une en­quête de sé­cu­ri­té en bonne et due forme.

Ma­cin­tyre dé­crit les mul­tiples ac­ti­vi­tés de Philby en tant qu’agent so­vié­tique et en­chaîne les des­crip­tions ha­le­tantes de dé­mas­quages évi­tés de jus­tesse, pro­vo­qués par l’ap­pa­ri­tion çà et là de transfuges confir­mant l’exis­tence de taupes bri­tan­niques – mais seule­ment par leur nom de code. Ce fai­sant, il re­dit ce que d’autres ont ra­con­té avant lui. Ce que Philby a réa­li­sé pour le compte des So­vié­tiques ap­par­tient en gros à deux ca­té­go­ries. Il a pu com­mu­ni­quer aux Russes les ob­jec­tifs dé­taillés des in­ten­tions bri­tan­niques et amé­ri­caines, sur la base d’in­for­ma­tions re­cueillies aux éche­lons les plus éle­vés du pou­voir. Et il a aus­si pu, à un ni­veau plus opé­ra­tion­nel, faire en sorte que les ré­seaux d’es­pions an­ti­so­vié­tiques ain­si que les ten­ta­tives d’in­fil­tra­tion d’agents après la guerre dans les pays Baltes, en Ukraine, en Géor­gie et en Al­ba­nie soient d’em­blée condam­nés à un san­glant fias­co. Beau­coup de ces plans au­raient peut-être ca­po­té de toute fa­çon ; mais avec Philby leur échec était as­su­ré.

Le pire des coups in­fli­gés par Philby à l’Oc­ci­dent est sans doute la liste qu’il a re­mise aux Russes, com­por­tant les noms de plu­sieurs mil­liers d’agents an­ti­na­zis en Al­le­magne, es­sen­tiel­le­ment ca­tho­liques, qui avaient sur­vé­cu à la guerre mais ont été ar­rê­tés et sans doute fu­sillés par les Russes après la main­mise sur ce qui al­lait de­ve­nir l’Al­le­magne de l’Est. Il est pro­bable, se­lon Ma­cin­tyre, que Philby porte ain­si la res­pon­sa­bi­li­té de la tor­ture et de la mort de cen­taines d’autres agents en l’Eu­rope.

Ce qui est cer­tain, c’est que Philby a se­mé « une vé­né­neuse dis­corde », se­lon l’ex­pres­sion de Ma­cin­tyre, à l’in­té­rieur des ser­vices se­crets amé­ri­cains et bri­tan­niques, et entre eux. Le te­nace FBI et son équi­valent bri­tan­nique, le MI5, ont tou­jours été convain­cus que Philby était un traître ; mais ils n’ont pas réus­si à le coin­cer à cause du sno­bisme des gens de la CIA et du MI6, qui mé­pri­saient le ren­sei­gne­ment in­té­rieur. En­core es­sen­tiel­le­ment une af­faire de classe, se­lon Ma­cin­tyre.

À bien des égards, l’his­toire de Philby de­meure in­com­plète et le res­te­ra vrai­sem­bla­ble­ment. Le pas­sage le plus pas­sion­nant du ré­cit de McIn­tyre a trait à la fuite ul­time de Philby, s’échap­pant de Bey­routh et des mains de son an­cien ami El­liott. S’agit-il d’ailleurs d’une fuite, ou les Bri­tan­niques ont-ils sou­hai­té son dé­part ? Dans la pre­mière hy­po­thèse, les Bri­tan­niques se sont mon­trés, comme dit Ma­cin­tyre, d’une stu­pi­di­té mo­nu­men­tale. Mais peut-être ont-ils été « ex­cep­tion­nel­le­ment ma­lins » en le lais­sant fi­ler ?

Philby, dans ses conver­sa­tions avec Phi­lippe Knight­ley à Mos­cou en 1988, quelques mois avant sa mort, semble re­gret­ter que l’on puisse croire qu’il lui a été per­mis de « dis­pa­raître » dans un triste exil mos­co­vite, parce que les Bri­tan­niques pré­fé­raient le voir mi­jo­ter en Rus­sie plu­tôt que de leur cau­ser l’em­bar­ras d’un pro­cès pu­blic – sur­tout s’il re­fu­sait d’ac­cep­ter la tran­sac­tion « im­mu­ni­té contre ré­vé­la­tion ex­haus­tive de son double pas­sé ». Et pour­tant, dans une lettre écrite à El­liott de­puis son re­fuge mos­co­vite, Philby se de­mande si ce n’est pas ce qui s’est pro­duit. Mais El­liott, dans ses Mé­moires, semble ré­cu­ser l’idée qu’il ait sim­ple­ment lais­sé fi­ler son vieil ami. Peut-être est-il obligé de dé­fendre cette fic­tion. Car, dans le cas contraire, le MI6 et El­liott lui-même pa­raî­traient ef­fec­ti­ve­ment d’une « stu­pi­di­té mo­nu­men­tale ».

Quoi qu’il en soit, Philby, en tant qu’agent so­vié­tique in­fil­tré au coeur de l’es­ta­blish­ment bri­tan­nique et amé­ri­cain, a-t-il chan­gé le cours de l’his­toire ? De toute évi­dence, sur le long terme, non. L’em­pire qu’il a ser­vi pen­dant un de­mi-siècle s’est ef­fon­dré dans une pan­ta­lon­nade gro­tesque trois ans après sa mort. La Rus­sie post­so­vié­tique dis­pose en­core d’un pou­voir de nui­sance, et peut dé­sta­bi­li­ser des ré­gions fra­giles ou confor­ter des dic­ta­teurs as­sié­gés comme Ba­char al-As­sad en Sy­rie. Mais, la Co­rée du Nord mise à part, plus per­sonne dans les pays émer­gents d’Asie et d’Afrique – sans par­ler de l’Eu­rope et de l’Amé­rique – ne consi­dère le mar­xisme-lé­ni­nisme, et sur­tout pas sa mou­ture so­vié­tique, comme un mo­dèle d’ave­nir.

La plus grande énigme de­meure : que pen­sait donc Philby, réel­le­ment et au plus pro­fond de lui-même, de tout ce­la ? Est-ce que ça en va­lait le coup ? N’a-t-il pas eu des re­mords d’avoir tra­hi ses amis les plus proches tels qu’El­liot pour une cause sup­po­sé­ment supérieure ? A-t-il vrai­ment cru, jus­qu’à sa mort, que cette cause était juste ?

Ma­cin­tyre dé­peint les épi­sodes de torpeur al­coo­lique de Philby, no­tam­ment après la dé­fec­tion de Ma­clean et Bur­gess, puis à nou­veau à Bey­routh quand il est ré­ac­ti­vé des deux cô­tés en 1950, après sa tra­ver­sée du dé­sert, tan­dis que l’étau se res­serre à nou­veau et que la me­nace d’être dé­cou­vert et em­pri­son­né se ren­force. En 1961, George Blake, es­pion so­vié­tique comme lui, est ar­rê­té et condam­né à qua­ran­te­deux ans de pri­son. L’al­coo­lisme de Philby, qui l’amène par­fois à perdre toute maî­trise de soi – mais ja­mais au point de se tra­hir –, s’ex­plique sans doute par cette crainte lé­gi­time d’être dé­mas­qué. Mais il ré­sulte aus­si des troubles d’une per­son­na­li­té sou­mise à une double vie exi­geant qu’il mente constam­ment à ses épouses suc­ces­sives, à sa fa­mille, à ses amis les plus proches, et peut-être à lui-même.

Beau­coup des livres fon­dés sur des conver­sa­tions avec Philby en

Rus­sie tentent de ré­vé­ler la vé­ri­té de l’homme. C’est no­tam­ment le cas de la bio­gra­phie de Phil­lip Knight­ley 3,

dé­fi­ni­tive et in­con­tour­nable, qui livre l’ana­lyse la plus dé­taillée et la plus pro­fes­sion­nelle de la per­son­na­li­té de Philby, et dans la­quelle Ma­cin­tyre puise vo­lon­tiers. D’après Knight­ley, Philby tra­verse une pé­riode de « doutes ré­cur­rents » pen­dant ses pre­mières an­nées en Rus­sie. Sa troi­sième femme, Elea­nor, évoque la san­té men­tale dé­cli­nante de son époux pen­dant ses deux pre­mières an­nées à Mos­cou, ce qui la pousse à le quit­ter. Philby re­por­te­ra alors son af­fec­tion sur la femme de Ma­clean, Me­lin­da – une autre re­la­tion qu’il ne sau­ra pas faire du­rer 4.

Iou­ri Mo­dine, un agent du KGB qui a ra­con­té dans un livre pa­ru en 1994 5 la fa­çon dont il a gé­ré les es­pions de Cam­bridge, dit lui aus­si que Philby a par mo­ments suc­com­bé au déses­poir du­rant son exil. Oleg Ka­lou­guine, un gé­né­ral du KGB sup­po­sé­ment char­gé d’ar­ra­cher Philby à ses mo­ments de dé­prime, évoque éga­le­ment son al­coo­lisme. Et, dans une in­ter­view don­née plu­sieurs an­nées après sa mort, la veuve de Philby, Ru­fi­na, une Rus­so­po­lo­naise qui se­ra sa qua­trième et der­nière épouse et sem­ble­ra réus­sir à lui faire re­trou­ver une forme de bon­heur après leur ma­riage en 1971, dit qu’il a ten­té une fois de mettre fin à ses jours 6.

Quand Philby est ar­ri­vé à Mos­cou en 1963, c’était la pre­mière fois qu’il met­tait les pieds en Union so­vié­tique. Le choc a sans doute été bru­tal, mal­gré tout ce que ses ca­ma­rades russes avaient pu lui lais­ser de­vi­ner de la triste réa­li­té de la vie quo­ti­dienne, et de la fa­çon dont l’idéal pour le­quel il avait ris­qué sa vie y était pié­ti­né. Quand j’étais cor­res­pon­dant à Mos­cou dans les an­nées 1980, je ne pou­vais que consta­ter la vi­tesse avec la­quelle les com­mu­nistes oc­ci­den­taux les plus fer­vents se lais­saient ac­ca­bler par la ter­rible vé­ri­té après quelques se­maines pas­sées à Mos­cou. Le ni­veau de vie des gens or­di­naires y était très in­fé­rieur à ce­lui de la classe ou­vrière oc­ci­den­tale, sur­tout com­pa­ré aux pri­vi­lèges de l’élite du par­ti. Qui­conque en­vi­sa­geait d’ex­pri­mer son désac­cord en pu­blic ou même en pri­vé ris­quait une sanc­tion – la perte de son sta­tut pro­fes­sion­nel ou celle de sa li­ber­té.

Il faut aus­si se sou­ve­nir que Sta­line était mort dix ans seule­ment avant l’ar­ri­vée de Philby à Mos­cou, et que Kh­roucht­chev n’avait pro­non­cé son grand dis­cours où il dé­non­çait Sta­line et don­nait le dé­tail de ses crimes atroces que sept ans au­pa­ra­vant. Philby a dû réa­li­ser que la plu­part de ses pre­miers of­fi­ciers trai­tants so­vié­tiques n’avaient pas sur­vé­cu aux purges sta­li­niennes, qui ci­blaient avec une du­re­té toute par­ti­cu­lière ceux qui avaient tra­vaillé dans le ren­sei­gne­ment ex­té­rieur.

Si l’on met bout à bout di­verses bribes des pro­pos de Kim Philby, on peut conclure qu’il a cher­ché, jus­qu’au tout der­nier mo­ment, à se convaincre lui­même que, confor­mé­ment au dogme ir­ré­cu­sable de la foi à la­quelle il avait adhé­ré à l’âge de 21 ans, le com­mu­nisme so­vié­tique triom­phe­rait d’une fa­çon ou d’une autre. Comme le dit cha­ri­ta­ble­ment Phil­lip Knight­ley, « il a choi­si de se cram­pon­ner, en es­pé­rant que les prin­cipes de la ré­vo­lu­tion sur­vi­vraient aux crimes des in­di­vi­dus, si énormes qu’ils aient été. Il n’était pas cer­tain de vivre as­sez long­temps pour voir ce­la, mais il est mort per­sua­dé que tel avait été le cas ».

Je trouve ce­la dif­fi­cile à croire. Philby était très in­tel­li­gent. Ses dé­pêches jour­na­lis­tiques et ses lettres sont des mo­dèles de clar­té et d’es­prit, sou­vent im­pré­gnées de for­mules hu­mo­ris­tiques à l’an­cienne rap­pe­lant la pos­ture et le style de P. G. Wo­de­house, l’un de ses au­teurs fa­vo­ris. Il de­vait sa­voir que les « crimes des in­di­vi­dus » ne pou­vaient pas être im­pu­tés au seul Sta­line. Il de­vait avoir ses doutes quant à la pos­si­bi­li­té qu’un sys­tème so­cial et politique bâ­ti sur au moins 10 mil­lions de morts (cer­tains disent 20 mil­lions) puisse se trans­for­mer en quelque chose d’à peu près dé­cent. Il se ré­jouis­sait de voir la ré­pu­ta­tion de Bre­j­nev mise en lam­beaux dans les an­nées 1980, et il por­tait un re­gard plein d’es­poir sur Gor­bat­chev et la glas­nost. Mais il a bien dû réa­li­ser que la cause à la­quelle il avait adhé­ré un de­mi-siècle au­pa­ra­vant avait com­plè­te­ment échoué. Pas éton­nant qu’il ait plon­gé dans l’al­cool.

En 1968, l’his­to­rien Hugh Tre­vorRo­per, un an­cien col­lègue et ami de Philby au MI6, avait ac­cu­sé Philby de « schi­zo­phré­nie dans sa fa­çon d’al­lier une ma­ni­feste vi­va­ci­té d’es­prit et l’adhé­sion ex­clu­sive et mor­ti­fère à une croyance sté­rile ». Philby lui avait ré­pon­du : « Je suis à peu près cer­tain que je trou­ve­rais un psy­chiatre pour me dé­cla­rer schi­zo­phrène, un autre pour dire que je suis pa­tho­lo­gi­que­ment mo­no­ma­niaque, et un troi­sième pour dire les deux à la fois ou ni l’un ni l’autre. » 7

En tout état de cause, notre homme a sans doute ac­quis l’art de la du­pli­ci­té et sa ca­pa­ci­té à s’aveu­gler à un âge très tendre. « Philby a goû­té tout jeune à la drogue du men­songe, et il est de­ve­nu ac­cro à l’in­fi­dé­li­té pour le res­tant de ses jours », écrit Ma­cin­tyre. « Qui plus est, ajoute-t-il, comme beau­coup d’en­fants de l’es­ta­blish­ment des der­nières an­nées de l’Em­pire bri­tan­nique, Philby avait une confiance in­née dans sa ca­pa­ci­té et sa lé­gi­ti­mi­té à chan­ger et gou­ver­ner le monde. » Il avait ce­la en com­mun avec El­liott. La fille aî­née de Philby, Jo­se­phine, qui l’a ai­mé jus­qu’au bout, re­con­naît dans un do­cu­men­taire très ré­vé­la­teur que la seule 8 ques­tion à la­quelle son père n’a ja­mais ré­pon­du est : « Pour­quoi as-tu fait ça ? » Une ques­tion sans ré­ponse. Ma­cin­tyre donne de lui l’idée la plus pré­cise qu’il soit pos­sible de don­ner. Mais ce que Philby avait dans la tête res­te­ra sans doute à ja­mais une énigme.

LE LIVRE

A Spy Among Friends: Kim Philby and the Great Be­trayal (« Un es­pion entre amis. Kim Philby et la grande tra­hi­son »), Crown, 2014, 368 p.

L’AU­TEUR

Né en 1963, Ben Ma­cin­tyre est his­to­rien et chro­ni­queur au quo­ti­dien bri­tan­nique

The Times. Il est l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages consa­crés au monde du ren­sei­gne­ment, dont Opé­ra­tion Min­ce­meat. L’his­toire d’es­pion­nage qui chan­gea le cours de la Se­conde Guerre mon­diale

(Ixelles Édi­tions, 2011).

Comme beau­coup d’hé­ri­tiers de l’es­ta­blish­ment bri­tan­nique, Kim Philby (ici en 1955) avait une confiance in­née dans sa ca­pa­ci­té et sa lé­gi­ti­mi­té à chan­ger et gou­ver­ner le monde.

Mos­cou, 1967. Kim Philby est pho­to­gra­phié par sa fille aî­née, Jo­se­phine, en com­pa­gnie de sa qua­trième femme, Me­lin­da, et de son beau-fils Goef­frey.

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