LE PRO­BLÈME AVEC LES TRANSFUGES

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - SCOTT RITTER.

Un in­gé­nieur nu­cléaire ira­nien qui fait dé­fec­tion, un proche de Sad­dam Hus­sein qui in­forme les Amé­ri­cains, un of­fi­ciel nord­co­réen qui at­ter­rit à Séoul… Nul ne sait ce qui se passe dans la tête de ce­lui qui change de camp : le fait-il par dé­pit, par calcul ou juste pour sau­ver sa peau ?

UN IN­GÉ­NIEUR NU­CLÉAIRE IRA­NIEN QUI FAIT DÉ­FEC­TION, UN PROCHE DE SAD­DAM HUS­SEIN QUI IN­FORME LES AMÉ­RI­CAINS, UN OF­FI­CIEL NORD-CO­RÉEN QUI AT­TER­RIT À SÉOUL... NUL NE SAIT CE QUI SE PASSE DANS LA TÊTE DE CE­LUI QUI CHANGE DE CAMP : LE FAIT-IL PAR DÉ­PIT, PAR CALCUL OU JUSTE POUR SAU­VER SA PEAU ?

E «st-ce que tu sais pour­quoi tu es là, mère ? » de­mande l’homme, en ou­vrant les bras pour l’étreindre. Il est as­sis dans une pe­tite pièce d’une ca­serne de Té­hé­ran, en­tou­ré par des agents des ser­vices de ren­sei­gne­ment. Sa mère, qui a été au­to­ri­sée à lui rendre vi­site, es­père qu’il va être gra­cié et confié à la garde de sa fa­mille. « Je suis ve­nue te voir, mon fils. » L’homme se­coue la tête. « Tu es ve­nue me dire adieu. » Le len­de­main ou le sur­len­de­main, son corps était re­mis à ses pa­rents. Au­tour du cou, on pou­vait voir les traces de la corde qui avait ser­vi à son exé­cu­tion. Le 7 août 2016, la justice ira­nienne an­non­çait of­fi­ciel­le­ment son dé­cès : « Shah­ram Ami­ri a été pen­du pour avoir ré­vé­lé à l’en­ne­mi des in­for­ma­tions clas­sées se­cret dé­fense. »

Ce phy­si­cien de 38 ans s’était re­trou­vé mê­lé au pire dif­fé­rend nu­cléaire de notre époque. De­puis des dé­cen­nies, les États-Unis ac­cusent Té­hé­ran de vou­loir se do­ter de l’arme nu­cléaire, ce que le ré­gime ira­nien a tou­jours dé­men­ti. Les Amé­ri­cains n’ont four­ni que des preuves in­di­rectes, is­sues par­fois de sources dou­teuses, tan­dis que les Ira­niens n’ont ja­mais été en me­sure de dé­mon­trer leur in­no­cence de ma­nière sa­tis­fai­sante pour les Oc­ci­den­taux. Même l’ac­cord conclu en juillet 2015, qui sti­pule que l’Iran doit li­mi­ter son pro­gramme d’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium et se plier à un ré­gime ren­for­cé d’ins­pec­tions, n’a pas mis fin aux spé­cu­la­tions quant aux vé­ri­tables am­bi­tions nu­cléaires de Té­hé­ran.

De­puis que les es­pions amé­ri­cains scrutent ce qui se passe dans la Ré­pu­blique is­la­mique, les États-Unis n’ont ja­mais ob­te­nu d’in­for­ma­tions suf­fi- sam­ment fiables sur l’Iran. Un an­cien res­pon­sable des ser­vices se­crets amé­ri­cains en parle comme de « la cible la plus dif­fi­cile pour le ren­sei­gne­ment ». Le suc­cès de la ré­vo­lu­tion is­la­mique en 1979 prend la CIA com­plè­te­ment au dé­pour­vu, et l’agence ne dis­pose pas des res­sources né­ces­saires sur place pour re­cru­ter de nou­veaux in­for­ma­teurs. Au cours de la dé­cen­nie sui­vante, l’agence re­cons­ti­tue à l’in­té­rieur du pays un mo­deste ré­seau qui, faute d’une ges­tion ri­gou­reuse, se­ra dé­mas­qué par les au­to­ri­tés. Une tren­taine d’in­for­ma­teurs ira­niens sont ar­rê­tés et exé­cu­tés.

Àla fin des an­nées 1990, la CIA com­mence à in­ci­ter des Ira­niens tra­vaillant dans la re­cherche nu­cléaire à faire dé­fec­tion. Pas moins de cinq d’entre eux se laissent ten­ter, mais au­cun ne se ré­vèle vrai­ment utile. C’est néan­moins dans le cadre de ce pro­gramme que Shah­ram Ami­ri se re­trouve dans la ligne de mire de la CIA. Il est ap­pro­ché une pre­mière fois lors d’un voyage à Franc­fort en 2007, puis à Vienne, en 2009. Se­lon les af­fir­ma­tions de l’agence, pen­dant cette pé­riode, Ami­ri four­nit des ren­sei­gne­ments sur le pro­gramme nu­cléaire ira­nien, no­tam­ment à pro­pos des ac­ti­vi­tés du site se­cret d’en­ri­chis­se­ment à la pé­ri­phé­rie de Qom, où il lui est ar­ri­vé de tra­vailler. Ce sont, au moins en par­tie, les ré­vé­la­tions d’Ami­ri qui ont conduit la CIA à conclure dans un rap­port de 2010 que Té­hé­ran avait aban­don­né en 2003 son pro­gramme de fa­bri­ca­tion d’armes nu­cléaires.

Of­fi­ciel­le­ment, Ami­ri a fait dé­fec­tion en 2009, pro­ba­ble­ment pour évi­ter de se faire ar­rê­ter pour es­pion­nage dans son pays. Il a été lon­gue­ment dé­brie­fé

par la CIA, et les in­for­ma­tions qu’il a four­nies ont per­mis à Ba­rack Oba­ma d’at­ti­rer l’at­ten­tion de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale sur les ac­ti­vi­tés du site de Qom pen­dant le som­met du G20 en sep­tembre de la même an­née. Ami­ri avait tout du par­fait trans­fuge : c’était un homme culti­vé, qui s’ex­pri­mait bien et pos­sé­dait de so­lides connais­sances sur le pro­gramme à pro­pos du­quel la CIA cher­chait à se ren­sei­gner de­puis des dé­cen­nies.

Un an plus tard, l’idylle prend su­bi­te­ment fin. Ami­ri est re­pas­sé en Iran, où il ra­conte aux mé­dias qu’il a en fait été en­le­vé par les Amé­ri­cains. La CIA, qui l’avait trai­té comme un trans­fuge en bonne et due forme, al­lant jus­qu’à lui ver­ser une prime de 5 mil­lions de dol­lars, se de­mande si sa source prin­ci­pale sur l’Iran n’était pas un agent double. En fait, la CIA avait un tel be­soin des in­for­ma­tions que pou­vait four­nir Ami­ri qu’elle n’a pas pris les pré­cau­tions d’usage. Si Ami­ri tra­vaillait pour Té­hé­ran, alors les ser­vices de ren­sei­gne­ment de la Ré­pu­blique is­la­mique étaient au cou­rant de tout, y com­pris de l’éva­lua­tion par la CIA des ca­pa­ci­tés nu­cléaires ira­niennes et de ses re­la­tions troubles avec l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie ato­mique (AIEA). Ce­la fe­rait du cas Ami­ri l’un des plus im­por­tants fias­cos du ren­sei­gne­ment amé­ri­cain mo­derne.

C’est en juillet 2010 qu’Ami­ri rentre en Iran, où il est d’abord ac­cueilli en hé­ros. Mais il se re­trouve vite dans de sales draps. Au bout de quelques mois, il est ar­rê­té et ac­cu­sé de tra­hi­son. Les mé­dias parlent de lui comme d’un agent double, mais ses in­ter­ro­ga­teurs par­viennent ra­pi­de­ment à une autre conclu­sion : Ami­ri a col­la­bo­ré de son plein gré avec la CIA. Le cas Ami­ri, ob­serve Paul Pillar, un an­cien de la CIA, semble sor­tir tout droit de la sec­tion « jungle de mi­roirs » 1.

Plus de cinq an­nées passent avant qu’Ami­ri soit exé­cu­té. Même si on ne sait pas com­ment a évo­lué sa loyau­té pen­dant ces an­nées, les of­fi­ciers du ren­sei­gne­ment amé­ri­cain sont obli­gés de par­tir du prin­cipe que la stra­té­gie et les connais­sances de la CIA sur l’Iran sont com­pro­mises. Le fait que la fa­mille d’Ami­ri soit tou­jours en vie laisse pen­ser que ce der­nier a vrai­sem­bla­ble­ment conclu un ac­cord avec les au­to­ri­tés. Le pro­blème avec les transfuges, c’est que, lors­qu’ils semblent trop beaux pour être vrais, c’est qu’ils le sont vrai­ment.

J’ai dé­cou­vert la réa­li­té com­plexe de la dé­fec­tion il y a long­temps de ce­la. À l’au­tomne 1985, j’ai as­sis­té en tant qu’of­fi­cier de ren­sei­gne­ment du corps des Ma­rines à la confé­rence sur

les ca­pa­ci­tés mi­li­taires so­vié­tiques or­ga­ni­sée au siège de l’Agence de ren­sei­gne­ment de la Dé­fense (DIA) à Wa­shing­ton 2. La DIA pu­bliait de­puis 1981 un rap­port an­nuel sur le su­jet. L’édi­tion de 1985, avec son in­quié­tante cou­ver­ture rouge, avait été dis­tri­buée à tous les par­ti­ci­pants à cette confé­rence, où les res­pon­sables de la DIA prê­chaient aux jeunes agents la bonne pa­role contre l’em­pire du Mal.

Le point culmi­nant de l’évé­ne­ment fut le mo­ment où, en en­trant dans un au­di­to­rium, nous vîmes sur la scène un homme af­fu­blé d’une per­ruque, d’une fausse mous­tache et d’une barbe, et ma­quillé de sorte que l’on ne puisse pas re­con­naître ses traits. Nous sa­vions pas si cet ac­cou­tre­ment était des­ti­né à le pro­té­ger ou à ren­for­cer la dra­ma­tur­gie si ty­pique des an­nées Rea­gan. L’homme nous fut pré­sen­té comme étant Iou­ri Nos­sen­ko, un trans­fuge du KGB. Il nous ré­ga­la en­suite d’his­toires sur la mé­chante et bel­li­queuse URSS, des anec­dotes qui avaient la par­ti­cu­la­ri­té d’illus­trer la plu­part les points sou­le­vés par le der­nier rap­port de la DIA. C’était pas­sion­nant. Pen­dant une se­maine ou presque, nous avions eu droit aux ex­po­sés lé­ni­fiants des res­pon­sables de la DIA. À pré­sent, nous avions de­vant nous un vé­ri­table aco­lyte du mal, qui ne se conten­tait pas de fus­ti­ger la hié­rar­chie mi­li­taire so­vié­tique mais aus­si la po­pu­la­tion. Nous bu­vions ses pa­roles.

Fai­sons à pré­sent un saut de trois ans. En 1988, je fus af­fec­té en tant qu’ins­pec­teur en désar­me­ment dans une usine so­vié­tique de fa­bri­ca­tion de mis­siles à Vot­kinsk, une ville si­tuée sur les contre­forts de l’Ou­ral. Je m’at­ten­dais à trou­ver un pays d’au­to­mates com­mu­nistes. Mais, même dans cette ville mi­li­taire, fer­mée à tout contact ex­té­rieur, les So­vié­tiques ne mon­traient au­cun signe de xé­no­pho­bie ; ils étaient nor­maux, ami­caux et dé­si­reux de vivre en paix, comme les Amé­ri­cains. On pou­vait en dire au­tant du per­son­nel et des di­rec­teurs de l’usine, tous membres du Par­ti com­mu­niste de l’Union so­vié­tique.

Au­tre­ment dit, Nos­sen­ko avait tout faux. Avec le re­cul, je me dis que j’au­rais dû me mé­fier. Il avait fait dé­fec­tion en 1964, soit vingt et un ans avant sa pré­sence à la confé­rence. Il avait vé­cu sous Sta­line et Kh­roucht­chev et ne connais­sait rien des an­nées Bre­j­nev, ni de la co­horte de di­ri­geants so­vié­tiques qui lui ont suc­cé­dé, no­tam­ment Mi­khaïl Gor­bat­chev avec sa glas­nost et sa per­es­troï­ka. Com­ment Nos­sen­ko pou­vait-il ap­por­ter un re­gard per­ti­nent sur la réa­li­té ac­tuelle de l’Union so­vié­tique ?

J’au­rais dû être plus scep­tique en­core quant aux rai­sons pour les­quelles les au­to­ri­tés de mon pays ex­hi­baient Nos­sen­ko. Comme je l’ai ap­pris plus tard, sa dé­fec­tion n’a ja­mais dis­si­pé les doutes qu’il soit lui-même un agent double, en­voyé par le KGB pour dis­cré­di­ter un autre trans­fuge, Ana­to­li Go­lit­syne. Mais la CIA avait fi­ni par le prendre au sé­rieux et l’avait même em­bau­ché pour des pres­ta­tions de ce genre, comme cette confé­rence de­vant les cadres de la DIA. Son agent trai­tant, Tennent « Pete » Ba­gley, n’a ja­mais pu s’en­le­ver de l’idée qu’il était une taupe so­vié­tique.

Heu­reu­se­ment pour Nos­sen­ko, ce­la n’avait fi­na­le­ment que peu d’im­por­tance. Le mes­sage qu’il s’em­ployait à pro­pa­ger était par­ti­cu­liè­re­ment en vogue au mi­lieu des an­nées 1980. Il pou­vait être uti­li­sé comme un pion dans une cam­pagne de pro­pa­gande ou pré­sen­té comme digne de foi à un pu­blic naïf – même si ses in­for­ma­tions étaient de­puis long­temps ob­so­lètes. Mais le contrôle qua­li­té lais­sait, et laisse en­core, à dé­si­rer. Le pro­blème avec les transfuges, c’est que, mal­gré leurs défauts évi­dents, ils sont sou­vent les seuls joueurs dis­po­nibles pour faire avan­cer la par­tie.

Faire dé­fec­tion, ce­la veut dire être dé­loyal à son pays et di­vul­guer de se­crets d’État – ce qui peut avoir des consé­quences mor­telles. En prin­cipe, on peut qua­li­fier de trans­fuge qui­conque est cou­pable d’une telle tra­hi­son. C’est pour­quoi on parle sou­vent de « transfuges de l’in­té­rieur » dans le cas de ceux qui trans­mettent des in­for­ma­tions à un ser­vice de ren­sei­gne­ment étran­ger de­puis leur pays.

Dans la plu­part des cas, les transfuges ne four­nissent qu’un seul élé­ment pos­sé­dant une vé­ri­table va­leur opé­ra­tion­nelle. Ain­si, ce sont deux transfuges qui ont four­ni les in­for­ma­tions ayant ser­vi en sep­tembre 1991 aux ins­pec­teurs des Na­tions unies à dé­cou­vrir des preuves de l’exis­tence d’un pro­gramme se­cret de nu­cléaire mi­li­taire. Mais, une fois leur in­for­ma­tion ex­ploi­tée, les transfuges ont ces­sé d’avoir une quel­conque uti­li­té. Les transfuges peuvent par­fois ser­vir à des fins de pro­pa­gande, comme c’était le cas avec Nos­sen­ko. Mais, la plu­part du temps, ils sont vite mu­nis d’une nou­velle iden­ti­té et re­ca­sés plu­tôt mo­des­te­ment – comme ven­deurs dans une su­pé­rette au fin fond de l’Ari­zo­na, par exemple. Une nou­velle vie pas vrai­ment gla­mour.

Tout ce­la ne peut que dé­ce­voir les transfuges qui, sou­vent, rêvent de ré­com­penses bien plus gé­né­reuses en échange de leur dé­fec­tion. Pre­nons le cas de Hus­sein Ka­mel, le gendre de Sad­dam Hus­sein. Pen­dant la dé­cen­nie pré­cé­dant sa dé­fec­tion en Jor­da­nie en 1995, Ka­mel avait su­per­vi­sé bon nombre de pro­grammes d’armes de des­truc­tion mas­sives (ADM) en Irak. Lors de ses dé­brie­fings, conduits par la CIA, le ren­sei­gne­ment bri­tan­nique et la Com­mis­sion spé­ciale des Na­tions unies (Uns­com), il a ré­vé­lé que la plu­part des pro­grammes d’ar­me­ments in­ter­dits avaient été soit dé­man­te­lés par les ins­pec­teurs in­ter­na­tio­naux, soit dé­truits par les of­fi­ciers de Sad­dam. Ka­mel avait aus­si four­ni des in­for­ma­tions sur les dé­marches – en cours, se­lon lui – de l’Irak pour dis­si­mu­ler ses ca­pa­ci­tés en ma­tière d’ADM. En échange de ses confi­dences, Ka­mel s’at­ten­dait à être trai­té par les ser­vices étran­gers comme le suc­ces­seur lo­gique de Sad­dam Hus­sein : il se voyait ren­trer d’exil pour net­toyer le pays de la cor­rup­tion et faire de l’Irak un pays mo­derne. Mais lorsque la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, quelque peu re­froi­die par sa ré­pu­ta­tion sul­fu­reuse d’homme de confiance de Sad­dam, re­fu­sa de sous­crire à son pro­jet gran­diose, le mo­ral de Ka­mel en prit un coup. Son beau-père l’ayant as­su­ré de son par­don, il ren­tra en Irak où il fut contraint de di­vor­cer de la fille de Sad­dam, ac­cu­sé de tra­hi­son et pas­sé par les armes. Toute autre in­for­ma­tion en sa pos­ses­sion sur le ré­gime a dis­pa­ru avec lui.

Si les transfuges ont des mo­ti­va­tions dou­teuses et une uti­li­té li­mi­tée, pour­quoi les pro­fes­sion­nels du ren­sei­gne­ment conti­nuent-ils de les uti­li­ser ? La ré­ponse est simple : par fa­ci­li­té. Col­lec­ter des ren­sei­gne­ments n’est pas une tâche fa­cile. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans les do­maines de la non-pro­li­fé­ra­tion et du désar­me­ment, là où même les ac­cords of­fi­ciels ne peuvent être pris pour ar­gent comp­tant. « Faites confiance mais vé­ri­fiez », la fa­meuse phrase de Ro­nald Rea­gan, est de­ve­nue la de­vise des ins­pec­teurs en désar­me­ment 3. Mais la vé­ri­fi­ca­tion re­quiert l’ac­qui­si­tion de sources in­dé­pen­dantes et d’une grande qua­li­té.

Pas éton­nant dès lors que les ana­lystes cherchent à va­rier les sources : in­ter­cep­tion de com­mu­ni­ca­tions (écoutes), images aé­riennes, ren­sei­gne­ment hu­main (es­pions). Les transfuges sont gé­né­ra­le­ment des pis-al­lers : on fait ap­pel à eux quand les di­ri­geants po­li­tiques et les ana­lystes qui les ren­seignent opèrent dans un vide in­for­ma­tion­nel. C’est là que le rôle des transfuges peut être dé­ter­mi­nant, même si leurs ré­vé­la­tions sont sans len­de­main.

Con­si­dé­rons le cas étrange du trans­fuge nord-co­réen Kang Myung-do. À l’au­tomne 1993, la Co­rée du Nord dé­cide de sus­pendre sa co­opé­ra­tion avec les ins­pec­teurs en désar­me­ment de l’ONU, ce qui nour­rit des in­quié­tudes sur un éventuel trans­fert de tech­no­lo­gie nu­cléaire du sec­teur ci­vil vers le mi­li­taire. Les spé­cu­la­tions vont bon train : en jan­vier 1994, le di­rec­teur de la CIA es­time que la Co­rée du Nord a dé­jà fa­bri­qué « une ou deux » armes. Per­sonne ne sait vrai­ment ce qui se trame à Pyon­gyang, mais il est dé­sor­mais ques­tion d’une guerre, et les États-Unis dé­ploient des forces sup­plé­men­taires dans la pé­nin­sule co­réenne. Ef­frayés par la pers­pec­tive d’un nou­veau conflit, les di­plo­mates amé­ri­cains et nord-co­réens dé­cident d’en­ta­mer des pour­par­lers, et, au dé­but de l’été, un com­pro­mis semble à por­tée de main, qui per­met­trait le re­tour des ins­pec­teurs de l’ONU.

Le 27 juillet, au mo­ment où un nou­veau cycle de né­go­cia­tions va com­men­cer, les ser­vices de ren­sei­gne­ment sud-co­réens tiennent une confé­rence de presse. C’est ce mo­ment que les res­pon­sables de Séoul choi­sissent pour pré­sen­ter au pu­blic Kang, 35 ans, gendre du Pre­mier mi­nistre nord-co­réen. Kang an­nonce que la Co­rée du Nord s’est dé­jà do­tée de cinq têtes nu­cléaires et compte en fa­bri­quer cinq autres. Si Kang dit vrai, écrit The New York Times, il est sus­cep­tible d’être « le trans­fuge le plus pré­ju­di­ciable qu’ait ja­mais connu ré­gime de Pyon­gyang ».

Les af­fir­ma­tions de Kang sur l’ar­se­nal nu­cléaire de son pays sont im­mé­dia­te­ment mi­ni­mi­sées par des ex­perts amé­ri­cains pour qui les cinq bombes évo­quées par Kang dé­passent de loin les ca­pa­ci­tés tech­niques réelles de Pyon­gyang. L’in­té­res­sé n’hé­site pas à ad­mettre qu’il n’a pas d’ac­cès di­rect aux in­for­ma­tions concer­nant le pro­gramme nu­cléaire, mais qu’il connaît des proches ou des amis de ceux qui y ont ac­cès. Fi­na­le­ment, au­cune de ses ré­vé­la­tions ne se ré­vé­le­ra exacte, ce qui n’em­pê­che­ra pas les Sud-Co­réens de conti­nuer à l’ex­hi­ber de­vant les ca­mé­ras de télévision.

Au­jourd’hui, Kang exerce comme pro­fes­seur d’uni­ver­si­té et son en­sei­gne­ment porte sur la Co­rée du Nord ; il com­plète ses re­ve­nus par des in­ter­ven­tions ré­mu­né­rées à la télévision où il com­mente li­bre­ment l’ac­tua­li­té de son pays na­tal, même s’il n’y a pas mis les pieds de­puis une ving­taine d’an­nées. Il est tou­te­fois très mé­fiant à l’égard des autres transfuges qui étalent leur vie pas­sée dans les mé­dias. « Il y a trop de gens à la té­lé qui se pré­sentent comme “le mé­de­cin de Kim Il-sung”. Ce­la ne peut pas être vrai », confie-t-il à un cor­res­pon­dant de l’agence Reu­ters en 2015. Même un Nos­sen­ko au­rait des choses à ap­prendre de Kang…

Tous les transfuges qui font des ré­vé­la­tions fra­cas­santes ne sont pas des im­pos­teurs, et par­fois l’in­for­ma­tion dont ils sont por­teurs se ré­vèle ex­trê­me­ment pré­cieuse. Pre­nons Iz­za­din Has­san al-Ma­jid. La mort de Hus­sein Ka­mel a pla­cé les ins­pec­teurs de l’Uns­com de­vant un di­lemme. Avant d’être éli­mi­né par son beau-père, Ka­mel avait af­fir­mé que les Ira­kiens dis­si­mu­laient des armes non au­to­ri­sées – et que leur pro­tec­tion in­com­bait aux membres de la garde per­son­nelle de Sad­dam Hus­sein, les plus dif­fi­ciles à in­fil­trer. Par chance, un autre trans­fuge af­fir­mait avoir des in­for­ma­tions de pre­mière main sur ces ac­ti­vi­tés : Iz­za­din, un an­cien com­man­dant de la Garde ré­pu­bli­caine et cou­sin de Ka­mel, avec qui il avait fui le pays en 1995.

J’ai ren­con­tré Iz­za­din pour la pre­mière fois en avril 1996, au QG du ren­sei­gne­ment jor­da­nien à Am­man. Notre pre­mier en­tre­tien s’étant ré­vé­lé pro­met­teur, j’ai de­man­dé quelques mois plus tard aux Jor­da­niens à le ren­con­trer de nou­veau. Ils m’ont ré­pon­du qu’Iz­za­din était dé­sor­mais pris en charge par la CIA. Un an plus tard, je pous­sais la porte de la suite d’un grand hô­tel, en Vir­gi­nie, pen­dant que les of­fi­ciers trai­tants d’Iz­za­dine le pré­pa­raient pour notre en­tre­tien dans la chambre à cou­cher at­te­nante. Plu­sieurs bou­teilles de whis­ky vides, quelques verres en cris­tal et des gla­çons trô­naient sur un cha­riot du ser­vice de chambre. Iz­za­dine avait fui l’Irak en com­pa­gnie de son épouse (qui était la soeur de Ka­mel) et de leurs en­fants. Quand Ka­mel eut l’idée fu­neste de ren­trer à Bag­dad, il en­traî­na avec lui la fa­mille d’Iz­za­dine. Ils furent tous exé­cu­tés. Je ne pou­vais ima­gi­ner la dou­leur et les re­mords qu’Iz­za­dine a dû éprou­ver, et je com­pre­nais à pré­sent qu’il avait dû cher­cher du ré­con­fort au­près de la CIA.

Lorsque Iz­za­din est en­tré, il avait les yeux rou­gis et les che­veux en ba­taille. En quelques heures, j’ai ob­te­nu de lui des in­for­ma­tions cru­ciales qui ont per­mis la dé­cou­verte de com­po­sants de mis­sile et de ma­té­riel de pro­duc­tion en­ter­rés dans une villa qui lui ap­par­te­nait dans la ban­lieue de Bag­dad. Des ren­sei­gne­ments re­cueillis au­près d’autres sources cet été-là ont, par la suite, obligé le gou­ver­ne­ment ira­kien à re­con­naître sa stra­té­gie de dis­si­mu­la­tion d’ar­me­ments in­ter­dits au

dé­but des an­nées 1990 – ce que les Ira­kiens n’avaient ces­sé de dé­men­tir jusque-là.

Ces ré­vé­la­tions avaient fait tel­le­ment de tort aux Ira­kiens que le mi­nistre des Af­faires étran­gères de l’époque, Ta­rek Aziz, s’était même plaint à Ri­chard But­ler, le pré­sident exé­cu­tif de l’Uns­com. « M. Scott Ritter est for­te­ment tri­bu­taire pour ces in­for­ma­tions d’un cer­tain Iz­za­din Has­san », lui dit-il en ce mois de dé­cembre 1997. Le mi­nistre re­con­nut néan­moins qu’en sa qua­li­té d’ex-of­fi­cier de l’ar­mée Iz­za­din de­vait cer­tai­ne­ment sa­voir des choses. Mais que, se­lon lui, on ne pou­vait plus s’at­tendre à ce qu’il fasse d’autres ré­vé­la­tions. « Je pense que cette source d’in­for­ma­tion en par­ti­cu­lier ne de­vrait plus être uti­li­sée, car elle s’est dé­sor­mais ta­rie. »

La sug­ges­tion d’Aziz était in­té­res­sée, mais elle n’était pas fausse : en tant que source, Iz­za­din n’avait ef­fec­ti­ve­ment plus rien à nous ap­prendre. Il nous fal­lait trou­ver d’autres Iz­za­din. Mais le pro­blème avec les transfuges, c’est que ceux qui ont des in­for­ma­tions utiles sont ra­re­ment là lors­qu’on a le plus be­soin d’eux, ce qui fait qu’on est obligé de se rac­cro­cher à qui­conque pré­sente ne se­rait-ce qu’un peu de cré­di­bi­li­té.

Par­fois, on a beau prendre toutes les pré­cau­tions pour se pro­té­ger des transfuges peu fiables, des er­reurs ar­rivent quand même. En oc­tobre 1996, j’ai été in­vi­té par le contre-es­pion­nage néer­lan­dais à vi­si­ter son QG à La Haye. J’y ai pris connais­sance de ren­sei­gne­ments four­nis par un trans­fuge ira­kien, qui ré­pon­dait au nom de code de Ful­crum [« point d’ap­pui »]. Les in­for­ma­tions qu’il avait li­vrées avaient per­mis de lo­ca­li­ser un cer­tain nombre de sites d’ADM ain­si que des dé­tails sur leur fonc­tion­ne­ment sur le ter­ri­toire ira­kien. Des ins­pec­tions ul­té­rieures ont confir­mé ses dires. Ful­crum était clai­re­ment une bonne source. Lorsque, l’an­née sui­vante j’ai dû ré­di­ger un rap­port pour l’Uns­com sur les ac­ti­vi­tés nu­cléaires se­crètes de l’Irak, j’y ai vo­lon­tiers in­té­gré les in­for­ma­tions de Ful­crum. « On es­time, écri­vais-je, que l’Irak a conser­vé des com­po­sants es­sen­tiels liés à la fa­bri­ca­tion d’armes nu­cléaires, et qui n’ont à ce jour pas été re­mis à l’AIEA. Par­mi ces com­po­sants fi­gurent peut-être plu­sieurs armes dé­jà as­sem­blées aux­quelles il ne manque plus que l’ad­jonc­tion d’ura­nium en­ri­chi. »

J’ai aus­si fait ré­fé­rence à cette in­for­ma­tion lorsque j’ai té­moi­gné de­vant le Sé­nat amé­ri­cain, en sep­tembre 1998, pro­vo­quant de folles conjec­tures sur la pos­ses­sion par l’Irak de trois armes nu­cléaires non dé­cla­rées.

À peu près une se­maine après mon té­moi­gnage, j’ai re­çu un coup de fil d’un an­cien res­pon­sable de l’AIEA. Nous avions tra­vaillé en­semble pen­dant de nom­breuses an­nées et étions res­tés amis. Il m’a in­vi­té à dé­jeu­ner dans un pe­tit restaurant ita­lien de Man­hat­tan. « Il faut qu’on parle, m’a-t-il dit. Cette his­toire de bombes nu­cléaires dans la na­ture de­vient in­con­trô­lable. » « Tu n’as pas com­pris, Scott, a-t-il pour­sui­vi alors que nous man­gions nos pâtes. Le pro­gramme nu­cléaire ira­kien a été dé­truit.

Il n’y a ja­mais eu ne se­rait-ce qu’une seule bombe nu­cléaire et toi tu parles de deux ou trois en train d’être trans­ba­hu­tées sur la re­morque d’un ca­mion quelque part en Irak. »

« C

’est toi qui n’as pas com­pris, ai-je ré­pon­du. Je n’ai ja­mais dit qu’il y avait une arme nu­cléaire. J’ai dit qu’il y avait des ren­sei­gne­ments sur l’exis­tence de bombes as­sem­blées, à l’ex­cep­tion de la ma­tière fis­sile, que ces ren­sei­gne­ments pro­ve­naient d’une source sûre et que par la suite on m’a em­pê­ché d’en­quê­ter sur cette in­for­ma­tion. Tout ce que j’ai dit était vrai. » « Ce qui est vrai n’est pas for­cé­ment exact », a-t-il ré­pli­qué.

Il n’avait pas tort. L’Irak ne pos­sé­dait au­cune arme nu­cléaire non dé­cla­rée. Et je n’ai pas agi par mal­veillance ou mau­vaise foi en fai­sant état des ren­sei­gne­ments four­nis par Ful­crum. Mais c’était pro­blé­ma­tique de de­voir se fier à un seul trans­fuge, aus­si so­lide fût-il. Le pro­blème avec les transfuges, c’est que, même s’ils ont eu rai­son par le pas­sé, ils peuvent avoir tort au­jourd’hui.

L’es­pion vit dans un monde d’ac­tion, un monde où la moindre er­reur peut être fa­tale. Dans ce monde-là, il n’y a pas beau­coup de temps pour la ré­flexion – sauf ces quelques mi­nutes qui pré­cèdent l’exé­cu­tion lors­qu’on est pris la main dans le sac. Pour un trans­fuge, en re­vanche, le temps est om­ni­pré­sent, et son écou­le­ment s’ap­pa­rente au tic-tac d’un gé­né­ra­teur éter­nel de re­mords. Ceux qui re­nient leur loyau­té ori­gi­nelle ne se­ront ja­mais par la suite ju­gés vrai­ment dignes de confiance. Iou­ri Nos­sen­ko le sa­vait : après sa dé­fec­tion, la CIA, pé­trie de doutes à son égard, l’a main­te­nu en dé­ten­tion pen­dant plus de mille jours, lui fai­sant su­bir un in­ter­ro­ga­toire mus­clé. Je ne peux qu’ima­gi­ner la honte qu’il de­vait res­sen­tir lors­qu’il a pris la pa­role de­vant nous, à cette confé­rence de la DIA, pour re­nier sa pa­trie et ses ori­gines. Mais c’est lors d’un autre voyage aux Pays-Bas que j’ai com­pris le mieux le tour­ment qui ac­com­pagne l’acte de dé­fec­tion.

Le 10 avril 1997, je me suis re­trou­vé tout seul dans une sta­tion bal­néaire néer­lan­daise. L’en­droit, vide en cette sai­son de l’an­née, avait été choi­si par les au­to­ri­tés pour mettre à l’abri et dé­brie­fer un nou­veau trans­fuge. « La source A », comme on l’avait sur­nom­mé, était un in­gé­nieur qui avait tra­vaillé pour le pro­gramme de mis­siles ira­kien. Tôt ce ma­tin-là, un of­fi­cier néer­lan­dais était ve­nu me prendre à mon hô­tel en voi­ture et m’avait conduit jus­qu’à la sta­tion en em­prun­tant un iti­né­raire tor­tueux afin d’évi­ter que nous soyons pris en fi­la­ture. (Il m’a ex­pli­qué que des agents ira­kiens à la re­cherche de dé­ser­teurs étaient très ac­tifs à ce mo­ment-là aux Pays-Bas.) Au cours de ma conver­sa­tion avec la source A, ce der­nier m’a ré­vé­lé que les Ira­kiens tra­vaillaient sur un mis­sile qui avait une por­tée entre 650 à 800 ki­lo­mètres, bien au-de­là des 150 ki­lo­mètres au­to­ri­sés par les ré­so­lu­tions du Conseil de sé­cu­ri­té de l’ONU. Mais cette in­for­ma­tion est ve­nue avec une mise en garde de sa part. « Les ins­pec­teurs au­ront beau­coup de mal à trou­ver les com­po­sants de ces mis­siles-là, m’a-t-il pré­ci­sé. À moins qu’ils ne soient en cours de fa­bri­ca­tion ou d’as­sem­blage, leurs com­po­sants sont gar­dés au do­mi­cile même de l’in­gé­nieur qui en est res­pon­sable. » J’avais dé­jà en­ten­du par­ler de cette pra­tique, mais ja­mais de fa­çon aus­si dé­taillée. « L’of­fi­cier de sé­cu­ri­té est char­gé de dres­ser une liste de tous les com­po­sants conser­vés de cette ma­nière, a-til pour­sui­vi. Une co­pie est confiée au di­rec­teur de l’usine, une autre à l’in­gé­nieur. Si, à n’im­porte quel mo­ment, un des com­po­sants manque ou n’a pas été ré­per­to­rié, le res­pon­sable est pu­ni de mort. »

En­suite, la source A a iden­ti­fié nom­mé­ment un in­gé­nieur de l’ate­lier spé­cia­li­sé dans le gui­dage et le contrôle qui, se­lon lui, gar­dait chez lui 30 à 40 gy­ro­scopes im­por­tés de Rus­sie ; puis un autre qui tra­vaillait dans l’ate­lier d’as­sem­blage et qui avait ca­ché chez lui des pièces ve­nues du Royaume-Uni ; et en­fin un troi­sième, de l’ate­lier des mo­teurs de pro­pul­sion, qui abri­tait à son do­mi­cile des élé­ments de Rou­ma­nie et d’Ukraine. Sti­mu­lé par ces in­for­ma­tions, j’ai sor­ti une carte sa­tel­lite de haute ré­so­lu­tion de Bag­dad. « Est-ce que vous sa­vez où ces gens-là ha­bitent ? Vous pou­vez me mon­trer ? »

Il a fron­cé des sour­cils en se concen­trant sur la carte, puis son doigt a sui­vi le tra­cé des rues, avant de s’ar­rê­ter de­vant le do­mi­cile d’un de ces in­gé­nieurs. « Voi­ci son jar­din, et là on voit même sa voi­ture. » Trois mai­sons plus loin, il m’a aus­si mon­tré l’adresse d’un autre in­gé­nieur. Je no­tais tout ce que la source A me di­sait, tra­çant un cro­quis som­maire du quar­tier et de ses ac­cès sur un bout de pa­pier. Su­bi­te­ment, il a été pris d’in­quié­tude. « Vous ne son­gez tout de même pas à al­ler chez eux, n’est-ce pas ? » « Bien sûr que si », ai-je ré­pon­du. Il s’est ef­fon­dré sur sa chaise. « Mais vous ne com­pre­nez pas. Ces gens-là sont mes col­lègues et mes amis. Je ne suis pas d’ac­cord avec ce qu’ils font, mais ce ne sont pas de mau­vais bougres. » J’étais dé­con­cer­té. « Je ne com­prends pas votre pro­blème. C’est bien comme ça qu’on at­trape les mé­chants. ». « Mais ils ne le sont pas ! » a-t-il vi­ve­ment ré­tor­qué. « Ces gens ont une fa­mille ! a-t-il pour­sui­vi en se le­vant et en poin­tant la carte du doigt. Si vous ins­pec­tez ces mai­sons, vous con­dam­nez à mort ces per­sonnes et leurs fa­milles. Ils sont res­pon­sables de ces com­po­sants tant qu’ils sont chez eux. Les hommes de Sad­dam vont les ar­rê­ter, les tor­tu­rer et les tuer, femmes et en­fants com­pris. » J’étais moi aus­si de­bout avec dans la main cette carte qui, il y a quelques ins­tants à peine, était pleine de pro­messes. J’ai exa­mi­né par la suite les adresses que la source A m’avait com­mu­ni­quées. Les ins­pec­teurs des Na­tions unies fi­ni­raient par re­non­cer à fouiller ces mai­sons, en rai­son des risques en­cou­rus par leurs oc­cu­pants. Mais dans cette chambre, face à ma source, je me sen­tais au fond du trou. Il a dû le com­prendre, parce que son ton s’est adou­ci. « Vous voyez, a-t-il dit, ce n’est pas aus­si simple. Rien n’est simple en Irak. » Le pro­blème avec les transfuges, c’est que rien ne l’est vrai­ment.

LE LIVRE

Deal of the Cen­tu­ry: How Iran blo­cked the West Road to War (« L’ac­cord du siècle. Com­ment l’Iran a bar­ré la route à la guerre de l’Oc­ci­dent »), Cla­ri­ty Press, 2017, 302 p.

L’AU­TEUR

Scott Ritter est un an­cien of­fi­cier du ren­sei­gne­ment des Ma­rines. De 1991 à 1998, il a été ins­pec­teur en désar­me­ment de l’ONU en Irak. Au­teur de nom­breux livres, il est sur­tout connu pour avoir contes­té la pré­sence d’armes de des­truc­tion mas­sive Irak, ar­gu­ment in­vo­qué par l’ad­mi­nis­tra­tion Bush pour jus­ti­fier l’in­va­sion du pays en 2003.

L’in­gé­nieur nu­cléaire ira­nien Shah­ram Ami­ri avait tout du par­fait trans­fuge : il était culti­vé et connais­sait bien le pro­gramme sur le­quel la CIA cher­chait à se ren­sei­gner de­puis des dé­cen­nies.

En 1996, Sad­dam Hus­sein fait exé­cu­ter ses deux gendres, Sad­dam Ka­mel (à gauche) et Hus­sein Ka­mel. Ce der­nier avait di­vul­gué aux Amé­ri­cains des in­for­ma­tions sur le po­ten­tiel mii­taire ira­kien.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.