LA FACE CA­CHÉE DE GRA­HAM GREENE

À L’HI­VER 1948, L’ÉCRI­VAIN BRI­TAN­NIQUE EF­FEC­TUE UN COURT SÉ­JOUR À VIENNE. OF­FI­CIEL­LE­MENT, IL Y FAIT DES RE­PÉ­RAGES POUR LE TROI­SIÈME HOMME, QUI SOR­TI­RA SUR LES ÉCRANS L’AN­NÉE SUI­VANTE. MAIS, À LA LEC­TURE DES PLANCHES DE MILES HY­MAN ET JEAN-LUC FRO­MEN­TAL, U

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À l’hi­ver 1948, l’écri­vain bri­tan­nique ef­fec­tue un court sé­jour à Vienne. Of­fi­ciel­le­ment, il y fait des re­pé­rages pour Le Troi­sième Homme, qui sor­ti­ra sur les écrans l’an­née sui­vante. Mais, à la lec­ture des planches de Miles Hy­man et Jean-Luc Fro­men­tal, une autre hy­po­thèse se des­sine.

Con­trai­re­ment à ce que son titre laisse pré­sa­ger, l’es­sen­tiel de l’al­bum de Miles Hy­man et Jean-Luc Fro­men­tal se passe à Vienne. Nous sommes à l’hi­ver 1948 et l’an­cienne ca­pi­tale des Habs­bourg, très abî­mée par les bombardements al­liés, est comme fi­gée dans la glace et le bliz­zard. La Vienne de 1948 au­gure ce que se­ra Ber­lin quelques an­nées plus tard, lorsque le ri­deau de fer se­ra tom­bé : une ville di­vi­sée, ad­mi­nis­trée par les vain­queurs et in­fes­tée d’es­pions ou d’es­crocs en tout genre. Cette par­ti­tion de fait ne pren­dra fin qu’en 1955.

C’est pour ce­la que, le jour où Gra­ham Greene dé­barque lors de cet hi­ver gla­cial, per­sonne ne le croit vrai­ment quand il ex­plique qu’il est là pour ache­ver le scé­na­rio d’un film. D’au­tant plus qu’il a pour ci­cé­rone dans la ca­pi­tale au­tri­chienne la jeune Eli­za­beth Mon­ta­gu, ac­trice, éprise de lit­té­ra­ture et agent de liai­son de l’Of­fice of Stra­te­gic Ser­vices (OSS), l’an­cêtre de la CIA. « Ap­pe­lez-moi Gra­ham, en­seigne Mon­ta­gu », lui lance le cé­lèbre écri­vain, qui a pris soin de s’in­for­mer du pas­sé mi­li­taire de la jeune femme. Ce­la la flatte, et la glace est dé­fi­ni­ti­ve­ment bri­sée lorsque Greene lui ré­vèle avec beau­coup d’au­to­dé­ri­sion ses propres états de ser­vice au MI6, qu’il dé­crit comme un « club de vieux jeunes por­tés sur la boisson et jouant à la guerre ». Son su­pé­rieur hié­rar­chique était un cer­tain Kim Philby [lire « Kim Philby, l’ami in­fi­dèle », p. 52].

Un étrange bal­let de per­son­nages se met alors en place dans le sillage de ce couple im­pro­bable et sou­vent im­bi­bé d’al­cool. Un an­cien ba­ron au­tri­chien ayant fri­co­té avec les na­zis, une dan­seuse de ca­ba­ret tchèque por­teuse de do­cu­ments ex­plo­sifs, un tueur russe au bec de lièvre, un cor­res­pon­dant du ma­ga­zine Time qui émarge au KGB... Les an­ciens ca­ma­rades de jeu de « Liz­zy » à la CIA sont aus­si dans le coup en la per­sonne de Bud Boots, un Amé­ri­cain franc et di­rect qui est l’amant oc­ca­sion­nel de la jeune femme.

On n’en dé­voi­le­ra pas da­van­tage sur une in­trigue com­plexe et ex­trê­me­ment bien do­cu­men­tée qui fi­ni­ra par conduire tout ce beau monde à Prague, où se joue le der­nier acte de cette his­toire. Avec, en toile de fond, le coup d’État qui porte au pou­voir un ré­gime pro­so­vié­tique. C’est le dé­but de la Guerre froide. L’an­née sui­vante sor­ti­ra sur les écrans Le Troi­sième Homme, l’un des « plus grands thril­lers eu­ro­péens de l’après-guerre », es­time Jean-Luc Fro­men­tal.

L’épi­sode vien­nois au­ra cer­tai­ne­ment four­ni au scé­na­riste Green ce pour quoi il était ve­nu : une in­trigue ha­le­tante et un dé­cor de rêve. Mais, comme sou­vent avec l’es­pion­nage, il s’agit peut-être d’une his­toire à double fond, sug­gèrent les au­teurs. Une his­toire que l’écri­vain se gar­de­ra bien d’écrire, ou en tout cas ja­mais de fa­çon di­recte : celle de la tra­hi­son de son ami Philby, qui com­men­ça sa car­rière d’es­pion so­vié­tique dans cette même Vienne au cours des an­nées 1930. Et qui lui rap­pelle tant sa propre « tra­hi­son » – sen­ti­men­tale mais tout aus­si in­di­cible.

Il fau­dra at­tendre 1968 et la pa­ru­tion des Mé­moires de Philby, Ma guerre si­len­cieuse, pour que Gra­ham Greene donne un pre­mier in­dice des vraies rai­sons de sa pré­sence à Vienne. « Il a tra­hi son pays – oui, peut-être est-ce le cas, mais le­quel d’entre nous n’a ja­mais com­mis de tra­hi­son à l’en­contre de quelque chose ou de quel­qu’un de plus im­por­tant qu’un pays ? » écrit-il dans la pré­face de l’édi­tion bri­tan­nique du livre.

LE LIVRE

Le Coup de Prague, Du­puis, « Aire libre », 2017, 111 p., 18 €. LES AU­TEURS

Miles Hy­man est un illus­tra­teur et des­si­na­teur de bande des­si­née d’ori­gine amé­ri­caine. On lui doit no­tam­ment l’adap­ta­tion de ro­mans de Jo­seph Con­rad, John Dos Pas­sos et James Ell­roy. Il a col­la­bo­ré avec des écri­vains tels que Phi­lippe Djian, Jean-Ber­nard Pouy et Marc Villard.

Jean-Luc Fro­men­tal est scé­na­riste pour le ci­né­ma, la bande des­si­née et la télévision. Éga­le­ment édi­teur, il a créé en 2003 le la­bel De­noël Gra­phic, où il a pu­blié, entre autres, Ro­bert Crumb, Po­sy Sim­monds, Ali­son Be­ch­del et Miles Hy­man (avec le­quel il signe, chez Du­puis, Le Coup de Prague).

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